C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.
Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre.
Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs.
Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque
moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les
tables, ont des gaietés d'ossements oubliés.
Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font
une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des
cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs
phrases commencent par: De notre temps...
Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors
d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs
du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard.
Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs
familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une
âme en peine autour des tables vides.
Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés.
Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du
garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être
rétrospectif.
Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens.
Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant,
s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.
Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous
mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure
arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles
respectives. Voici notre adresse.