COURRIER DE PARIS

Il est donc parti, il ne reviendra plus. Je ne le nomme pas; ce ne

serait point la peine de le nommer. Vous avez assez vite deviné de qui

je veux parler. Il est parti. Qu'Allah soit loué jusqu'à ce ciel de

nacre où El Borak, la divine jument du Prophète, va conduire les houris

aux grands yeux noirs! On compte de cela sept jours depuis qu'il a pris

le chemin de fer qui l'a conduit de Dijon à Genève. De Suisse il va en

Italie, du Tyrol à Constantinople. Jamais vagabonde comète n'aura laissé

derrière elle une si longue traînée de fêtes et d'étincelles.

En nous quittant, il s'est amusé à faire pleuvoir des croix par

poignées. Avez-vous vu sa plaque? Un soleil au milieu duquel se dresse

un lion tenant une épée dans ses griffes. Le tout entouré de diamants.

Ceux qui s'étaient constitués ses historiographes du jour et de la nuit

racontent qu'il a distribué cinq cents de ces soleils. Comment! rien que

ça! La belle poussée pour un pays où c'est une maladie de naissance que

de porter des rubans! «--Mon Dieu, s'écriait le vieux roi

Louis-Philippe, ils demanderaient des croix au choléra, si le choléra en

donnait!»

Pour en revenir à celui qui en a semé cinq cents, plus de quatorze cents

placets avaient été déposés au Petit-Bourbon; Malcolm-Khan, le premier

ministre, a dû mettre une digne à cette inondation de suppliques. Tandis

qu'on y était, on aurait bien satisfait à toutes les demandes. Qu'est-ce

que ça pouvait leur faire, neuf cents décorations persanes de plus ou de

moins! Mais au moment où l'on se disposait à doubler la pluie, à la

tripler même, on a découvert avec stupeur qu'on avait usé jusqu'au

dernier tous les brevets imprimés et scellés _ad hoc_. En partant de

Téhéran, on avait rempli toute une caisse de ces parchemins, pensant que

la cargaison serait suffisante. Cette disette de diplômes a tout arrêté.

Ah! si l'on avait su en quoi consiste, sous ce rapport, la _furia

francese_, ce n'est pas une caisse, c'est une demi-douzaine qu'on aurait

mêlée aux bagages!

Nassr-ed-Din a emporté Paris avec lui, en Orient. Savez-vous comment? Un

peu avant son départ, M. Alphand lui a fait présent de son intéressant

ouvrage, _Les Promenades de Paris_, qu'a publié l'éditeur J.

Rotschild.--M. Alphand, vous le savez, est l'habile ingénieur qui a fait

le Paris décoratif que vous connaissez.--De retour à Téhéran, le shah

feuillettera plus d'une fois ce curieux volume en se rappelant les

monuments qu'il a visités, les jardins, les grandes voies et les places

qu'il a traversés.--Et qui sait? peut-être ce volume lui servira-t-il,

un de ces jours, à décréter un Paris oriental?

Lui parti, l'ambassade japonaise arrive. C'est la douzième que nous

voyons entrer dans nos murs. Venez, Japonais! Soyez les bien-venus! On a

toujours fait bon accueil à vos devanciers. Pourquoi ne vous

ménagerait-on pas, à vous aussi, une réception de première classe? MM.

les reporters préparent déjà leurs carnets. On va nous tenir au courant

des faits et gestes de l'ambassade nouvelle. A première vue, par

malheur, on a pu constater une lacune. Cette douzième ambassade

japonaise manque absolument de Taïcoun.

Point de Taïcoun, qu'en dira-t-on?

Il est impossible que nous ayons perdu de vue la figure pain d'épice,

imberbe et étonnée de Son Altesse le Taïcoun, comme on appelait cet

adolescent venu de leddô. Il n'y avait pas de fête sans le jeune

étranger. Comme le palais des Tuileries, alors si souvent en liesse, le

mettait savamment en relief, de par M. Feuillet de Conches, dans toutes

les cérémonies, dans tous les dîners, dans toutes les chasses, dans tous

les bals et jusqu'aux soirées où l'on organisait les _tableaux vivants!_

Qu'est-il devenu, monseigneur le Taïcoun? Les neiges d'autan sont

fondues, je le sais. Toutes les grandeurs d'alors se sont évanouies

comme la fumée d'un cigare. Ainsi l'a voulu le destin qui semble ne

vouloir jamais que des choses bizarres ou pénibles; mais le Taïcoun

n'était pour rien dans nos affaires. C'est pour vous dire qu'il avait

des droits à être épargné. Où est-il donc? Vit-il encore? _An puer

Ascanius vivit ne aut vescitur aura?_ comme dit Virgile. Et s'il

arrivait qu'il n'y eut plus de Taïcoun, qui empêchait d'en improviser un

autre afin de nous l'envoyer avec la douzième ambassade qui nous fait

l'honneur de visiter Paris en ce moment?

Ces visites multipliées démontrent d'ailleurs combien est irrésistible

la force qui pousse désormais l'Orient à donner la main à l'Occident. Ce

serait à faire croire que les deux mondes ne peuvent plus vivre

désormais sans confondre leurs intérêts. Tout justement, sous

l'impulsion de M. Léon de Rosny, savant professeur, il s'ouvrira, le 1er

septembre prochain, un Congrès international des orientalistes. Toutes

les sociétés savantes sont déjà occupées à élire leurs délégués. Pour la

première fois, on verra donc réunis en une sorte de diète les

égyptologues, les hébraïsants, les indoustanistes, les assyriologues,

les sinologues, les océanistes et tous ceux qui étudient les sémites et

les néo-grecs. Mais, si j'ai bien compris le sens des statuts, le

congrès aura surtout pour programme de mettre en relief ceux qu'on

appelle les japonistes.

Il était d'usage autrefois de rire à propos d'un congrès organisé par

des savants. Ces savants de jadis ne s'entendaient généralement qu'en

une science, celle qui consiste à bien se servir de la fourchette. A la

vérité, ils y étaient de première force; un congrès de savants était

immanquablement une très-belle manifestation gastronomique. Sous

prétexte de vieilles médailles, par exemple, ils se rencontraient en

assez bon nombre pour agiter l'intéressante question de savoir si la

perdrix rouge est décidément préférable à la perdrix grise, ou bien s'il

est possible à l'homme de marier le melon à l'ananas; on discourait avec

intrépidité, on buvait sec, on chantait au dessert, et le congrès, une

fois la carte payée, ajournait à l'année prochaine la suite de ses

travaux.

Rien de semblable, croyez-le, au sujet du Congrès des Orientalistes. Les

questions posées sur le tapis pourront toucher à la cuisine, mais

seulement en ce sens qu'il faut de mieux en mieux nourrir les peuples.

L'archéologie, la production agricole, l'histoire, l'industrie, les

langues, l'art sous toutes ses formes, voilà ce qui constituera le fond

des délibérations. Un bureau provisoire fonctionne déjà. On y remarque

MM. Léon de Rosny, déjà nommé, professeur à l'École spéciale de langues

orientales, président de la Société d'ethnographie; Jules Oppert,

professeur près le collège de France, président de l'Athénée oriental

(il a vécu cinq ans sur les ruines de Babylone); Geslin, architecte et

peintre, ancien inspecteur du musée du Louvre; Le Vallois, capitaine du

génie; Charles Leclerc, libraire-éditeur pour les langues orientales.

Vous voyez que les garanties ne manqueront pas.

Un homme qui, pour sûr, aurait été une très-grande lumière pour

l'Assemblée projetée vient de mourir subitement, à Venise, à la grande

douleur de ses amis. J'ai nommé Philarète Chasles, professeur au Collège

de France, conservateur à la Mazarine, le polygraphe le plus varié, le

plus téméraire et le plus coloré du temps. Il était parti pour l'Italie,

il y a trois semaines, plein de vigueur et de gaieté.--J'ai reçu de lui,

à cette date, une lettre de sa grande écriture si nette, si décidée.--La

surveille du jour où il est tombé pour ne plus se relever, il faisait

encore de cette critique dont les délicats se montraient friands depuis

tant d'années. De quoi est-il mort? D'un rayon de soleil trop brûlant ou

de l'air des lagunes? il est mort et une des plus précieuses

intelligences de notre pays a cessé d'être.

Philarète Chasles n'était plus jeune. Né en 1798, il touchait à sa

soixante-quinzième année. Qui s'en serait douté? De taille exiguë mais

fort bien pris dans sa petite taille, mince, fluet même, toujours

soigneux de sa personne, il s'était habitué à combattre les atteintes de

l'âge autant par l'hygiène sévère du travail que par les artifices de la

toilette. Tel il avait été en 1830, tel il paraissait être encore en

1870. Sans être belle, sa figure plaisait à cause de son excessive

vivacité. L'oeil était plein de malice. «Un oeil de pie!» disait un jour

M. de Balzac. Pour se faire une idée des causeurs d'il y a quarante ans,

race charmante qui s'en va de plus en plus pour céder la place à de

grossiers plaisantins, il fallait écouter, ne fût-ce qu'une heure, ce

jeune vieillard, l'un des plus prompts à la riposte qu'on ait jamais

connus.

Peu d'hommes auront eu des commencements plus dramatiques. Fils d'un

ancien chanoine de la cathédrale de Chartres, révolutionnaire ardent,

qui avait été un des montagnards inexorables de la Convention nationale,

il ne se souvenait pas d'avoir eu un seul jour d'enfance. Racontant ses

débuts à moi-même, à la suite d'un dîner d'amis, il disait: «Mon père

était un âpre disciple de J. J. Rousseau. Il disait, comme Saint-Just,

son collègue et son ami, lequel avait déjà répété le mot d'un fameux

janséniste: _Un révolutionnaire ne doit se reposer que dans la tombe._

Il m'avait donné un état manuel, celui de typographe. Mais, en même

temps, il avait mis ma tête d'enfant en serre chaude. Figurez-vous qu'on

m'apprenait le latin à huit ans, mais comme on l'a enseigné à Montaigne,

c'est-à-dire en le parlant devant moi. Il en est résulté que

j'expliquais Tacite à dix ans,--sans le comprendre.» Il a, du reste, mis

le public dans la confidence de sa vie intime de cette époque, en

écrivant un très-beau chapitre du livre des _Cent-et-un_, intitulé: _la

Maison de mon père_. C'est une très-curieuse peinture des régicides du

temps où la première République avait été renversée par Bonaparte, après

le 18 brumaire. On voit défiler là-dedans des physionomies de

conventionnels fameux: Vadier, Amar, Mallarmé, Robert, Lindet, Daunou,

hommes terribles, selon l'histoire; vieillards pleins de coquetterie et

ne parlant que d'idylles, suivant le narrateur.--Le volume des oeuvres

de Philarète Chasles où se trouve ce morceau est rare au point d'être

introuvable.

Ce n'était là qu'une préface à la plus laborieuse des carrières. Tour à

tour apprenti imprimeur, correcteur d'une grande maison d'imprimerie à

Londres, journaliste improvisé, bibliothécaire, professeur de

littérature comparée, voyageur, conférencier, traducteur, _reviewer_

infatigable, nul n'a plus écrit, plus cherché, plus parlé, plus traduit,

plus inventé. J'oublie de dire qu'il a été poète, très-hardi dans ses

conceptions.--Il avait commencé par faire (1831) les _Contes bruns par

une tête à l'envers_, en collaboration avec M. de Balzac et Ch. Rabou.

Le lendemain, il nous faisait connaître Jean-Paul Richter, en publiant

_Titan_ et les inénarrables épisodes: _La mort d'un Ange, Le carnaval de

Jean-Paul._--Que d'autres belles choses! Quelle somme de labeur fournie

au _Temps_, au _Journal des Débats_, à la _Revue Britannique_, à la

_Revue de Paris_, à la _Revue des Deux-Mondes_, à la _Revue de

Saint-Pétersbourg!_

Charles Nodier parle d'un de ses camarades, fils d'un confiseur, qui

n'avait jamais croqué un seul bonbon; Philarète Chasles, nourri comme

Achille dans l'antre du Centaure, de la moelle des lions et des ours,

n'avait pu mordre à la politique. La littérature seule l'aura captivé.

Mais quel littérateur! Il nous a ouvert à tous vingt perspectives qui

nous étaient fermées avant sa venue: l'Angleterre, l'Allemagne,

l'Espagne, les pays Scandinaves, l'Orient. Moyennant une tâche si

vaillamment achevée, il pouvait compter que l'Académie française lui

ouvrirait un jour ses portes à deux battants. Le _cant_ français s'y est

opposé. On lui reprochait de n'avoir pas une tenue assez correcte, par

exemple de faire des dettes. Oui, il est vrai, autrefois, il y a vingt

ans, il faisait quelques dettes, en nous donnant, chaque matin, des

trésors. S'il eût été duc, ou marquis, ou millionnaire, le grief

n'existait pas, et il aurait pu mourir dans son fauteuil.

Une chose surtout l'affligeait: la décadence si marquée des formes

littéraires. Il disait:

--Est-il possible qu'il existe tant de romanciers chez nous? On en

compte trois cents en France, pays de l'esprit, du goût, du caprice! Et

ces gens-là font chacun cent volumes, au bas mot! Savent-ils ce qu'ils

font? J'en doute! Il est si difficile de faire un bon roman! Il est si

peu commun de faire sortir trois nouvelles de sa tête! On condamne tous

les jours pour un article de politique à la prison, à l'amende, à

l'exil, à la mort. Pourquoi pas ces peines pour un mauvais roman?

Philarète Chasles avait commencé par faire des vers,--comme tout le

monde.--A la longue, il était devenu si rebelle à la prosodie qu'il ne

savait plus par filer un seul distique.

Il se montrait émerveillé d'un tour de prestidigitation poétique qu'il

avait vu exécuter à Méry, un soir, chez Orfila, le doyen de l'École de

médecine. On jouait à remplir des bouts rimés. Le tour vint à l'auteur

d'_Héva_, qui avait à accoupler ces quatre rimes:

Fête,

Deuil.

Faite

D'oeil.

Et voici ce que Méry avait improvisé:

Un jour de fête,

Un jour de deuil.

La vie est faite

En un clin d'oeil.

Avant de sortir du territoire français, un général prussien a voulu se

signaler.

Le prince de vient donc de publier un ordre du jour dans lequel il

reproche aux officiers subalternes de saluer leurs supérieurs avec trop

de flegme! En même temps, il leur recommande d'y mettre à l'avenir plus

de vivacité.

Un vieux colonel en retraite disait à ce sujet à des jeunes gens du

civil:

--Eh bien, ça vous fait rire, messieurs. Croyez pourtant que le prince

de *** a raison. Quand on salue bien ses chefs, c'est qu'on les estime.

Quand on les estime, on s'arrange avec eux pour ne pas se laisser

battre.

Philibert Audebrand.

[Illustration: SIR SAMUEL BAKER, explorateur de l'Afrique centrale.]

[Illustration: L'INCENDIE DE LA RUE MONGE.]

[Illustration: LADY BAKER.]

[Illustration: LA SIESTE.--Composition et dessin de J. Millet.]

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 8 / 29 题