La dernière fois que j'avais rencontré Boisflambard, c'était un matin,
de très bonne heure (je ne me souviens plus quelle mouche m'avait piqué
de me lever si tôt), au coin du boulevard Saint-michel et de la rue
Racine.
Mon pauvre Boisflambard, _quantum mutatus_!
À cette époque-là, le jeune Boisflambard résumait toutes les élégances
du Quartier latin.
Joli garçon, bien tourné, Maurice Boisflambard s'appliquait à être
l'homme le mieux « mis » de toute la rive gauche.
Le vernis de ses bottines ne trouvait de concurrence sérieuse que dans
le luisant de ses chapeaux, et si on ne se lassait pas d'admirer ses
cravates, on avait, depuis longtemps, renoncé à en savoir le nombre.
De même pour ses gilets.
Que faisait Boisflambard au Quartier latin? Voilà ce que personne
n'aurait pu dire exactement. Étudiant? En quoi aurait-il été étudiant et
à quel moment de la journée aurait-il étudié? Quels cours, quelles
cliniques aurait-il suivis?
Car Boisflambard ne fréquentait, dans la journée, que les brasseries de
dames; le soir, que le bal Bullier ou un petit concert énormément
tumultueux, disparu depuis, qui s'appelait le Chalet.
Mais que nous importait la fonction sociale de Boisflambard? N'était-il
pas le meilleur garçon du monde, charmant, obligeant, sympathique à
tous?
Pauvre Boisflambard!
J'hésitai de longues secondes à le reconnaître, tant sa piteuse tenue
contrastait avec son dandysme habituel.
De gros souliers bien cirés, mais faisant valoir, par d'innombrables
pièces, de sérieux droits à la retraite; de pauvres vieux gants noirs
éraillés; une chemise de toile commune irréprochablement propre, mais
gauchement taillée et mille fois reprisée; une cravate plus que modeste
et semblant provenir d'une lointaine bourgade; le tout complété par un
chapeau haut de forme rouge et une redingote verte.
Je dois à la vérité de déclarer que ce chapeau rouge et cette redingote
verte avaient été noirs tous les deux dans des temps reculés.
Et à ce propos, qui dira pourquoi le Temps, ce grand teinturier, s'amuse
à rougir les chapeaux, alors qu'il verdit les redingotes? La nature est
capricieuse: elle a horreur du vide, peut-être éprouve-t-elle un vif
penchant pour les couleurs complémentaires!
Je serrai la main de Boisflambard; mais, malgré toute ma bonne volonté,
mon regard manifesta une stupeur qui n'échappa pas à mon ami.
Il était devenu rouge comme un coq (un coq rouge, bien entendu).
--Mon ami, balbutia-t-il, tu dois comprendre, à mon aspect, qu'un
malheur irréparable a fondu sur moi. Tu ne me verras plus: je quitte
prochainement Paris.
Je ne trouvai d'autre réponse qu'un serrement de main où je mis toute ma
cordialité.
De plus en plus écarlate, Boisflambard disparut dans la direction de la
rue Racine.
Depuis cette entrevue, je m'étais souvent demandé quel pouvait être le
sort de l'infortuné Boisflambard, et mes idées, à ce sujet, prenaient
deux tours différents.
D'abord une sincère et amicale compassion pour son malheur, et puis un
légitime étonnement pour le brusque effet physique de cette catastrophe
sur des objets inanimés, tels que des souliers ou une chemise.
Qu'un homme soit foudroyé par une calamité, que ses cheveux blanchissent
en une nuit, je l'admets volontiers; mais que cette même calamité
transforme, dans la semaine, une paire d'élégantes bottines en souliers
de roulier, voilà ce qui passait mon entendement.
Pourtant, à la longue, une réflexion me vint, qui me mit quelque
tranquillité dans l'esprit: peut-être Boisflambard avait-il vendu sa
somptueuse garde-robe pour la remplacer par des hardes plus modestes?
Quelques années après cette aventure, il m'arriva un malheur dans une
petite ville de province.
Grimpé sur l'impériale d'une diligence, je ne voulus pas attendre, pour
en descendre, qu'on appliquât l'échelle. Je sautai sur le sol et me
foulai le pied.
On me porta dans une chambre de l'hôtel et, en attendant le médecin, on
m'entoura le pied d'une quantité prodigieuse de compresses, à croire que
tout le linge de maison servait à mon pansement.
--Ah! voilà le docteur! s'écria une bonne.
Je levai les yeux, et ne pus réprimer un cri de joyeuse surprise.
Celui qu'on appelait le docteur, c'était mon ancien camarade
Boisflambard.
Un Boisflambard un peu engraissé, mais élégant tout de même et superbe
comme en ses meilleurs temps du Quartier latin.
--Boisflambard!
--Toi!
--Qu'est-ce que tu fais ici?
--Mais, tu vois... Je suis médecin.
--Médecin, toi! Depuis quand?
--Depuis... ma foi, depuis le jour où nous nous sommes vus pour la
dernière fois, car c'est ce matin-là que j'ai passé ma thèse... Je
t'expliquerai ça, mais voyons d'abord ton pied.
Boisflambard médecin! Je n'en revenais pas, et
même--l'avouerai-je?--j'éprouvais une certaine méfiance à lui confier le
soin d'un de mes membres, même inférieur.
--M'expliqueras-tu enfin? lui demandai-je, quand nous fûmes seuls.
--Mon Dieu, c'est bien simple: quand tu m'as connu au Quartier, j'étais
étudiant en médecine...
--Tu ne nous l'as jamais dit.
--Vous ne me l'avez jamais demandé... Alors j'ai passé mes examens, ma
thèse, et je suis venu m'installer ici, où j'ai fait un joli mariage.
--Mais, malheureux! à quel moment de la journée étudiais-tu l'art de
guérir tes semblables?
--Quelques jours avant mon examen, je piochais ferme avec un vieux
docteur dont c'est la spécialité, et puis... et puis... j'avais
découvert un truc pour être reçu.
--Un truc?
--Un truc épatant, mon cher, simple et bien humain. Écoute plutôt...
--Lors du premier examen que je passai à l'École de médecine, j'arrivai
bien vêtu, tiré à quatre épingles, reluisant! Inutile de te prévenir que
j'ignorais les premiers mots du programme. Le premier bonhomme qui
m'interrogea était un professeur d'histoire naturelle. Il me pria de
m'expliquer sur... et il prononça un mot qui n'avait jamais résonné dans
mes oreilles. Je lui fis répéter son diable de mot, sans plus de succès
pour mes souvenirs. Était-ce un animal, un végétal ou un minéral? Ma
foi, je pris une moyenne et répondis:
"C'est une plante...
--Vous m'avez mal entendu, mon ami, reprit doucement le professeur, je
vous demande de parler de..."
« Et toujours ce diable de mot. Alors j'optai pour un animal, et, sur un
signe d'impatience de l'interrogateur, je déclarai vivement que c'était
un caillou. Pas de veine, en vérité: le professeur d'histoire naturelle
interrogeait également sur la physique, et ce mot terrible que je ne
connais pas, c'était les lois d'Ohm. Dois-je ajouter que je fus
impitoyablement recalé?...
« En même temps que moi se présentait un pauvre diable aussi piteusement
accoutré que j'étais bien vêtu. Au point de vue scientifique, il était à
peu près de ma force. Eh bien! lui, il fut reçu! J'attribuai mon échec
et son succès à nos tenues différentes. Les examinateurs avaient eu
pitié du pauvre jeune homme. Ils avaient pensé, peut-être, aux parents
de province, besogneux, se saignant aux quatre veines pour payer les
études du garçon à Paris. Un échec, c'est du temps perdu, de gros frais
qui se prolongent, de plus en plus coûteux. Évidemment, de bonnes idées
pitoyables leur étaient venues, à ces examinateurs, qui sont des hommes,
après tout, et voilà pourquoi le pauvre bougre était reçu, tandis que
moi, le fils de famille, j'étais invité à me représenter à la prochaine
session.
« Cette leçon, comme tu penses bien, ne fut pas perdue. Je me composai,
avec un soin, un tact, une habileté dont tu n'as pas idée, une
garde-robe plus que modeste que je ne revêtais qu'aux jours d'examen: ce
costume, tu l'as vu précisément le dernier jour où je l'ai porté, le
jour de ma thèse. Tu me croiras si tu veux, j'ai vu un vieux dur à cuire
de professeur essuyer une larme à la vue de mon minable complet. Il
m'aurait fait blanchir une boule à son compte, plutôt que de me refuser,
cet excellent homme.
--Tout cela est fort joli, objectai-je, mais ce n'est pas en enfilant
une vieille redingote, tous les ans, au mois de juillet, qu'on apprend à
guérir l'humanité de tous les maux qui l'accablent.
--La médecine, mon cher, n'est pas une affaire de science: c'est une
affaire de veine. Ainsi, il m'est arrivé plusieurs fois de commettre des
erreurs de diagnostic, mais, tu sais, des erreurs à foudroyer un
troupeau de rhinocéros; eh bien! c'est précisément dans ces cas-là que
j'ai obtenu des guérisons que mes confrères eux-mêmes n'ont pas hésité à
qualifier de miraculeuses.