L'incendie de le rue Monge

Cet incendie, qui rappelle celui des magasins du _Grand-Condé_, a été le

drame le plus effroyable que nous connaissions.

L'immeuble incendié est situé à l'extrémité de la rue Monge, entre

celle-ci et la rue Mouffetard. En face s'étend l'avenue des Gobelins. Il

forme donc la pointe d'un pâté de maisons séparant ces deux rues. C'est

une très-belle construction de cinq étages, dont les vastes magasins du

_Grand-Monge_ occupaient le rez-de-chaussée et l'entresol.

Intérieurement les appartements recevaient le jour par une cour étroite,

un puits, mieux encore un grand tuyau de cheminée, appelé à jouer un

rôle fatal dans l'incendie qui allait éclater.

C'est vers onze heures du soir que des passants aperçurent le feu et

donnèrent l'alarme. Les magasins étaient fermés depuis quelque temps

déjà, et c'est dans l'intérieur que le feu avait pris. Comment? On ne

sait pas encore. Par suite d'une explosion de gaz, croit-on. Toujours

est-il qu'à l'heure que nous avons dite, l'intérieur des magasins,

encombrés de marchandises, flambait, et que l'intensité de la chaleur

faisait voler en éclats les vitres des impostes sur la rue et sans doute

aussi celles des ouvertures donnant sur la cour. Aussitôt un courant

s'établit de l'extérieur à l'intérieur. Les flammes entraînées suivirent

ce courant, envahirent la cour, et violemment attirées de bas en haut,

embrasèrent successivement tous les étages, malgré les secours apportés

par les pompiers, les gardiens de la paix et 500 hommes de la ligne

envoyés sur les lieux à la première nouvelle du sinistre. Les sauveteurs

se voyant impuissants à arrêter les progrès de l'incendie, tournèrent

leurs efforts du côté des locataires, qui avaient été surpris pour la

plupart pendant le premier sommeil, et parvinrent heureusement à les

sauver tous.

Un seul périt par sa faute: M. Gauthier, professeur au collège Rollin,

qui demeurait au quatrième étage. Ce malheureux, qui n'était pas chez

lui au moment du sinistre, voulut pénétrer jusqu'à son appartement pour

y prendre les objets précieux qui s'y trouvaient. Il réussit à le faire,

en effet; mais, presque aussitôt, cerné par les flammes, il fut réduit à

se précipiter par une fenêtre et se tua sur le coup. Mort déplorable,

que l'on doit cependant encore trouver douce, en comparaison de celle

que subissaient dans le même moment, au rez-de-chaussée, trois

infortunés commis des magasins du _Grand-Monge._

Il est d'usage, paraît-il, dans les grandes maisons de nouveautés, de

faire coucher quelques jeunes gens dans les magasins, afin de garder ces

derniers. Cela s'explique. Ce qui s'explique moins, c'est que l'on y

mette sous clef ces mêmes jeunes gens. Cela peut être par défiance, cela

peut être aussi pour les empêcher d'aller courir la nuit, au lieu de

rester à leur poste. Quelle que soit la raison de cette claustration

absolue, elle vient d'avoir de trop terribles conséquences pour que l'on

n'y renonce pas à jamais. D'autant plus qu'il n'est rien moins

qu'impossible de trouver des gens en qui l'on puisse avoir tout à fait

confiance, à quelque point de vue que l'on se place. Trois jeunes

commis, MM. Gilet, Caillet et Lecomte, se trouvaient donc enfermés dans

les magasins du _Grand-Monge_ le soir de l'incendie. Et ce n'est pas

sans frémir horriblement que l'on songe au drame terrible qui s'est

accompli entre ces murailles que le feu dévorait. Ce ne sont point des

cris que poussaient ces malheureux, mais des hurlements. On les

entendait aller, venir, appeler au secours. Ils cherchaient à enfoncer

la devanture, frappant à coups redoublés, mais inutilement. Longtemps

même du dehors, ceux qui entendaient, les cheveux hérissés, la lutte

désespérée de cette jeunesse en pleine sève contre la plus terrible

mort, ne purent vaincre l'obstacle: la puissante armature de tôle avec

laquelle on ferme aujourd'hui la plupart des magasins. Et quand enfin,

au moyen de poutres portées en bélier, on put se faire un chemin pour

arriver jusqu'à eux, il était trop tard, on ne trouva plus que trois

cadavres entièrement carbonisés.

Au moment où nous écrivons, trois jours après l'événement, rien n'est

plus triste encore que l'aspect de la rue Monge sur le point de

l'incendie, où la foule ne cesse d'affluer. La maison dresse lugubrement

dans le ciel ses murs noircis et ravagés par les flammes. Au pied gisent

des débris de toutes sortes. Et l'éclat d'un soleil resplendissant qui

éclaire en se jouant ces ruines, ajoute encore à l'effet poignant que

produit ce tableau.

Les obsèques de M. Gauthier ont eu lieu lundi dernier. Celles des trois

jeunes commis, mardi. Une foule immense a accompagné à leur dernière

demeure ces malheureuses victimes du plus terrible des fléaux.

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 15 / 29 题