SCENE VII.

CLITOPHON, ALCIPE, MEGISTE.

MEGISTE.

Quelle fortune Alcipe à la nostre est pareille?

ALCIPE.

En l'estat où je suis, je doute si je veille,

Et j'ay bien de la peine en cette occasion

De ne point prendre tout pour une illusion.

CLITOPHON.

Mais aussi n'est-ce pas un charme qui nous trompe?

Sommes nous bien certains que toute cette pompe,

Et que ces vestemens qui nous semblent si beaux

Ne soient pas en effet d'effroyables lambeaux?

Non, mes attouchemens d'accords avec ma veue,

M'asseurent puissamment qu'elle n'est pas deceue,

Et cet or par son poids persuade à ma main

Qu'en cette occasion nostre espoir n'est pas vain.

MEGISTE.

Agreable rencontre! & bien-heureux eschange!

ALCIPE.

Certes, cet accident me semble bien estrange,

Et remplit mon esprit d'aise & d'estonnement.

CLITOPHON.

Si nous sommes heureux, il n'importe comment.

Pour moy je suis d'advis sans tarder davantage

Qu'en changeant de destin nous changions de courage,

Et que nous nous rendions par quelques beaux effets

Dignes de tant de biens que le Ciel nous a faits.

MEGISTE.

C'est bien dit, Clitophon, allons prendre les armes,

L'Empereur des Romains a besoin de gens-d'armes,

Allons nous enroller dessoubs ses estendars,

Il vaut mieux s'exposer à ces nobles hazards,

Que de tramer icy dans une ame craintive

Une vie ennuyeuse, importune & oysive.

ALCIPE.

Puisque nous sommes tous resolus à ce poinct,

Suivons ce beau projet, & ne differons point.

_Fin du Second Acte._

ARGUMENT

DU III. ACTE.

Olympie continuant ses regrets sur l'absence de son Alexis, est

interrompue par l'Empereur, Philoxene, & Polidarque, qui se persuadans

que cet éloignement l'obligeroit à changer en leur faveur, trouverent

en cette genereuse Fille une constance admirable, & une vertu sans

exemple; en la derniere Scene de cet Acte, Alexis s'estant embarqué

pour aller en Edesse, ville de Sirie, est rejetté par la tempeste au

port d'Ostie, où ayant fait naufrage, il fait dessein de retourner à

Rome, & de chercher en faveur de son déguisement une retraitte en la

maison de son pere mesme.

ACTE III.

SCENE PREMIERE.

OLYMPIE _dans sa Chambre_.

Arbitre des feux de mon ame,

Et de mes inclinations,

Toy qui vois tant de Nations

Sous ton Char éclatant de lumiere & de flâme:

Beau Principe de la clarté,

Grand Astre de qui la beauté

A des traits de l'objet que mon ame revere,

Soleil qui malgré moy nous redonnes le jour,

Confesse qu'il n'est rien d'égal à ma misere,

Et qu'il n'est point d'ardeur pareille à mon amour.

Tout me cherit, un Prince m'aime,

Un empereur m'offre ses voeux,

Je suis insensible à ses feux,

Et d'un oeil de mespris je vois son Diadéme;

En vain il me presse & me suit,

J'adore un ingrat qui me fuit,

Qui tout cruel qu'il est ne sçauroit me déplaire:

Bel Astre dont l'esclat nous redonne le jour,

Confesse donc que rien n'esgale ma misere,

Et que tout est de glace au prix de mon amour.

Alexis en quelle contrée

Fais tu reluire tes appas?

Amour adresses y mes pas,

Permets que ton flambeau m'en descouvre l'entrée;

Cher Espoux, encore une fois,

Souffre que j'entende ta voix,

Et qu'enfin ton bel oeil & m'enflâme & m'esclaire:

Et tu confesseras avec l'Astre du jour,

Qu'il n'est rien dessous l'un & sous l'autre Hemisphere

Qui puisse aucunement esgaler mon amour.

Ah qu'avecque raison je puis nommer cruelle,

L'injuste region qui chez toy te recelle,

Qui détruit mon bonheur pour establir le sien,

Et se rend aujourd'huy superbe de mon bien:

Si me voeux sont permis, que l'ombre soit maudite,

De qui premier ouvrit un passage à la fuite,

Qui sceut franchir les Monts, & qui premierement

Osa tenter les flots d'un perfide Element.

Autresfois lors que Rome estoit en sa naissance,

Et n'avoit pas si loin estendu sa puissance,

Le Tybre & sept Côtaux que l'on voit à l'entour,

Bornoient tous ses Estats, son Empire, & sa Cour.

La ville estoit à peine à soy mesme connue,

Sa curiosité ne passoit pas sa veue,

Et le Senat sans faste & sans ambition,

N'estoit point la terreur d'une autre Nation.

Pleût au Ciel, Alexis, que ce superbe Empire

Fust encore en l'estat que je viens de descrire,

Et que sans dominer tant de peuples divers,

Nos murs luy tinssent lieu de tout cet Univers.

Avec toy, cher Espoux, un petit toict de chaume

Me seroit plus aimable, & plus cher qu'un Royaume,

Et mon ambition borneroit son espoir

Au seul contentement de t'aimer & te voir.

Cruel, pourquoy fuis tu? que t'a fait ta patrie,

Où chacun te cherit avec idolatrie?

Que t'a fait ton Espouse, un Pere, & tes Parens,

Leurs trespas te sont-ils si forts indifferens?

Que sans estre touché de l'ennuy qui les presse,

Tu puisses consentir qu'ils meurent de tristesse?

Ah change de dessein, c'est par eux que tu vis,

Et c'est d'eux que tu tiens ce que tu leur ravis;

Ils t'ont donné le jour & l'esprit qui t'anime,

Ils ont dessus ta vie un pouvoir legitime;

Et quelques sentimens que tu puisses avoir,

Rien ne peut t'exempter d'un si juste devoir.

Reviens donc Alexis, contente leur envie,

À toute ta maison rends la joye & la vie,

Le repos à mon coeur, l'espoir à mon amour,

La lumiere à mes yeux, & le lustre à la Cour.

SCENE II.

HONORIUS, PHILOXENE, POLIDARQUE.

HONORIUS, _surprenant Olympie_.

Mais vous mesme suivez une si juste envie,

Redonnez nous la joye, adorable Olympie,

Vos voeux à nos desirs, l'espoir à nostre amour,

La lumiere à nos yeux, & le lustre à ma Cour.

OLYMPIE.

Que dites vous Seigneur, & quelle est vostre attente,

La joye est un effet d'une ame plus contente,

Et vous n'ignorez pas qu'un Espoux rigoureux

Emporte avec mon coeur, mon espoir & mes voeux.

Ne retombez donc plus en vostre erreur premiere,

Vostre esprit à vos yeux a rendu la lumiere

Qu'amour pensoit couvrir d'un funeste bandeau

Pour vous mieux obliger à suivre son flambeau:

Au reste vostre Cour me semble trop illustre

Pour emprunter de moy son éclat & son lustre,

Elle tire de vous son premier ornement,

Et tout à vostre exemple y paroist noblement:

La grace, la valeur, l'honneur, la courtoisie,

Ont dans vostre Palais leur demeure choisie,

Et par vos qualitez le vice combatu,

Montre que c'est l'escole où s'apprend la vertu,

Il n'est donc pas besoin que cette infortunée

Aux regrets, aux souspirs, aux pleurs abandonnée

Du bruit de ses malheurs trouble un calme si doux,

La pompe est mal seante à qui perd un Espoux,

Et vostre majesté blâmeroit ma conduite,

Si je pouvois jamais oublier son merite.

HONORIUS.

Madame, avant sa fuitte & son esloignement

Je l'ay crû comme vous adorable & charmant;

Mais depuis son depart une si haute estime,

Et pour vous, & pour moy seroit illegitime:

Mon esprit desormais a quitté son erreur,

Et loing de le cherir il vous doit faire horreur.

Souvenez vous qu'apres vous avoir abusée

D'un espoir decevant, il vous a mesprisée,

Et que par une insigne & lâche cruauté

Il joint l'ingratitude à la deloyauté.

Quel pretexte, Madame, authorise sa fuitte,

A-t'il pû soupçonner vostre rare conduitte?

De quoy se peut-il plaindre? & par quelle raison

Pense-t'il envers vous couvrir sa trahison?

Non, non, rien ne sçauroit le deffendre du blâme

D'avoir si lâchement abandonné sa femme,

Et vous seriez sans coeur si vous luy conserviez

La foy qu'il a receue, & que vous me deviez:

Revoquez, revoquez un don si favorable,

Il s'en rendit indigne en se rendant coupable,

Et dés qu'il fit dessein de vous laisser ainsi,

L'ingrat vous enseigna de le quitter aussi.

Croyez moy, quittez le, faictes un choix plus juste,

Donnez à vostre amour un objet plus auguste,

Et puis qu'il a voulu luy-mesme se bannir,

Chassez en desormais jusques au souvenir.

OLYMPIE.

Que je rompe, Seigneur, le beau noeud qui nous lie?

Que j'oublie Alexis, ô Ciel! que je l'oublie?

Quoy donc pour estre absent, est-il moins mon Espoux?

Ah s'il sort de mon coeur, que le Ciel en couroux

Fasse esclatter sur moy les carreaux de la foudre

Pour punir ce coupable & le reduire en poudre:

Non non, n'attendez pas ce lâche changement,

Mon amour doit durer plus que le firmament,

Et faire que ma flâme aujourd'huy sans seconde

Subsiste encore entiere apres celle du monde.

Alexis est absent, mais malgré sa rigueur

L'esloignement des yeux n'est pas celuy du coeur,

Un coeur comme le mien a tousjours mesme zele,

Qu'il me soit desloyal, je luy seray fidelle,

Qu'il soit cruel, ingrat, inconstant, inhumain,

Tousjours sur mon esprit il sera souverain:

Et sans considerer s'il fait tort à ma flâme

Je l'aimeray tousjours, puis que je suis sa femme.

POLIDARQUE.

Vous l'aimerez, Madame? ô Ciel que dites vous?

N'est-il pas lâche, ingrat, cruel?

OLYMPIE.

Mais mon Espoux.

POLIDARQUE.

Vostre espoux? quel espoux! est-il digne de l'estre,

Puis qu'il vous a trahie?

OLYMPIE.

Il ne fut jamais traistre,

Et vous m'obligerez de parler autrement.

POLIDARQUE.

Ce que je dis pourtant n'est pas sans fondement,

Et sa fuitte Madame, est sans doute une marque.

OLYMPIE.

Qui comme moy peut estre abuse Polidarque.

POLIDARQUE.

On ne se trompe pas quand l'effect est si clair,

Mais vostre esprit se plait soy-mesme à s'aveugler,

Et croiroit témoigner un excez de foiblesse

S'il renonçoit si tost à l'erreur qui le blesse.

PHILOXENE.

Le temps vous apprendra...

OLYMPIE.

Qu'on se travaille en vain,

Si l'on croit que jamais je change de dessein.

PHILOXENE.

Serez vous donc injuste, & si peu raisonnable

Que de nous preferer un Rival si coupable,

Un Amant qui vous quitte, & qui vous fait mourir?

Quoy donc quand il vous hait, devez vous le cherir!

Et ne croyez vous pas commettre une injustice

Quand vos facilitez recompensent le vice?

Ah Madame, sortez de cet aveuglement,

Et ne souspirez plus pour un indigne Amant,

Accordez vos desirs aux desirs d'un Monarque:

Regardez Philoxene, ou voyez Polidarque,

Ils sont pour vous tous deux pleins d'ardeur & de foy,

Et la vostre en l'un d'eux peut obliger un Roy.

OLYMPIE.

Je sçay ce que je dois aux desirs d'un grand Prince

Au rang que vous tenez dedans cette Province;

Et je ne doute pas que par vos qualitez,

Vous ne puissiez ravir les plus rares beautez,

Mais malgré ce pouvoir & ce merite extreme

Je sçay que je me dois encor plus à moy-mesme,

Et que mon Alexis ayant receu ma foy,

Rien plus ne me sçauroit affranchir de sa loy;

Dés lors que je jouis du bien de la lumiere,

Mon ame à ses vertus se donna toute entiere:

Et vostre arrest, Seigneur, ne fit que confirmer

La resolution que j'avois de l'aimer.

Je l'ayme donc en fin, & mon amour est telle

Que mon coeur malgré luy la veut rendre eternelle

Pour donner un exemple à la posterité

De constance, d'honneur, & de fidelité.

S'il me cherit encor, une amour si durable

Le rendra quelque jour à mes voeux exorable:

Et s'il ne m'aime plus, en cette affection

Il trouvera sa peine, & sa punition;

Car les saintes ardeurs d'une si belle flâme

Luy mettent chaque jour mille regrets en l'ame,

Et ma fidelité luy fera ressentir

Les peines qu'aux grands coeurs donne le repentir.

HONORIUS.

Cette erreur qui vous plait vous rend opiniâtre,

Et sa force s'accroit plus on veut la combatre;

Mais si jamais le Ciel permet à la raison

De guerir vostre esprit de ce mortel poison,

Vous vous verrez reduite à ce malheur extreme

De vous plaindre, mais tard, de vous mesme à vous mesme,

Et de vous repentir d'avoir tant souspiré

Pour un ingrat qu'à tort, vous m'avez preferé,

Mais comme vos ennuis auront usé vos charmes,

Nos voeux si mal traittez se riront de vos larmes,

Et vostre passion mesprisée à son tour

Vous verra sans amant, & nos coeurs sans amour.

OLYMPIE.

N'importe.

HONORIUS.

Adieu cruelle.

POLIDARQUE.

Adieu belle inhumaine.

OLYMPIE.

Adieu.

PHILOXENE.

Souvenez vous que je suis Philoxene,

Que je vous ayme enfin.

OLYMPIE.

J'ay bien d'autres soucis.

PHILOXENE.

J'espere tout du temps.

OLYMPIE.

Et moy tout d'Alexis,

Luy seul est tout le soing & l'espoir d'Olympie;

Et j'attens de luy seul ou la mort ou la vie.

SCENE III.

OLYMPIE _seule_.

Sacré flambeau du jour, Ame de l'Univers

Qui vois tant de pays & de peuples divers,

Bel Astre si faisant ta course accoustumée

Tu descouvres jamais cette personne aymée

Dont l'injuste depart me donne tant d'ennuy;

Aprens à cet ingrat ce que je faits pour luy,

Conte luy les combats qu'un Empereur me livre

Avec combien d'ardeur tu l'as veu me poursuivre,

Et comme avecque luy presque toute sa Cour

A taché vainement d'alterer mon amour,

Ou plûtot beau soleil si mon ame affligée

Merite d'estre encor par tes rais obligée;

Seconde mon amour, sers de guide à mes pas,

Nous le descouvrirons par ses propres appas,

Et je seray bien aise en ce bon-heur extréme

D'estre de mes travaux Messagere moy-mesme;

Mais helas, où m'emporte une si belle ardeur?

Ma passion combat avecque ma pudeur,

De deux traits differens je sens mon ame atteinte,

L'espoir donne à mon coeur, ce que m'oste la crainte,

Et dans ce dur combat de peur & de desir

Mon esprit incertain ne sçauroit que choisir.

Quoy je consulte encor lâche, & je delibere,

Ce que je dois vouloir, & ce que je dois faire?

Vains & foibles respects pourquoy m'arrestez vous?

Une femme en tous lieux doit suivre son espoux,

Et ny tous les perils de la terre & de l'onde,

Ny les monstres affreux dont l'Univers abonde,

Ny le chaud, ny le froid, ne doivent empescher

La poursuitte d'un bien qui doit estre si cher.

N'a-t'on pas veu jadis une constante femme

Mespriser noblement & le fer & la flâme,

Et passer à travers de mille bataillons

Pour tuer un Tiran dedans ses pavillons?

Pourquoi luy laisseray-je un si grand advantage?

Je n'ay pas moins de coeur, d'adresse, & de courage,

Et le divin objet qui fait ma passion

Ne merite pas moins de resolution.

Allons donc Olympie, allons, allons le suivre,

C'est aupres d'Alexis qu'il faut mourir ou vivre,

Le Ciel & mon amour m'imposent cette loy.

Mais helas cet effet ne depend pas de moy,

Mon malheur me cachant en quel endroit du monde,

Il peut avoir borné sa course vagabonde,

Je souffrirois pour luy des travaux superflus,

Et chercherois un bien qui peut estre n'est plus.

Ô funeste pensée! ô rigoureuse atteinte,

Divertisse le ciel les effects de ma crainte;

Mais malgré mes desirs, & la nuict & le jour,

Tousjours cette importune est jointe à mon amour:

Vien donc cher Alexis, ou bien fay que je sçache

Quel endroit à mes yeux te dérobe & te cache,

Et malgré les rigueurs & de l'onde & de l'air

Sur les aisles d'amour on m'y verra voler:

Sinon autant qu'à moy ta mort est incertaine,

Sois certain, cher Espoux, que la mienne est prochaine,

Et que sans un si doux quoy qu'inutile espoir,

Le renom dedans peu te la feroit sçavoir.

SCENE IV.

ALEXIS, _en un costé du Theatre où sera representé un naufrage_.

Triste jouet des vents de l'onde, & de la terre,

Faut-il tant d'Elemens pour te faire la guerre?

Miserable Alexis, la rigueur de ton sort

Ne suffit-elle pas pour te donner la mort?

Sans que le ciel encore arme contre ta teste,

Et la foudre, & les traits d'une horrible tempeste?

Non non, pour te priver de tant de maux divers,

Qu'à ton occasion, Olympie a souffert;

Ses divines beautez à qui tu faits injure

Te doivent rendre horrible à toute la Nature,

Et te faire sentir les traits plus furieux

Que puisse décocher la colere des Cieux,

Mais en obeissant à leur decret auguste,

Encor que ton depart fust cruel, il est juste;

Et je souffre pourtant un supplice eternel

Par ce mesme depart, si juste & si cruel.

N'importe, c'est du ciel la fatale ordonnance,

Ne murmurons jamais contre sa providence,

Et voyons d'un mesme oeil & d'un esprit égal

Tout ce qu'il nous prepare, ou de bien ou de mal.

Mais quel est ce climat où m'a jetté l'orage?

Si je ne suis deçeu, je connois ce rivage,

Je connois ce pays, & ces aimables lieux

Qui furent autrefois si charmans à mes yeux:

Rome en fin n'est pas loing, & le sort m'y ramene,

Comme on fait un esclave eschappé de sa chaine,

Qui par un coup secret de ses fatalitez

Retombe dans les fers qu'il avoit évitez.

C'est icy ma vertu que malgré ces amorces

Il me faut au besoin montrer toutes tes forces;

C'est icy qu'il faut vaincre & qu'il faut triompher

De tes propres desirs, du monde & de l'enfer;

Rome est le champ d'honneur & l'illustre theatre

Où le Ciel te commande aujourd'huy de combattre.

Mais sçais tu bien mon coeur ce que tu vas tenter?

Sçais tu les ennemis que tu vas affronter?

C'est un pere, une soeur, une mere, une femme,

Olympie, ou plutôt la moitié de ton ame.

Où vas tu temeraire, & quel est ton espoir?

Pourras tu seulement te resoudre à les voir?

Pourras tu soustenir des regards pleins de charmes,

Entendre ses souspirs, & voir couler ses larmes,

Sans ceder aussi tost aux traits de la pitié,

Et te jetter aux pieds de ta chere moitié?

Ouy ouy, le Ciel encor me promet la victoire,

Plus le danger es grand & plus grande est la gloire,

Allons nous couronner en ce combat fameux,

Et rendre nostre sort memorable aux Neveux.

_Fin du Troisiesme Acte._

ARGUMENT

DU IV. ACTE.

Alexis estant à Rome devant le Palais d'Euphemien le void passer avec

l'Empereur, & les deux Amans Rivaux qui solicitoient Honorius à faire

rompre le mariage d'Alexis, à quoy l'Empereur respond qu'il falloit

assembler le Senat pour une affaire de telle consequence, & promet à

Euphemien d'avoir esgard à ses interests. L'Empereur & sa suitte

s'estans retirez, Alexis extremement changé, & par les vestemens & par

les fatigues qu'il avoit souffertes, mesme à cause du poil qui luy

estoit venu depuis son depart se presente à son pere qui ne le

reconnoit point, & luy accorde un coin dans sa maison pour y vivre des

restes des valets: Cependant Olympie paroist dans un cabinet où il y a

une carte du monde, dans laquelle son inquietude luy fait parcourir

toute la terre & les mers, comme si cette carte luy pouvoit enseigner

le sejour de son Alexis. En suitte de cette Scene, Alexis paroist dans

sa grotte où il est persecuté des valets de son pere, qui s'enfuient

voyant venir Olympie avec Philoxene, qui luy voulant parler de son

amour en est rudement rebuté; de sorte qu'estant contraint de se

retirer: Olympie aborde Alexis pour s'informer de luy, si ayant esté

vagabond en plusieurs contrées il n'auroit point par hazard rencontré

son Alexis, à quoy ne respondant qu'en termes ambigus; Olympie se

retire sans l'avoir reconnu, & Alexis demeure tellement touché de cette

veue, & des assauts qu'il avoit soufferts en son coeur, qu'il se voit

reduit au poinct de sa mort, avant laquelle, il escrit sa vie dans un

billet qu'il tient enfermé dans sa main jusques apres son trespas.

ACTE IIII.

SCENE PREMIERE.

ALEXIS.

Enfin c'est à ce coup que tu vois la carriere,

Il n'est, il n'est plus temps de marcher en arriere;

Voicy Rome, Alexis, & voylà le Palais

D'où toy-mesme as banny le repos, & la paix:

Advance malheureux, qu'est-ce que tu regardes?

Mais je vois l'Empereur au milieu de ses Gardes,

Ô ciel en quel estat me trouvé-je reduit.

SCENE II.

HONORIUS, ARISTANDRE, PHILOXENE, POLIDARQUE, SOSIMENE, ALEXIS,

ARASPE, EUPHEMIEN, & deux Gardes.

UN GARDE.

Hola ho faites voye.

ALEXIS.

Euphemien le suit.

Helas à cet abord je me sens tout de glace,

Tirons nous à l'écart, & dedans cette place

Attendons les moyens, & la commodité

De parler à luy seul avecque liberté.

HONORIUS _parlant à Philoxene & à Polidarque_.

Je vous l'ay desja dit, invincibles courages,

Je voudrois qu'Olympie agreast vos hommages,

Et que coeur entier sensible à vos soucis

Pût en vostre faveur oublier Alexis:

Mais à vous dire vray, j'y vois peu d'apparence,

Vous sçavez ses mespris & son indifference,

Et que moy-mesme en vain j'ay tâché d'arracher

Le trait qui l'a blessée, & qui luy fut si cher;

Si pourtant ma faveur peut pour vous quelque chose,

Esperez tout de moy.

PHILOXENE.

Seigneur, toute la cause

Qui fait que cet objet mesprise nos souspirs,

Et montre une froideur contraire à ses desirs,

N'est pas tant un effet de sa premiere flâme,

Que d'un scrupule vain qui luy reste dans l'ame.

Ce sexe ayme souvent quand il feint de haïr,

Et sans doute Olympie est preste d'obeïr,

Pourveu qu'à cet ingrat dont le trait l'a blessée,

Elle puisse respondre avoir esté forcée.

ALEXIS _à part_.

Amour, crainte, desirs, esperance, vertu!

De quels traits mon esprit n'est-il point combatu?

Resistons toutesfois & souffrons.

POLIDARQUE.

Grand Monarque,

J'attens de vos bontez cette derniere marque.

ALEXIS.

Qu'espere-t'il ô Dieu!

HONORIUS.

Que vous puis-je accorder?

POLIDARQUE.

Olympie.

ALEXIS.

Ah mon coeur!

POLIDARQUE.

Vous pouvez commander.

EUPHEMIEN.

Polidarque l'amour est libre & volontaire.

HONORIUS.

Il faut plus meurement songer à cette affaire.

PHILOXENE.

Il faut donc la remettre en son premier estat.

HONORIUS.

Il faut sur ce sujet consulter le Senat,

Et voir s'il est permis de rompre un Hymenée

Lors que la seule foy sans effet est donnée.

Allez, Euphemien, & vivez en repos,

J'auray soin de vos droits.

SCENE III.

EUPHEMIEN, ALEXIS, ARASPE.

ALEXIS.

Qu'il demeure à propos,

Et qu'icy le destin me rend un bon office,

Advançons.

EUPHEMIEN.

Que veux-tu?

ALEXIS.

Le Ciel vous soit propice.

Seigneur, au nom d'un fils que vous croyez perdu,

Et qui dans peu de temps vous doit estre rendu,

Je vous veux conjurer d'une chose assez grande,

Mais legere pour vous.

EUPHEMIEN.

Quelle est donc ta demande,

Parle, mais si tu veux appaiser mes soucis,

Dis moy ce que tu sçais de mon cher Alexis.

ALEXIS.

C'est du Ciel, non de moy que vous devez attendre

Les effects d'un desir si charmant & si tendre.

Cependant en son nom j'implore à vos genoux

La grace & la faveur que j'espere de vous.

Vostre maison, Seigneur, fut tousjours opportune

À tous les malheureux qu'outrage la fortune,

Et je dévray beaucoup à vos rares bontez

Si sensible à l'excez de mes calamitez,

Vous daignez m'accorder quelque demeure obscure

Où je puisse obeïr aux loix de la nature

Soulager mes ennuis & par vostre secours

Attendre que le Ciel dispose de mes jours.

EUPHEMIEN.

Ouy, va, ma volonté s'accorde à ta demande,

Araspe ayez en soing, je vous le recommande.

SCENE IV.

OLYMPIE, _dans un cabinet où il y doit avoir une carte du monde_.

Helas, en quel estat m'a reduit mon amour?

Je souffre également, & la nuict & le jour,

J'ouvre & je ferme en vain ma mourante paupiere,

Si l'une est sans repos, l'autre a peu de lumiere,

Et mes yeux alterez du cours de mes malheurs

Ne semblent plus ouvers qu'à l'usage des pleurs,

J'ay beau pour me tirer de mon inquietude,

Fuir le monde & le bruit, chercher la solitude,

L'ennuy qui me travaille & me suit en tous lieux,

N'abandonne jamais, ny mon coeur, ny mes yeux.

Tantost pour adoucir la rigueur de ma peine,

J'exhale mes souspirs aux bords d'une fontaine,

Et là loing d'appaiser l'excez de mon tourment

Mes larmes & ses eaux coulent confusément,

Je contemple tantost les plus aimables choses;

Je voy naistre les lys, je voy fleurir les rozes,

Mais toutes ces beautez où paroit tant d'appas,

Contentent tout le monde & ne me plaisent pas.

Quelquefois pour charmer ma douleur sans pareille

Les plus doux instrumens chatouillent mon oreille;

Mais les luts plus mignards sans la voix d'Alexis

Se treuvent impuissans à bannir mes soucis.

De luy seul aujourd'huy depend toute ma joye:

Fay donc, cher Alexis, fay que je te revoye,

Et donnes pour le moins à la compassion

Ce que ton coeur refuse à mon affection;

Voy combien ma douleur est sensible & profonde,

Mon esprit inquiet te suit par tout le monde,

Sans sçavoir en quels lieux, je m'attache à tes pas,

Et mon oeil bien souvent te cherche où tu n'es pas,

Mais n'es-tu point peut-estre en ces vastes campagnes?

Ton sejour n'est-il pas sur ces hautes montaignes?

N'es-tu pas retiré dans ce lieu que je vois,

Ne te caches-tu pas à l'ombre de ces bois?

Ah quitte ces desirs, que quelque main barbare

N'oste à cet univers ce qu'il a de plus rare,

Fuy ces tristes repairs des Lyons & des Ours

Que leur aspre fureur n'attente à tes beaux jours.

Et s'il te reste encor quelque soing d'Olympie,

N'expose pas sur mer son espoir, & ta vie.

Mais que fay-je insensée, helas dans ce tableau

Je vois tous les Climats de la terre & de l'eau,

Des villes, des châteaux, des plaines, des rivages,

Des fleuves, des estangs, des prez, des marescages.

Et je suis toutesfois malheureuse à ce poinct,

Qu'en tant de lieux divers tu ne me parois point:

Peintre trop inhumain! trop cruelle peinture!

Helas, pourquoy faut-il qu'en toute la nature

Que vous me faictes voir en vos traits racourcis,

Vous ne me montrez point le sejour d'Alexis?

Faut-il qu'il manque seul où toute chose abonde:

Imposteur, rens le moy, je te rens tout le monde,

Et comme il m'est plus cher que tout ce que je voy

Il me rendra luy seul plus contente que toy.

SCENE IV.

ALEXIS, LICAS, ARGAMOR.

ALEXIS.

En quoy mes chers amis ay-je pû vous déplaire,

Que vous preniez plaisir à croistre ma misere?

Quelle humeur vous oblige à me persecuter?

ARGAMOR.

Camarade tout beau; nous devons respecter

Cet homme de credit, & de haute importance.

LICAS.

Dis plutost l'ornement d'une haute potence,

L'exercice de Gueux qu'il fait avec tant d'art

N'est gueres differend de celuy de pendart.

S'il valloit quelque chose estant de cette taille,

Il seroit maintenant au fort d'une bataille,

Ou du moins dans un camp, & non pas vagabond,

Faineant...

ARGAMOR.

C'est assez.

LICAS.

Voy comme il me respond.

Dés long-temps je connois les ruses de ces rustres,

Ils font tout Gueux qu'ils sont les personnes illustres.

Ils vivent sans soucis, & dans leur lâcheté

Ils accusent le sort de leur calamité.

Penses-tu qu'il voudroit de meilleures fortunes?

Les plus belles croy moy luy seroient importunes,

Il auroit trop de peine, il faudroit trop de soing,

Il se trouve bien mieux à dormir dans ce coing,

Où dés lors qu'il s'esveille à son aise il rumine

Quand on luy portera des restes de cuisine.

Dis moy, n'est-il pas vray que c'est là ton soucy?

ALEXIS.

Amis, vous avez tort de me traittez ainsi;

Mais quoy que vous disiez, le ciel veut que j'endure

L'estrange nouveauté de vostre procedure,

Et je serois icy plus injuste que vous,

Si j'en ozois attendre un traittement plus doux.

Le blâme, les affronts, les coups & les malices

Sont ordinairement vos plus doux exercices,

Et desirer de vous le respect, ou la paix,

C'est souhaitter un bien que vous n'eustes jamais.

ARGAMOR.

De vray nous faisons tort à son rare merite.

LICAS.

Ô l'amy complaisant, ô le bon hypocrite!

Tu feints de le flatter, mais je voy dans tes yeux

Que malgré tes discours tu n'en juges pas mieux,

Depuis quand cette langue est-elle si discrette?

Tantost tu le traittois de fol, de faux Prophete,

Maintenant le voyant d'un esprit plus rassis

Tu feints de l'honnorer comme un autre Alexis;

Mais contemples le bien, il n'en a pas la mine,

Et je suis asseuré sans que je le devine,

Que si ce rustre avoit Olympie en ses bras,

Il ne seroit pas homme à quitter tant d'appas.

ALEXIS.

Il ne faut point juger de l'arbre par l'escorce.

ARGAMOR.

Comme un autre Joseph on te prendroit à force,

Olympie... à ce mot tu changes de couleur,

C'est un signe d'amour.

ALEXIS.

Mais plutost de douleur.

LICAS.

On n'en est pas exempt quand il est vray qu'on aime,

Mais.

ARGAMOR.

Brisons-là, Licas, je la vois elle-mesme,

Allons, retirons nous.

SCENE VI.

ALEXIS, OLYMPIE, PHILOXENE.

ALEXIS _à part_.

Que je crains cet abord!

C'est icy qu'il faut faire un genereux effort,

C'est icy qu'il faut vaincre un aimable adversaire;

J'ay bravé les assauts des valets de mon pere,

J'ay veu d'un oeil égal leur haine & leur mespris,

Leurs malices n'ont pas esbranlé mes esprits;

Mais contre cet objet si rare & si fidelle

Ma vertu perd courage, & mon ame chancelle.

Ciel, escoute mes voeux, preste moy ton secours.

PHILOXENE _à Olympie_.

Quoy donc, voulez vous estre insensible tousjours?

Voulez vous à jamais d'un coeur opiniâtre

Adorer qui vous fuit, fuir qui vous idolâtre?

Ah Madame, prenez de plus justes desseins,

Alexis est absent, & vos souspirs sont vains:

Oubliez cet ingrat, oubliez ce rebelle,

Il est traistre envers vous, & je vous suis fidelle,

Vous serez juste, en fin si vous l'abandonnez

En faveur de mes feux.

OLYMPIE.

Que vous m'importunez!

Laissez moy Philoxene, ou changez de langage.

PHILOXENE.

Quoy, je vous importune?

ALEXIS.

Ah l'illustre courage.

PHILOXENE.

Ouy, je connois assez que je suis malheureux,

J'en vois, j'en vois l'arrest dans cet oeil rigoureux,

Au lieu de l'adoucir ma presence l'irrite,

Avec beaucoup d'amour j'ay trop peu de merite,

Et moy pour mon malheur je descouvre en ce jour

Tout le merite en vous Madame, & point d'amour.

OLYMPIE.

Je n'ayme point de vray cette cajollerie,

Voulez vous m'obliger, laissez moy je vous prie.

PHILOXENE.

Hé bien, je vay partir, recevez mes adieux;

Mais au moins pour un peu tournez vers moy les yeux,

Et ne refusez pas à ma douleur profonde

Ce que la courtoisie accorde à tout le monde,

Je ne demande plus ny pitié ny secours,

Et mon espoir finit avecque ce discours.

S'en est fait, malgré mon attente

Mon amour va ceder à la rigueur du sort:

Ma flâme vous déplaist, hé bien; vivez contente.

Moy je vay courir à la mort,

Je vay par mon trespas complaire à vostre envie,

Et finir vos mespris par la fin de ma vie.

Dés lors que je vis vos attraits

Et vos yeux si sçavans en l'usage des charmes

Tout blessé que j'estois j'en adoray les traits,

Ma franchise mit bas les armes,

Et jamais toutesfois ces superbes vainqueurs

Ne se sont desarmez des traits de leurs rigueurs.

Jamais cette ardeur non commune

Dont encor aujourd'huy je combas vos mespris,

N'ont pû changer le cours de ma triste fortune.

Tousjours le desdain fut mon prix,

Et tousjours vos rigueurs seront la recompence

Que vostre cruauté promet à ma constance.

Mais puisque cet ingrat amour

Qui soubsmit ma franchise aux loix de vostre empire,

Consent avecque vous que je perde le jour,

De peur d'alleger mon martire

Avecque vos rigueurs je vay quitter ce lieu,

Et je vous dis, Madame, un eternel adieu.

Mars qui connoit bien que vos charmes

Ne se disposent pas à faire mon bon-heur,

Me commande aujourd'huy d'aller prendre les armes

Pour mourir dans le lit d'honneur,

Et je vay satisfaire à cette noble envie

Si l'on peut vous laisser sans qu'on laisse la vie.

Adieu donc celeste beauté,

Beaux yeux pleins de rigueurs autant que de merveilles,

Graces qui sans ma flâme & ma fidelité

Seriez aujourd'huy sans pareilles;

Objet si peu sensible à ma tendre amitié,

Du moins en ma faveur escoutez la pitié.

Soit que Mars parmy les batailles

Me fasse succomber soubs l'effect de ses coups,

Ou qu'ailleurs le destin fasse mes funerailles;

Sçachez que je mouray pour vous,

Et le dernier souspir qui finira ma vie

Parlera de l'amour que j'eus pour Olympie.

OLYMPIE.

Et le dernier soûpir qui m'ostera le jour

Fera voir qu'Alexis a toute mon amour.

SCENE VII.

ALEXIS, OLYMPIE.

ALEXIS.

Tu le vois, tu l'entens, la preuve en est visible,

Et pourtant inhumain, tu restes insensible?

Quoy tu causes sa mort, & tu vis? mais helas.

Elle vient. Ô vertu ne m'abandonne pas.

OLYMPIE.

Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie,

Si ton sort se compare à celuy de l'impie,

Cesse de t'estonner de me voir pres de toy,

Tousjours un malheureux cherche un semblable à soy,

Et les amis du sort ne sont pas agreables:

À ceux que la fortune a rendus miserables,

Remets donc ton esprit, & rappelle tes sens,

Sçache que je prends part aux maux que tu ressens,

Et que loing de te fuir, l'excez de ta misere

Fait que je te cheris, & que je te revere.

Je treuve aupres de toy mes consolations,

Et l'unique secours de mes afflictions:

C'est de toy que j'apprens à vaincre l'insolence

Du malheur qui m'attaque avecque violence,

Et c'est toy seul aussi qui braves les travaux,

Que je veux faire icy confident de mes maux.

ALEXIS.

Un homme dont le sort est abjet à l'extreme,

Qui pressé du malheur y succombe luy-mesme,

Et ne peut subsister sans ayde, ou sans appuy,

Est mal propre Madame, à secourir autruy:

Regardez qui je suis, regardez qui vous estes,

Vous changerez bien-tôt le dessein que vous faictes,

Et sans rien esperer d'un esprit abatu

Vous tiendrez tout du ciel, & de vostre vertu.

OLYMPIE.

Il est vray que le ciel s'il m'estoit plus propice

Pourroit à mes desirs rendre ce bon office;

Mais il m'apprend assez qu'il est trop rigoureux

Pour se rendre jamais favorable à mes veux.

ALEXIS.

Ah Madame!

OLYMPIE.

J'ay tort, il est vray je blaspheme,

Mais on perd la raison en perdant ce qu'on ayme,

Et lors que le malheur nous reduit à ce poinct

Un coeur est bien constant qui ne murmure point:

J'ay perdu, mais ô Dieu puis-je dire ma perte

Sans voir en mesme temps ma sepulture ouverte?

J'ay perdu, dis-je, helas l'objet le plus parfaict

Que l'Univers ait eu, que la Nature ait faict

Un espoux tout divin, un homme incomparable;

Mais cruel à moy seule, & pourtant adorable.

ALEXIS.

Ah ne luy donnez pas ces belles qualitez

Ny ces noms glorieux qu'il n'a pas meritez;

Traittez le plutôt d'ingrat & de barbare,

Puis qu'il a pû quitter une beauté si rare,

Et ne regrettez pas un infidele espoux

Que le ciel vous ravit comme indigne de vous.

OLYMPIE.

Comme indigne de moy? ton erreur est insigne,

Dy plutôt un Espoux dont j'estois trop indigne,

Puisque mes seuls deffaux ont causé mes malheurs,

Et cet esloignement qui nourrit mes douleurs.

ALEXIS.

Dites qu'une beauté si rare & si parfaicte

Cause cette cruelle & facheuse retraitte

De peur que moins Espoux que vostre adorateur,

L'ouvrage ne luy fasse oublier son autheur.

Mais que fay-je imprudent? ah changeons de langage!

OLYMPIE.

À peine un Courtisan en diroit davantage.

ALEXIS.

Quoy que grossier, Madame, au moins ay-je des yeux.

OLYMPIE.

Je ne suis pas si vaine, & je me connois mieux,

Sa retraitte sans doute a bien une autre cause.

ALEXIS.

Je ne puis toutefois vous en dire autre chose,

Ou bien vous espousant il voulut vous trahir.

OLYMPIE.

Ah ne l'offences pas, il ne fit qu'obeir,

Et puis pour se punir de son obeissance,

Il conclud aussi tost une eternelle absence.

Mais toy que le destin dont tu sens le revers

A fait errer long-temps en cent climats divers,

N'as-tu pas rencontré mon Alexis.

ALEXIS.

Peut-estre;

Mais.

OLYMPIE.

Sa seule beauté le fait assez connoistre:

As-tu veu quelque objet dont l'esprit & le corps

Ayent du Ciel & d'amour espuisé les tresors,

Un chef-d'oeuvre, un prodige, une rare merveille,

C'estoit mon Alexis.

ALEXIS.

Ô bonté sans pareille!

Ce n'est qu'en vous Madame, où j'ay veu tant d'atraits.

OLYMPIE.

Tu ne connois donc pas l'autheur de mes regrets.

ALEXIS.

Quand du ciel irrité la rigueur est extréme,

À peine un malheureux se connoit-il soy-mesme.

OLYMPIE.

N'esperons donc plus rien ny du Ciel ny du sort,

Et cherchons Alexis dans les bras de la mort,

Adieu.

ALEXIS.

Consolez vous.

OLYMPIE.

Il ne m'est pas possible,

Ah cruel Alexis?

ALEXIS.

Ô reproche sensible!

SCENE VIII.

ALEXIS _seul_.

Seigneur, apres ce traict qui me perce le coeur

Je sens bien que mon corps succombe à sa langueur.

Que l'excez de mon mal à ma force affoiblie,

Et que de sa prison mon ame se delie:

Mes travaux sont finis, je vay quitter le jour,

Mais accorde une grace encore à mon amour,

Maistre des actions & du salut des hommes,

Toy qui vois mes douleurs & l'estat où nous sommes,

Lance Pere eternel un regard de pitié

Sur une inviolable & constante amitié,

Je ne demande pas à ta bonté supréme

De me rendre vivant à l'Espouse que j'ayme,

Mais quand la mort aura trouvé mes ennuis

Souffre au moins que ma main luy montre qui je suis,

Et tire son esprit de cette incertitude

Qui nourrit ses regrets & son inquietude:

Ouy Seigneur, je sens bien que tu me le permets.

Chere Espouse, en tes mains je me rends desormais,

Un billet t'apprendra, quelle est mon adventure,

Escoute la raison plutost que la nature,

Adieu. Le Ciel un jour par un destin plus doux

Te réjoindra la haut avecque ton Espoux.

_Fin du Quatriesme Acte._

ARGUMENT

DU V. ACTE.

L'empereur entrant au Palais d'Euphemien entend une voix qui prononce

ces paroles.

Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne,

Commande qu'on cherche un tresor

Plus riche mille fois que les perles ny l'or,

Abaisse devant luy ton Sceptre & ta Couronne.

C'est le Palais d'Euphemien

Qui te recelle un si grand bien.

Honorius à ces paroles demande à Euphemien quel est ce Tresor qui luy

recelle, & pourquoy il ne luy en avoit jamais parlé, luy à qui il avoit

confié la conduite de tous ses Estats; Euphemien proteste qu'il ne

sçait quel peut estre ce Tresor, & qu'il consent qu'on visite son

Palais afin qu'il soit trouvé; L'Empereur tout à coup encor atteint de

quelque reste d'amour pour Olympie, s'imagine qu'elle est le Tresor

dont parle le Ciel, & qu'il luy ordonne de l'espouser, pour cet effet

il envoye Euphemien pour l'y disposer; mais Euphemien entrant dans la

salle où estoit Alexis sous le degré, le trouve expirant & environné

d'Anges qui font un concert de musique autour de luy; à l'abord

d'Euphemien un nuage descend qui envelope les Anges & les fait

disparoistre; Euphemien les suivant de la veue & de la voix, leur

demande quel est le Tresor que le Ciel avoit declaré à l'Empereur, ils

respondent du nuage que le corps qui gisoit à terre devant ses yeux

estoit ce qu'il desiroit. Apres cette response Euphemien fait mettre le

corps sur un lit de parade; & va rendre compte à l'Empereur de ce qu'il

a veu; l'Empereur avec toute sa Cour entre dans la salle, couvre le

corps du Sainct de son Manteau Royal, & met son Sceptre & sa Couronne à

ses pieds, le priant d'estre le protecteur de ses Estats; Apres ayant

apperceu le billet qui estoit en la main d'Alexis, il le demande avec

respect, le Sainct ouvre la main, l'Empereur le donne à son Chancelier

qui le lit. Ce billet qui fit recognoistre Alexis, ayant donné de

l'estonnement, & arraché des larmes de toute l'assemblée, Olympie

protestant qu'elle estoit preste de le suivre, fondant en pleurs,

s'arrachant les cheveux, & se penchant pour l'embrasser expire sur le

corps de son Espoux, ausquels l'Empereur commande qu'on fasse eriger un

Temple pour Tombeau.

ACTE V.

SCENE PREMIERE.

HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE & suitte.

_Une voix prononce ces paroles lors que l'Empereur entre._

Arreste Honorius, c'est le Ciel qui l'ordonne,

Commande qu'on cherche un tresor

Cent fois plus precieux que les perles, ny l'or,

Et mets bas devant luy ton Sceptre & ta Couronne:

C'est le Palais d'Euphemien

Qui te recele un si grand bien.

HONORIUS.

Ciel, d'où vient cette voix? & quel est cet oracle

Qui parle d'un tresor, ou plutost d'un miracle,

Devant qui ma Couronne & mon Sceptre aujourd'huy

Se doivent abaisser comme moindres que luy?

Tu sçais Euphemien ce que je viens d'entendre,

Ce tresor est chez toy, c'est à toy de le rendre

Assez & trop long-temps tu me l'as recelé,

Mais en vain, car le Ciel enfin l'a revelé.

EUPHEMIEN.

Moy Seigneur un tresor, & que je vous recelle?

Moy je serois, grand Prince, à ce poinct infidelle?

Moy qui perdrois la vie afin de vous servir

Je garderois un bien que je voudrois ravir?

Ah Seigneur, renoncez à cette deffiance,

Jugez mieux de mon coeur & de ma conscience,

Et ne ruynez point par cette opinion

Ma gloire, mon estime, & vostre affection.

Le Ciel vous advertit Monarque incomparable

Que mon palais recelle un bien inestimable,

Mais que le mesme Ciel me confonde à vos yeux

Si je sçais où peut estre un bien si precieux:

Qu'on le cherche par tout, qu'on fouille, qu'on visite

Loing de vous destourner je vous en sollicite,

Et je seray ravy qu'on rencontre chez moy

Un tresor admirable & digne de mon Roy.

POLIDARQUE.

Cette voix toutesfois n'est pas l'effet d'un songe,

Et ce que dit le Ciel ne peut estre un mensonge

Contre luy les sermens ne sont jamais receus.

HONORIUS.

Vous travaillez en vain vos esprits la dessus:

Je sçais, je sçais amis quelle est cette merveille

Qui dans tout l'Univers n'eut jamais de pareille,

Et devant qui je dois plein de zele & d'ardeur

Abaisser ma Couronne & toute ma grandeur:

Ouy, je sçay le tresor qu'Euphemien recelle

C'est Olympie.

EUPHEMIEN.

Helas!

HONORIUS.

Ouy, ouy, c'est cette belle

Que le Ciel aujourd'huy par sa divine voix

M'ordonne de placer au dessus de cent Roys

Par sa rare vertu qui n'ait jamais d'exemple,

Elle est digne du trosne, elle est digne d'un temple;

Elle peut par mes voeux s'eslever au premier,

Et de mon coeur ardent se faire le dernier:

Allons luy de ce pas presenter l'un & l'autre,

C'est le vouloir du Ciel, & c'est aussi le nostre;

Je suis respectueux comme il est absolu,

Il faut que j'obeisse, & j'y suis resolu.

Va donc Euphemien, va trouver Olympie,

Prepare son esprit à cette juste envie.

Cependant que j'iray me disposer aussi

Aux honneurs que je veux qu'elle reçoive icy.

SCENE II.

AGLES, VIRGINIE.

_Dans un Cabinet où doit estre un Tableau representant la Vierge

cherchant son fils._

AGLES.

Approche Virginie, & voy cette peinture,

Ah qu'elle a de raport avec mon adventure!

Qu'ingenieusement pour flatter mes douleurs

Le Peintre a fait agir sa main, & ses couleurs!

Contemple cet objet, regarde, considere,

Ces pleurs coulent des yeux d'une dolente mere,

Qui triste comme moy fait tout ce que je fis

À l'instant malheureux que je perdis mon fils.

Voy comme elle est troublée, interdite, incertaine,

Ne sçachant où chercher la cause de sa peine;

Voy ce corps qui s'avance, & puis comme à son tour

La pudeur sert d'obstacle au dessein de l'amour;

Elle est vierge, elle est mere, & son ame est atteinte

Par ces deux qualitez de desir & de crainte;

Mais en fin son amour de la peur triomphant

Luy fait heureusement recouvrer son enfant.

Ô vierge bien-heureuse, ô pitoyable mere

Qui sentistes les traits de ma douleur amere,

Puisque vos maux aux miens eurent tant de raport,

Faictes que mes desirs ayent un semblable sort;

Assez et trop long-temps mon ame est à l'espreuve,

Redonnez moy mon fils, faictes qui je le treuve,

Et que par vos bontez mes ennuis adoucis

Se perdent tout à fait à l'abord d'Alexis.

VIRGINIE.

Vous devez l'esperer, Madame.

AGLES.

Ah Virginie,

Que je ressentirois une joye infinie,

Si ce rare bon-heur me pouvoit arriver;

Mais où court Olympie?

VIRGINIE.

Elle vous vient trouver.

AGLES.

Allons à sa rencontre.

SCENE III.

OLYMPIE, AGLES, VIRGINIE.

OLYMPIE _revestu de ses habits nuptiaux_.

Est-il bien vray mon ame?

Reverray-je Alexis?

AGLEZ.

Ah ma fille.

OLYMPIE.

Ah Madame,

Ne vous estonnez point de me voir cet esclat,

Je dois, je dois parestre en ce superbe estat:

Voyez ces vestemens, regardez mon visage,

Vous en devez tirer un bien-heureux presage,

Et croire en me voyant si richement parer,

Que le Ciel aujourd'huy nous permet d'esperer.

Nous verrons Alexis.

AGLEZ.

Que mon ame est ravie!

Nous verrons Alexis? ah ma chere Olympie,

N'abusez point mon coeur d'un espoir decevant;

Dites moy, car les bruits nous trompent bien souvent,

De qui le sçavez-vous? quelque courier fidelle

Vous a-t'il apporté cette heureuse nouvelle?

OLYMPIE.

Non Madame.

AGLEZ.

Qui donc?

OLYMPIE.

Le Ciel me l'a promis.

AGLEZ.

Cet espoir m'est bien doux, & pourtant je fremis.

VIRGINIE.

Quand nos sens sont surpris d'une ioye excessive,

C'est lors qu'ils goustent moins le bien qui nous arrive.

OLYMPIE.

N'en doutez point Madame, ouy, ouy les cieux plus doux

Vous rendront vostre fils, me rendront mon Espoux

Une celeste voix m'en donne l'asseurance,

Et l'effect doit bien-tost suivre mon esperance,

Car sçache a-t'elle dit qu'avant la fin du jour

Tu reverras chez toy l'objet de ton amour.

AGLES.

Agreable nouvelle & bien-heureux Oracle!

OLYMPIE.

Je reste quelque temps confuse à ce miracle,

Mais en fin ma raison ayant remis mes sens

Qui demeuroient ravis à de si doux accens,

Je rens graces au Ciel du bon-heur qu'il m'envoye

Mon esprit sur mon front fait renaistre la joye,

Et d'un pas diligent je viens vous faire part

De l'extreme faveur que le Ciel me depart.

AGLES.

Euphemien sçait-il cette heureuse nouvelle!

OLYMPIE.

Non.

AGLES.

Faisons luy sçavoir.

OLYMPIE.

Providence eternelle

Qui fais, & qui regis le destin des humains,

Favorise un espoir que je mets en tes mains.

SCENE IV.

ALEXIS _mourant_, EUPHEMIEN, ARASPE.

_Choeur des Anges._

Belle Ame qui sceus triompher

De toy-mesme, d'amour, du monde & de l'enfer,

Viens où nostre voix te convie,

Nous te tendons les bras pour te mener au port:

Ah qu'heureuse est la mort

Qui donne dans le Ciel une immortelle vie.

EUPHEMIEN _en entrant_.

Qu'ay-je veu? qu'ay-je ouy? quel éclat radieux

M'a frappé tout ensemble, & l'oreille & les yeux?

Quelle divine voix a charmé mon ouye?

Quels Astres juste Ciel ont ma veue esblouye?

Est-ce une illusion? est-ce une verité?

Quelle douce harmonie! ô Dieu, quelle clarté

Ah je vous reconnois beaux Anges de lumiere,

Ne disparoissez pas, escoutez ma priere,

Et ne desdaignez pas de m'esclaircir icy

D'un tresor qui me cause un estrange soucy,

Rendez esprits divins mon ame satisfaicte

Accordez cette grace à ma juste requeste.

_Choeur des Anges._

Tu vois ce tresor precieux,

Ce corps qui sur la terre est gisant à tes yeux

Est le sujet de ton envie,

Son ame est maintenant dans le celeste port:

Ah qu'heureuse est la mort

Qui donne dans le ciel une immortelle vie.

EUPHEMIEN.

Ô prodige! ô merveille! allons vers l'Empereur

Luy conter ce miracle & le tirer d'erreur:

Araspe cependant commandez à Tanclade

De mettre ce sainct corps sur un lit de parade,

Que toute ma maison qu'il comble de bon-heur

Avec ordre & respect vienne luy rendre honneur:

Depeschez.

ARASPE.

J'obey.

SCENE V.

HONORIUS, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE.

POLIDARQUE.

Certes, cette merveille

Auroit une rigueur à nulle autre pareille,

Si voyant cet esclat & cette majesté

Elle ne relaschoit de sa severité:

Jugez mieux, jugez mieux de l'esprit d'Olympie,

Et croyez desormais qu'elle sera ravie

Alors qu'elle sçaura que ce supreme honneur

Est un arrest du Ciel comme de son bon-heur.

HONORIUS.

La pompe luy deplait, & son excez l'irrite;

Mais le vouloir du Ciel me tient lieu de merite,

Et par cette raison j'espere qu'aujourd'huy

Ne pouvant rien de moy j'obtiendray tout de luy.

SCENE VI.

HONORIUS, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE, EUPHEMIEN.

SOSIMENE.

Seigneur, Euphemien...

HONORIUS.

Hé bien quelle nouvelle?

Avez vous adoucy cette beauté rebelle?

Se resout-elle enfin d'obeir à la voix

Qui veut qu'elle commande au plus puissant des Roys?

EUPHEMIEN.

Grand Monarque la voix que vous avez ouye

Vous parloit d'un tresor & non pas d'Olympie,

Et ce rare tresor qui m'estoit inconnu

À mes yeux estonnez est enfin parvenu;

Mais ce n'est pas Seigneur, cette beauté mortelle

Pour qui vous témoignez tant d'ardeur & de zele,

Elle n'attend de vous, ny respect, ny devoir,

Et c'est un autre objet qui les doit recevoir:

Ouy Seigneur, vous devez mettre bas la Couronne,

Et mesme humilier vostre illustre personne

Devant un sainct objet que je viens delaisser,

Et devant qui j'ay veu des Anges s'abaisser.

HONORIUS.

Ô Ciel que dites vous? qui croira ce miracle.

EUPHEMIEN.

Mes yeux Sire, en ont veu l'admirable spectacle,

Et je venois icy pour vous en asseurer.

HONORIUS.

Allons Euphemien, allons le reverer.

SCENE VII.

AGLEZ, OLYMPIE, VIRGINIE.

OLYMPIE.

D'où vient que l'Empereur en sa pourpre royale,

Et le Sceptre en la main entre dedans la sale?

Ah Madame, il n'est pas en ce faste esclattant

Que pour bien recevoir mon Espoux qu'il attend

Sans doute qu'ayant veu ses rivaux pleins de gloire

Revenir triomphans d'une illustre victoire,

Et pour le noble prix de leurs exploits guerriers

Demander qu'on joignit le myrthe à leurs lauriers.

Il a voulu montrer que sa main estoit preste

À le rendre comme eux digne de sa conqueste,

Et c'est pour ce sujet qu'on void toute la Cour

Avecque tant d'éclat attendre son retour.

AGLES.

Allons voir ce que c'est.

OLYMPIE.

Je le veux bien Madame;

Cieux, rendez moy bien-tost la moitié de mon ame.

SCENE DERNIERE.

HONORIUS, EUPHEMIEN, POLIDARQUE, SOSIMENE, ARISTANDRE, AGLES, VIRGINIE,

ARASPE, &c.

HONORIUS _entrant dans la chambre où est le corps d'Alexis

sur un lit de parade._

Que l'on cherche Olympie, & qu'elle vienne icy.

EUPHEMIEN.

La voylà.

HONORIUS.

Qu'elle advance.

OLYMPIE.

Ah bon Dieu qu'est cecy?

À quoy tend ce mystere? & quelle est cette pompe!

Cet objet que je vois, si mon oeil ne se trompe,

Est cet infortuné qui depuis quelque jours

A de cette maison imploré le secours;

C'est luy, j'en reconnois l'habit & le visage.

HONORIUS.

À genoux Olympie, accompagnez l'hommage

Que vous me voyez rendre à ce corps glorieux

Dont l'ame bien-heureuse est desja dans les Cieux:

Mettons bas devant luy l'esclat qui m'environne,

Abaissons à ses pieds mon Sceptre & ma Couronne,

Et tachons par nos voeux d'obtenir aujourd'huy

Qu'il serve à nos Estats de bon-heur & d'appuy.

Sainct & puissant Esprit qui sortant de la terre

Viens de prendre ta place au dessus du tonnerre

Dans ces trosnes d'azur parmy les immortels,

S'il te reste là haut quelque soing des mortels,

Si l'hommage d'un Roy te peut estre agreable,

Jette dessus son peuple un regard favorable,

Et fay que desormais il doive à ta bonté,

Sa gloire, son repos, & sa prosperité.

Mais quel est ce billet qu'on void icy parestre?

Grand Sainct, ouvre la main s'il te plaist de permettre

Qu'il nous fasse sçavoir ce que tu veux de nous,

J'implore cette grace & l'attens à genoux,

Le voylà.

OLYMPIE.

Juste Ciel!

HONORIUS.

Lisez le Polidarque,

Mais avecque respect.

POLIDARQUE.

J'obeïs grand Monarque.

_Billet d'Alexis._

Mets fin chere Olympie au cours de tes soucis,

Ne cherche plus ton Alexis,

Il a par son retour satisfait ton envie;

Tes yeux sur qui l'amour avoit mis son bandeau

Ne l'ont pas reconnu quand il estoit en vie,

Reconnois le dans le tombeau.

Je tiens d'Euphemien la naissance & le jour

Tu fus l'objet de mon amour

Dés lors que mon esprit fut capable de flâme

Je te quittay pourtant, & sans te dire adieu,

Car si tu pris mon coeur le Ciel ravit mon ame,

Mais je te quittay pour un Dieu.

J'eus pour luy de l'amour aussi bien que pour toy,

À tous deux j'ay gardé ma foy,

Et par une admirable & divine adventure

Je puis vous satisfaire, & vous mettre d'acords,

Le Ciel aura mon ame, & dans ma sepulture

Tu pourras posseder mon corps.

OLYMPIE.

Ouy, c'est là cher Espoux qu'il faut que je te suive,

Aussi bien apres toy ne croy pas que je vive,

Ce moment que sans toy je conserve le jour,

Semble desja durer un siecle à mon amour.

Attens moy, je te suy, Ciel permets que je meure!

Quoy, mon ame, as-tu peine à quitter ta demeure?

Et vous perfides yeux qui l'avez mesconnu

Quand il s'est presenté tout tremblant & tout nu,

Osez vous bien jouir du bien de la lumiere?

Fermez traistres, fermez vostre lâche paupiere;

Puis qu'un si foible obstacle a pû vous decevoir,

Vous ne meritez plus desormais de la voir.

Alexis...

EUPHEMIEN.

Ah mon fils!

AGLES.

Ah mon ame s'envole,

Pour suivre dans les airs cette triste parole.

OLYMPIE.

Alexis, Alexis, ouvre, ouvre un peu les yeux,

Revoy pour un moment la lumiere des Cieux,

Et regarde à tes pieds ta deplorable femme

Qu'un excez de douleur va priver de son ame;

Songe à ce que je fus, songe à ce que je suis,

Ne m'abandonne pas au milieu des ennuis,

Et dans ce haut éclat d'une immortelle gloire

De ta chere moitié ne pers point la memoire;

Ayde moy, cher Espoux, à me tirer au port

Et pour toute faveur accorde moy la mort,

Delivre de ce corps mon ame prisonniere.

Ah je sens que le Ciel exauce ma priere.

Rien plus doresnavant ne nous peut diviser

Prens ce dernier souspir, & ce dernier baiser.

_Elle tombe sur le corps d'Alexis._

POLIDARQUE.

Prodigieuse amour!

ARISTANDRE.

Ô vertu sans exemple!

HONORIUS.

Qu'on ne leur dresse pas un tombeau, mais un Temple;

Et sans verser des pleurs sur ces corps bien-heureux

Offrons leur desormais de l'encens & des voeux.

_Fin du Cinquiesme & dernier Acte._

L'illustre Olympie, ou Le St Alexis: Tragedie · 第 6 / 6 章