TRUC CANAILLE

Durant l'année 187... ou 188... (le temps me manque pour déterminer

exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le

modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le

jardin, pas le grand-duché).

Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir

passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée

d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir.

Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie.

Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources)

consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour

une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans

le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).

Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me

vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse,

une fort jolie fille qu'il épousa par la suite.

C'était le bon temps.

On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux

comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de

moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait

un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler.

La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme.

Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le

payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous?

Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée

d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.

Oh! ce regard de concierge!

Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme

la mienne me regardait!

La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais

regards de la création.

Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra

capello, de la sole frite et de la limace.

Sale bonne femme, va!

Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri

victime du regard.

Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette

façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille

projets de déménagement.

Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion

que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois.

À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé.

Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété

ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de

régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du

remords.

Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique.

Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et

les ruines de ses contemporains.

Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et

j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de

désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au

grand-livre.

Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la

moindre somme à ma concierge.

Oh! ces regards!

Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire,

lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses

concessions.

C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je

considère encore comme génial.

Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi

libellée:

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 50 / 81 题