piraterie: mais vous savez que vous avez pillé au moins treize
vaisseaux. En sorte que vous pourriez être accusé de onze chefs de
plus; mais deux nous suffiront (dit Nicolas Trot), car ils sont
contraires à la loi divine qui ordonne: _Tu ne déroberas point_
(Exod. 20, 15) et l'apôtre saint Paul déclare expressément _que les
larrons n'hériteront point le Royaume de Dieu_ (I. Cor. 6, 10). Mais
encore êtes-vous coupable d'homicide: et les assassins (dit Nicolas
Trot) _auront leur part dans l'étang ardent de feu et de soufre qui
est la seconde mort_ (Apoc. 21, 8). Et qui donc (dit Nicolas Trot)
pourra _séjourner avec les ardeurs éternelles?_ (Esaï. 33,14). Ah!
Major Stede Bonnet, j'ai juste raison de craindre que les principes
de la religion dont on a imbu votre jeunesse (dit Nicolas Trot) ne
soient très corrompus par votre mauvaise vie et par votre trop grande
application à la littérature et à la vaine philosophie de ce temps;
car _si votre plaisir eût été en la loi de l'Eternel_ (dit Nicolas
Trot) _et que vous l'eussiez méditée nuit et jour_ (Psal. I, 2,) vous
auriez trouvé que _la parole de Dieu était une lampe à vos pieds et
une lumière à vos sentiers_ (Psal. 119, 105). Mais ainsi n'avez-vous
fait. Il ne vous reste donc qu'à vous fier sur _l'Agneau de Dieu_
(dit Nicolas Trot) _qui ôte le péché du monde_ (Jean. I, 29) _qui est
venu pour sauver ce qui était perdu_ (Mathieu. 18,11), et a promis
_qu'il ne jettera point dehors celui qui viendra à lui_ (Jean. 6,
37). En sorte que si vous voulez retourner à lui, quoique tard (dit
Nicolas Trot), comme les ouvriers de la onzième heure dans la parabole
des vignerons (Mathieu. 20, 6, 9), il pourra encore vous recevoir.
Cependant la cour prononce (dit Nicolas Trot) que vous serez conduit au
lieu de l'exécution où vous serez pendu par le col jusqu'à ce que mort
s'ensuive.
Le Major Stede Bonnet, ayant écouté avec componction le discours du
chef de la justice, Nicolas Trot, fut pendu le même jour à Charlestown
comme larron et pirate.
MM. BURKE ET HARE
ASSASSINS
M. William Burke s'éleva de la condition la plus basse à une renommée
éternelle. Il naquit en Irlande et débuta comme cordonnier. Il
exerça ce métier pendant plusieurs années à Edimbourg, où il fit
son ami de M. Hare sur lequel il eut une grande influence. Dans la
collaboration de MM. Burke et Hare, il n'y a point de doute que la
puissance inventive et simplificatrice n'ait appartenu à M. Burke. Mais
leurs noms restent inséparables dans l'art comme ceux de Beaumont et
Fletcher. Ils vécurent ensemble, travaillèrent ensemble et furent pris
ensemble. M. Hare ne protesta jamais contre la faveur populaire qui
s'attacha particulièrement à la personne de M. Burke. Un si complet
désintéressement n'a pas reçu sa récompense. C'est M. Burke qui a légué
sou nom au procédé spécial qui mit les deux collaborateurs en honneur.
Le monosyllabe _burke_ vivra longtemps encore sur les lèvres des
hommes, que déjà la personne de Hare aura disparu dans l'oubli qui se
répand injustement sur les travailleurs obscurs.
M. Burke paraît avoir apporté dans son œuvre la fantaisie féerique
de Bile verte où il était né. Son âme dut être trempée des récits du
folklore. Il y a, dans ce qu'il a fait, comme un lointain relent des
_Mille et une Nuits._ Semblable au calife errant le long des jardins
nocturnes de Bagdad, il désira de mystérieuses aventures, étant
curieux de récits inconnus et de personnes étrangères. Semblable au
grand esclave noir armé d'un lourd cimeterre, il ne trouva point de
plus digne conclusion à sa volupté que la mort pour les autres. Mais
son originalité anglo-saxonne consista en ce qu'il réussit à tirer le
parti le plus pratique de ses rôderiez d'imagination de Celte. Quand
sa jouissance artistique était terminée, que faisait l'esclave noir,
je vous prie, de ceux à qui il avait coupé la tête? Avec une barbarie
tout arabe il les dépeçait en quartiers pour les conserver, salés, dans
un sous-sol. Quel profit en tirait-il? Aucun. M. Burke fut infiniment
supérieur.
En quelque façon, M. Hare lui servit de Dinarzade. Il semble que le
pouvoir d'invention de M. Burke ait été spécialement excité par la
présence de son ami. L'illusion de leurs rêves leur permit de se servir
d'un galetas pour y loger de pompeuses visions. M. Hare vivait dans
un petit cabinet, au sixième étage d'une haute maison très peuplée
d'Edimbourg. Un canapé, une grande caisse et quelques ustensiles de
toilette, sans doute, en composaient presque tout le mobilier. Sur une
petite table, une bouteille de whisky avec trois verres. De règle, M.
Burke ne recevait qu'une personne à la fois, jamais la même. Sa façon
était d'inviter un passant inconnu, à la nuit tombante. Il errait dans
les rues pour examiner les visages qui lui donnaient de la curiosité.
Quelquefois il choisissait au hasard. Il s'adressait à l'étranger avec
toute la politesse qu'aurait pu y mettre Haroun-Al-Raschid. L'étranger
gravissait les six étages du galetas de M. Hare. On lui cédait le
canapé; on lui offrait du whisky d'Ecosse à boire. M. Burke le
questionnait sur les incidents les plus surprenants de son existence.
C'était un écouteur insatiable que M. Burke. Le récit était toujours
interrompu par M. Hare, avant le point du jour. La forme d'interruption
de M. Hare était invariablement la même et très impérative. Pour
interrompre le récit, M. Hare avait coutume de passer derrière le
canapé et d'appliquer ses deux mains sur la bouche du conteur. Au
même moment, M. Burke venait s'asseoir sur sa poitrine. Tous deux, en
cette position, rêvaient, immobiles, à la fin de l'histoire qu'ils
n'entendaient jamais. De cette manière, MM. Burke et Hare terminèrent
un grand nombre d'histoires que le monde ne connaîtra point.
Quand le conte était définitivement arrêté, avec le souffle du conteur,
MM. Burke et Hare exploraient le mystère. Ils déshabillaient l'inconnu,
admiraient ses bijoux, comptaient son argent, lisaient ses lettres.
Quelques correspondances ne furent pas sans intérêt. Puis ils mettaient
le corps à refroidir dans la grande caisse de M. Hare. Et ici, M. Burke
montrait la force pratique de son esprit.
Il importait que le cadavre fût frais, mais non tiède, afin de pouvoir
utiliser jusqu'au déchet du plaisir de l'aventure.
En ces premières années du siècle, les médecins étudiaient avec passion
l'anatomie; mais, à cause des principes de la religion, ils éprouvaient
beaucoup de difficulté à se procurer des sujets pour les disséquer.
M. Burke, en esprit éclairé, s'était rendu compte de cette lacune de
la science. On ne sait comment il se lia avec un vénérable et savant
praticien, le docteur Knox, qui professait à la Faculté d'Edimbourg.
Peut-être M. Burke avait-il suivi des cours publics, quoique son
imagination dût le faire incliner plutôt vers les goûts artistiques. Il
est certain qu'il promit au docteur Knox de lui aider de son mieux. De
son côté, le docteur Knox s'engagea à lui payer ses peines. Le tarif
allait en décroissant depuis les corps de jeunes gens jusqu'aux corps
de vieillards. Ceux-ci intéressaient, médiocrement le docteur Knox.
C'était aussi l'avis de M. Burke--car d'ordinaire ils avaient moins
d'imagination. Le docteur Knox devint célèbre entre tous ses collègues
pour sa science anatomique. MM. Burke et Hare profitèrent de la vie en
dilettantes. Il convient sans doute de placer à cette époque la période
classique de leur existence.
Carie génie tout-puissant de M. Burke l'entraîna bientôt hors des
normes et règles d'une tragédie où il y avait toujours un récit et
un confident. M. Burke évolua tout seul (il serait puéril d'invoquer
l'influence de M. Hare) vers une espèce de romantisme. Le décor du
galetas de M. Hare ne lui suffisant plus, il inventa le procédé
nocturne dans le brouillard. Les nombreux imitateurs de M. Burke ont
un peu terni l'originalité de sa manière. Mais voici la véritable
tradition du maître.
La féconde imagination de M. Burke s'était lassée des récits
éternellement semblables de l'expérience humaine. Jamais le résultat
n'avait répondu à son attente. Il en vint à ne s'intéresser qu'à
l'aspect réel, toujours varié pour lui, de la mort. Il localisa tout
le drame dans le dénouement. La qualité des acteurs ne lui importa
plus. Il s'en forma au hasard. L'accessoire unique du théâtre de M.
Burke fut un masque de toile empli de poix. M. Burke sortait par les
nuits de brume, tenant ce masque à la main. Il était accompagné de
M. Hare. M. Burke attendait le premier passant, marchait devant lui,
puis, se retournant, lui appliquait le masque de poix sur la figure,
soudainement et solidement. Aussitôt MM. Burke et Hare s'emparaient,
chacun d'un côté, des bras de l'acteur. Le masque de toile empli de
poix présentait la simplification géniale d'étouffer à la fois les cris
et l'haleine. De plus, il était tragique. Le brouillard estompait
les gestes du rôle. Quelques acteurs semblaient mimer l'ivrogne. La
scène terminée, MM. Burke et Hare prenaient un _cab_, déséquipaient le
personnage; M. Hare surveillait les costumes, et M. Burke montait un
cadavre frais et propre chez le docteur Knox.
C'est ici, qu'en désaccord avec la plupart des biographes, je laisserai
MM. Burke et Hare au milieu de leur auréole de gloire. Pourquoi
détruire un si bel effet d'art en les menant languissamment jusqu'au
bout de leur carrière, en révélant leurs défaillances et leurs
déceptions? Il ne faut point les voir ailleurs que leur masque à la
main, errant par les nuits de brouillard. Car la fin de leur vie fut
vulgaire et semblable à tant d'autres. Il paraît que l'un d'eux fut
pendu et que le docteur Knox dut quitter la Faculté d'Edimbourg. M.
Burke n'a pas laissé d'autres œuvres.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE
EMPÉDOCLE
EROSTRATE
CRATÈS
SEPTIMA
LUCRÈCE
CLODIA
PÉTRONE
SUFRAH
FRATE DOLCINO
GECCO ANGIOLIERI
PAOLO UCCELLO
NICOLAS LOYSELEUR
KATHERINE LA DENTELLIÈRE
ALAIN LE GENTIL
GABRIEL SPENSER
POCAHONTAS
CYRIL TOURNEUR
WILLIAM PHIPS
LE CAPITAINE KID
WALTER KENNEDY
LE MAJOR STEDE BONNET
MM. BURKE ET HARE