J'ai, en ce moment, pour maîtresse, la femme du boulanger qui fait le
coin du faubourg Montmartre et de la rue de Maubeuge.
Un bien brave garçon, ce commerçant! Doux et serviable comme pas un.
Quand il voyage en chemin de fer et qu'on arrive au bas d'une rampe un
peu raide, il descend de son wagon et suit le train en courant jusqu'au
haut de la pente:
Ça soulage la locomotive, dit-il avec son bon sourire.
Nous avons fait nos vingt-huit jours ensemble, et c'est de cette période
d'instruction que datent nos relations.
Il n'eut rien de plus pressé, rentré dans ses foyers, que de me
présenter à sa femme.
Ce qui devait arriver arriva: sa femme m'adora et je gobai sa femme.
(Contrairement à l'esthétique des gens délicats, je préfère les femmes
d'amis aux autres: comme ça, on sait à qui on a affaire.)
Vous la connaissez tous, ô Parisiens de Montmartre (les autres
m'indiffèrent)! Mille fois, en regagnant la Butte, vous l'avez
contemplée, trônant à son comptoir, dans l'or incomptable de ses pains,
sous l'azur de son plafond, où s'éperdent les hirondelles.
Sa jolie petite tête, coiffée à la vierge, fait un drôle d'effet sur sa
poitrine trop forte: mais, moi, j'aime ça.
Au moral, Marie (car elle s'appelle Marie, comme vous et moi) représente
un singulier mélange de candeur et de vice, d'ignorance et de
machiavélisme.
Ingénue comme un ver et roublarde comme une pelote de ficelle.
Avec ça, très donnante, mais mettant dans ses présents une délicatesse
bien à elle.
--Comment! tu n'as pas de montre? me dit-elle un jour, donne-moi trente
francs, je vais t'en acheter une à un petit horloger que je connais.
Et, le lendemain, elle m'apportait un superbe chronomètre en un métal
qui me parut de l'or, avec une chaîne lourde comme le câble
transatlantique.
--Et tu as payé ça...
--Vingt-huit francs, mon chéri.
--Vingt-huit francs!
--Mais oui, mon ami; c'est un petit horloger en chambre... Tu comprends,
il n'a pas tant de frais que dans les grands magasins, alors...
--C'est égal, ça n'est vraiment pas cher.
Elle tint à me remettre les deux francs qui me revenaient.
À quelques jours de là, entièrement dénué de ressources, je portai, rue
de Buffault (la maison où il y a un drapeau si sale), ma montre, dans
l'espoir de toucher dessus quelque chose comme cent sous.
L'homme soupesa l'objet et me demanda timidement si j'aurais assez avec
trois cents francs.
Sans qu'un muscle de ma physionomie tressaillît, j'acquiesçai.
Mais, le soir, je ne pus me défendre de gronder doucement Marie de sa
folie.
Un autre jour, elle arriva tout essoufflée, me sauta au cou, m'embrassa
à tour de bras, en disant:
--Regarde par la fenêtre le beau petit cadeau que j'apporte à mon ami.
Dans la rue, des hommes descendaient d'un camion un palmier qui me parut
démesuré.
--Hein! fit-elle, je suis sûre qu'il y a longtemps que tu rêvais d'avoir
un palmier chez toi.
Je ne m'étais pas trompé: ce palmier, y compris la caisse, ne mesurait
pas moins de 4, 20 m, alors que mon plafond n'était éloigné du plancher
que de 3, 15 m.
--Et puis, tu sais, ajouta-t-elle, je considère ce palmier comme le
symbole de ton amour. Tant qu'il sera vert, tu m'aimeras. Si les
feuilles jaunissent, C'est que tu me tromperas.
--Mais pourtant...
--Il n'y a pas de pourtant!
Rien n'était plus étrange que ce pauvre palmier, forcé, pour tenir dans
mon appartement, de garder une attitude oblique. On aurait pu croire à
quelque simoun courbant éternellement ce pauvre végétal.
Un jour, rentrant à Paris après une absence de quelques semaines, je
passai à la boulangerie avant de monter chez moi. Marie était seule.
--Va chez toi tout de suite... Tu verras la belle petite surprise que je
t'ai faite.
Je réintégrai mon domicile, en proie à un vague trac, relativement à la
belle petite surprise.
Marie avait loué l'appartement au-dessus, et fait pratiquer dans le
plancher un trou circulaire par où pouvait passer à son aise la tête du
fameux palmier.
Une petite balustrade fort élégante entourait l'orifice.
Tous ces travaux, bien entendu, avaient été exécutés sans que le
concierge ou le propriétaire en eussent eu le moindre vent.
À quelques jours de là, rentrant chez moi tout à fait à l'improviste, je
trouvai, relativement peu vêtus, Marie et une manière de grand Égyptien
malpropre, que je reconnus pour un ânier de la rue du Caire.
Marie ne se déconcerta pas.
--Monsieur, me dit-elle en montrant le sale Oriental, est jardinier dans
son pays. Je l'ai prié de venir voir notre palmier pour qu'il nous donne
quelques conseils sur la manière de l'entretenir.
J'invitai poliment le fils des Pyramides à aller soigner des
monocotylédones en d'autres parages.
Un regard, muet reproche, foudroya l'inconstante.
--Tu ne me crois pas, chéri?
--...
--C'est pourtant comme ça... Et puis, tu m'embêtes avec tes jalousies
continuelles.
Et prenant ses cliques, n'oubliant pas ses claques, Marie sortit.
J'eus un gros chagrin de cette séparation.
Pour tâcher d'oublier l'infidèle, je fis la noce. On ne vit que moi aux
Folies Bergère, aux Folies Hippiques, et dans d'autres folies, et dans
tous les endroits déments où l'on peut rencontrer les créatures qui font
métier de leur corps.
Chaque soir, je rentrais avec une nouvelle créature et j'aimais Marie
plus fort que jamais.
Pendant ce temps, le palmier devenait superbe, faisait de nouvelles
pousses et verdoyait comme en plein Orient.
Un matin, je rencontrai Marie qui faisait son marché dans le faubourg
Montmartre. Nous fîmes la paix.
Elle s'informa de son palmier.
--Viens plutôt le voir, dis-je.
Elle fut, en effet, émerveillée de sa bonne tenue, mais une pensée amère
obscurcit son bonheur.
--Parbleu! dit-elle de sa voix la plus triviale, ça n'est pas étonnant.
Tous ces chameaux que tu as amenés ici, pendant que je n'y étais pas, ça
lui a rappelé son pays, et il a été content.
Je lui fermai la bouche d'un baiser derrière l'oreille.
Cette histoire se passait au moment de l'Exposition universelle de 1889.