SIR CORDON SONNETT.

Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes

hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.

À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est

effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout

lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable.

Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le

plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit

d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner:

--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?

--Que ferais-je bien pour l'Exposition?

--Expose.

--Expose?... Quoi?

--N'importe quoi.

--Mais je n'ai rien inventé!

(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre

dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)

--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.

--Quel phénomène? ... Toi?

Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre:

--Un phénomène, moi!

Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai,

sur un ton d'amoureuse conciliation:

--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme

et de fraîcheur!

Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce

petit chameau-là.

Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des

cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement

blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème.

Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place

Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même.

Pour avoir la paix, je conclus:

--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.

--Et moi, je serai à la caisse?

--Tu seras à la caisse.

--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des

coups?

--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?

--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...

Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma

clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est

peut-être Berthe qu'elle s'appelait).

Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.

Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le

sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent

d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité.

C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne!

Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me

causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes

sortes.

Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec

tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.

Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant

que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants,

lui, cynique, me répondait en anglais:

--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en

train.

Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait

l'indiquer mon occupation de ce jour-là.

Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle

maintenant, elle s'appelait Clara)!

Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.

Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British

minuscule!

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 70 / 81 题