L'éditeur de ces _Mémoires_ n'a guère à dire, en manière de préface, que
cet ouvrage n'est pas un produit de la fantaisie, n'est pas une
invention, mais qu'il est véritablement sorti de la plume d'une des
cantatrices naguère le plus souvent applaudies sur la scène, d'une
cantatrice de laquelle beaucoup de nos contemporains ont souvent admiré
avec étonnement l'admirable voix, qu'ils ont couverte d'applaudissements
enthousiastes dans ses différents rôles, et dont ils se souviendraient
certainement si la discrétion ne nous interdisait de citer son nom. Pour
le lecteur attentif, l'assurance que nous donnons de l'authenticité des
_Mémoires_ n'est guère nécessaire. L'ouvrage trahit suffisamment une
plume féminine pour qu'il ne soit pas possible de s'y tromper. Seule une
femme pouvait raconter la carrière d'une femme avec autant de vérité
psychologique. Seule une femme peut, comme c'est le cas ici, nous
décrire toutes les phases, tous les changements d'un coeur féminin et
pas à pas, depuis le premier éveil de ses sens juvéniles, nous
introduire dans le secret des erreurs qui auraient indubitablement
détruit le bonheur de sa vie si un événement extrêmement heureux ne lui
avait pas épargné les dernières conséquences de ces fautes.
Si ces _Mémoires_ n'étaient que le produit de la fantaisie, on pourrait
faire à l'éditeur le reproche d'avoir écrit un livre immoral et de
s'être délecté à ces objets que les moeurs de tous les peuples de tous
les temps ont toujours recouverts d'un voile. Mais s'ils sont, au
contraire, authentiques, ils constituent un document du plus haut
intérêt psychologique et, pour cela même, le reproche d'immoralité
tombe. Rien d'humain ne doit nous être étranger. Voulons-nous bien
comprendre le monde et nous-mêmes, nous devons aussi suivre l'homme sur
le sentier de ses erreurs, non pas pour imiter ces errements, mais, au
contraire, pour nous en garer.
Dans ce sens, ces confessions d'une femme intelligente qui dépeint, au
moyen de couleurs si vives et si vraies, les terribles suites des excès
ne sont pas immorales, mais sont, au contraire, très morales.
Quant au reproche que ce livre pourrait tomber entre les mains d'une
jeune lectrice qui devrait plutôt ne rien savoir de ces choses, nous
répondons que la science n'est pas un mal, mais bien l'ignorance, et
qu'une femme avertie des suites de la sensualité se laisse beaucoup plus
difficilement séduire qu'une novice, plus facile à tromper.
L'Éditeur est convaincu que, par la publication de ces lettres, il ne
manque pas à la morale et ne corrompt pas les moeurs, malgré l'opinion
contraire de quelques pédants trop mesquins.