COMMENT SE RECRUTENT LES PEINTRES?

On n'a pas oublié sans doute cette caricature de Daumier, représentant

un enfant marchant devant ses parents, et le père s'écriant éclairé par

une révélation subite: Comme il mange bien son sucre d'orge! J'en ferai

un avocat.

La vocation du peintre ne se révèle pas de la même manière: quelquefois,

c'est au collège qu'elle se décide après des succès dans la classe de

dessin, quand le jeune élève a conquis le prix pour avoir réussi une

_académie_--où la pureté du trait n'en accuse que mieux l'ignorance du

contour; c'est encore pour avoir _ombré_ une tête avec des hachures

irréprochables qui ressemblent à s'y méprendre aux tableaux que les

maîtres de calligraphie suspendent au coin des rues. Ces succès

fascinent assez souvent les parents.

Quelquefois, on est le fils d'un artiste.

Où bien son voisin, et l'on a été admis jeune dans son atelier.

Les écoles gratuites de dessin fournissent aussi quelques recrues.

Nous ne parlerons pas ici des vocations irrésistibles; elles se font

jour malgré tout.

Il est rare que la manière plus ou moins accentuée de manger un bonbon

décide de la carrière d'un artiste futur.

Paris n'a pas le monopole de la production spontanée de cette variété de

l'espèce humaine; les départements et l'étranger peuplent d'une manière

notable les ateliers de nos maîtres, mais généralement dans ce cas, les

mêmes causes produisent les mêmes effets.

Les élèves sortant du collège, ou ceux qui proviennent des écoles de

dessin, s'aperçoivent dès leur arrivée à l'atelier du maître, que ce

qu'ils ont appris ne leur servira pas à grand chose, que tout est à

recommencer; quelques-uns persistent; c'est que là est la véritable

vocation; d'autres, au contraire, reconnaissent leur insuffisance et se

hâtent d'abandonner une carrière qui ne leur présente aucune issue. Mais

il reste toujours quelque chose à celui qui s'est essayé aux véritables

études, quand ce ne serait que d'avoir appris que l'adresse de la main

n'est pas le seul mérite à rechercher. De bons critiques d'art peuvent

se former par ces études incomplètes, et qui pourrait leur refuser une

grande compétence?

Quant aux fils d'artistes, nourris dans le sérail, tout enfant ils ont

joué avec la palette de leur père, et pourtant, rarement ils en

deviennent les successeurs, nos jours on citerait au plus quatre ou cinq

honorables exceptions; on dira, les deux Bellangé, les deux Meissonier,

les deux Giraud, etc., etc., et l'on ne compte qu'une seule dynastie qui

soit parvenue jusqu'à la troisième génération.--Celle des Vernet.--On

connaît ce mot d'une modestie charmante du fils de Joseph, du père

d'Horace, de Carie Vernet qui, félicité sur cette succession de talents,

disait: Je ne suis que l'anneau qui unit les deux diamants.

Il y aurait une curieuse étude à faire sur ceux qui persévèrent--malgré

Minerve--; une visite aux galeries du Musée les jours d'étude

éclairerait à ce sujet. A coté des jeunes élèves copiant des fragments

de tableaux, faisant des esquisses d'après les chefs-d'oeuvre des

maîtres, se levant fréquemment pour, disons le mot, flâner, on peut voir

des hommes à la chevelure rare ou grisonnante, copiant péniblement des

tableaux entiers, travaillant avec assiduité et comme remplissant une

tâche; lâche pénible il est vrai, il s'agit pour eux de vivre. Ce sont

ces persévérants malheureux qui, revenus trop tard de leurs illusions,

n'ont eu ni le courage, ni la possibilité de rompre avec leurs études

passées, de chercher une autre carrière, et qui ont à résoudre le

difficile problème de vivre de l'art, eux qui ne sont pas artistes.

D'autres, sans abandonner entièrement la peinture, la cultivent

concurremment avec un autre art. Le soir, musiciens dans un orchestre,

chanteurs des choeurs à l'Opéra, ils redeviennent peintres pendant le

jour, trouvant le moyen de manger à deux râteliers; on en trouve

quelques-uns parmi ceux que l'on rencontre dans les galeries du Musée.

Cette dualité a été dépassée par Henri Monnier. Successivement élève de

Girodet et de Gros, dessinateur original, il s'est essayé dans les

études sérieuses; tout le monde connaît ses succès de théâtre, son

incarnation en monsieur Prudhomme, et il n'est pas un cabinet de lecture

qui se considère comme complet s'il ne possède ses _Études sur Jean

Hiroux_, et sur _les Cancans des portières,_ illustrés par l'auteur

lui-même.

Parmi ceux qui abandonnent définitivement l'étude des arts, on en trouve

dans toutes les professions. Nous en avons connu qui sont devenus

commissaires-priseurs, officiers de l'armée, marchands de musique, etc.,

etc. Un seul est devenu... sénateur.

L'initiation du peintre à ses destinées futures peut compter parmi les

plus attrayantes. Ce n'est plus la discipline, le silence du collège ni

de l'école du soir, ce n'est plus la retenue de la vie de famille, c'est

la liberté la plus absolue, l'indépendance la plus complète. La gaieté

est à l'ordre du jour dans les ateliers d'élèves, l'esprit également. On

ne pourrait en douter en se souvenant que de là sont sortis les Charlet,

les Bellangé, les Eugène Delacroix et tant d'autres dont la liste serait

trop longue; c'est là que prennent naissance la plupart des mots

heureux, de ces expressions qui parfois transforment le langage

français, et que tous nous saluons comme de vieilles connaissances, nous

souvenant du jour et de l'occasion où ils sont nés, alors que d'autres

en ignorent l'origine.

L'atelier d'élèves ne ressemble en rien à l'atelier du maître. Ce

dernier, jadis assez modeste--témoin la gravure si connue de celui

d'Horace Vernet--peu à peu s'est enrichi; les meubles moyen âge ont

commencé la métamorphose, puis sont venues les belles étoffes, les armes

curieuses, les oeuvres d'art; on en a fait un salon; les tapis ont

couvert le plancher; au classique poêle de faïence a succédé la

madone-calorifère; plus de chevalets en bois blanc--du chêne.--Ce n'est

plus la blouse de charretier que revêt le maître de ces lieux, c'est

l'élégant costume de velours, le saute-en-barque soutaché. Mais le tabac

y a acquis droit de bourgeoisie depuis le modeste brûle-gueule, la

cigarette espagnole, le cigare de la Havane, jusqu'au chibouque au riche

bouquin d'ambre, au narguilé ressemblant à Laocoon dévoré par les

serpents, en passant par toutes les variétés de la pipe allemande,

hollandaise; tous les moyens sont employés pour activer cette opération

chimique qui se nomme la combustion de la nicotiane--vulgo,--fumer, à

moins que..., mais quel est de nos jours le peintre qui ne fume pas.

Le contraste est grand entre l'atelier du maître et celui des élèves.

Ici, des murailles couvertes d'inscriptions qui ne figureront jamais

dans les cours de la bibliothèque, des charges dessinées au fusain, et

sur lesquelles on essuie le résidu des palettes, pour tous meubles,

quelques bosses, quelques études peintes ou au crayon, la table du

modèle, un poêle assez souvent en fer, des tabourets de hauteurs

différentes, et une forêt de chevalets enchevêtrés les uns dans les

autres, depuis l'aristocratique chevalet à crémaillère jusqu'à celui

percé de trous et où deux chevilles supportent la toile. Quelques-uns

même sont privés de l'appendice qui sert à les maintenir debout et que

l'on nomme la queue; de notre temps, ceux-ci étaient surnommés: à la

Titus; on trouve à les utiliser en les appuyant contre le mur; bien

qu'invalides, ils font un service aussi actif que les autres. On

comprend que la chute d'un chevalet entraîne celle de tous les autres;

c'est un véritable jeu de capucins de cartes; ce sinistre se produit

rarement, mais quand il arrive, que de toiles crevées, de boîtes à

couleurs renversées! chacun cherche à repêcher son bien; peu à peu

l'ordre se rétablit, les blessures sont pansées, et on finit par

rire..., parce qu'on rit de tout dans un atelier d'élèves.

C'est ici le moment de dire quelques mots sur l'organisation de

l'atelier. Il est ouvert toute la journée; mais le véritable travail,

celui de l'étude du nu, dure cinq heures par jour, de huit heures du

matin à une heure de l'après-midi en hiver, de sept heures à midi en

été. D'avance les différentes semaines ont été distribuées aux modèles

qui doivent poser, et le lundi matin tout le monde est à son poste, le

modèle sur la table, les élèves combinant une pose qui doit être la même

pendant toute la semaine. Quand elle est acceptée par la majorité,

l'appel commence; les premiers nommés dans cet appel seront les derniers

la semaine suivante pour remonter successivement par fractions de cinq

ou six. On comprend l'avantage de choisir la place où l'on doit

travailler selon l'aspect plus ou moins favorable pour l'étude, mais cet

avantage doit être, partagé par tous. Il n'en est pas de même à

l'académie du soir dont, plus loin, nous dirons quelques mots.

Jadis, les nouveaux venus étaient obligés de subir sous le nom de

charges des vexations sans nombre. Nous mentionnerons à peine les

moustaches au bleu de Prusse, la couleur la plus difficile à enlever, et

dont les traces subsistent pendant quelques jours, les fumigations

faites avec les torche-pinceaux enduits d'une huile nauséabonde que l'on

brûlait dans le nez du récipiendaire, et autres plaisanteries d'un goût

plus contestable encore, pour arriver au supplice de l'échelle. Il

consistait à attacher fortement le patient sur une échelle renversée que

l'on redressait ensuite, de façon qu'il eût la tête en bas, et on le

laissait ainsi presque jusqu'à la suffocation... Ces épreuves n'ont

heureusement plus cours aujourd'hui; ainsi que les brimades des écoles

militaires, elles ont disparu pour ne renaître jamais.

Ce n'est pas dans les écoles que nous essayons de décrire que les élèves

apprennent l'_a, b, c_, du métier; pour y entrer, il faut avoir déjà une

certaine pratique, être capable de copier assez correctement un modèle

dessiné, de faire une étude d'après la bosse; et pourtant, avant

d'arriver à ce grand _desiderata_--de tout commençant--peindre une

figure d'après nature--faire une _académie_--selon le mot admis--hors

des ateliers--il faut pendant quelques mois se borner à dessiner. Il y a

une hiérarchie parmi les étudiants. Ceux que le maître n'a pas jugé

assez avancés pour leur permettre d'aborder encore l'étude de la nature,

doivent se contenter de copier quelques bons dessins originaux, soit du

professeur, soit d'un autre maître. A ce moment l'élève prend le nom

d'_asticot_ ou de _rapin_, non le rapin de vaudeville, espèce de

domestique gouailleur, moitié voyou, moitié artiste, véritable gamin de

Paris, affublé d'un nom grotesque.--Ceux-là, nous ne les avons jamais

connus.--Ce sont généralement des jeunes gens timides, n'osant élever la

voix devant leurs anciens et faisant ainsi la première partie de leur

noviciat.

De rapin, on passe--dessinateur.--On n'a pas encore le droit de saisir

la palette. Au premier rang, devant la table du modèle, on voit un

demi-cercle de tabourets bas sur lesquels sont assis ceux qui sont

promus à cette dignité. Le carton sur les genoux, ce n'est encore que

sur du papier qu'ils peuvent essayer de reproduire le modèle qui pose

devant eux. Là, plus de belles hachures, plus de traits imperturbables

comme au collège; on commence à comprendre qu'il y a autre chose à

chercher que l'adresse de la main, que la forme n'existe pas seulement

dans le contour extérieur. C'est un commencement de révélation.

P. Blanchard.

(_La fin prochainement._)

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 10 / 29 题