LES ZEBRES

--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment

curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi

qui es du pays?

Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de

Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.

Bien entendu, j'acceptai tout de suite.

--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?

--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.

--Diable! nous n'avons que le temps!

--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.

Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.

Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois,

indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières,

s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.

Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement

sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.

--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!

Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de

poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit

apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury

traîné par un zèbre.

Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses

formes, plus du cheval que du mulet.

Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention

dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement

désobligeantes, à l'égard de la population.

--En voilà un autre! reprit Sapeck.

C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait

une petite famille.

Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant

honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.

Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque

insolente.

--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde,

ça n'a jamais rien vu!

--Encore un! clama Sapeck.

Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de

forme.

Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits

comme de petits ânes.

La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte

et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.

Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa

gouvernante nous appela tas de voyous.

Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres

étaient passés.

--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens

que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et

sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas

de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient,

pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a

été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très

jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux

gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une

ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les

savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux

d'ethnographie.

Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique,

mais plus plausible.

Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où

logeait Sapeck.

À se tordre: Histoires chatnoiresques · 第 43 / 81 题