FRANCE.

À l'heure où ces lignes paraîtront, l'Assemblée nationale sera sur le

point de se séparer pour ne rentrer en session que le 5 novembre. Cette

longue interruption des travaux parlementaires a été décidée dans la

séance de samedi dernier, d'après les conclusions du rapport présenté

par M. Paris et malgré l'opposition de la gauche qui, trouvant l'époque

de la prorogation trop éloignée, avait vainement demandé qu'elle fut

fixée d'abord au 20 septembre, époque de la libération du territoire,

puis au 20 octobre.

La semaine parlementaire a d'ailleurs été bien remplie. L'Assemblée a

discuté et voté plusieurs lois importantes, que nous allons

successivement passer en revue. C'est d'abord la loi relative à

l'organisation de l'armée, dont nous avons résumé, dans notre précédent

bulletin, les dispositions principales, et dont l'adoption en deuxième

lecture a eu lieu, comme on pouvait le prévoir, à la presque unanimité,

sauf quelques modifications secondaires apportées à la rédaction

primitive de certains articles, notamment en ce qui concerne la durée

des fonctions des généraux dans l'exercice d'un même commandement, et la

latitude laissée au ministre de la guerre pour modifier l'habillement et

l'équipement des troupes; les changements d'uniforme, abandonnés jusqu'à

présent à la discussion du ministre, ne pourront plus avoir lieu,

désormais, qu'après le vote d'un crédit spécial.

L'Assemblée s'est ensuite occupée d'une proposition émanant de MM.

Fresneau et Carron et ayant pour objet l'organisation du service

religieux dans l'armée de terre; cette proposition a eu ce sort

singulier d'être soutenue et combattue avec une égale vivacité et avec

les arguments les plus opposés, au nom du même principe, celui de la

liberté de conscience. Selon les adversaires du projet, dont M. le

général Guillemaut s'est fait remarquer comme l'un des plus ardents,

cette liberté sera soumise aux plus graves atteintes par l'existence

d'un service religieux spécial aux troupes qui, alors même que la

fréquentation n'en serait pas obligatoire, aura pour effet de faire

remarquer les militaires qui n'y assisteraient pas, et de créer, par

suite, entre les pratiquants et les non pratiquants, une différence dont

les effets seront funestes à plusieurs points de vue. Selon les généraux

Robert et Pélissier, et selon M. Carron, tout au contraire, la

proposition dont il s'agit aura précisément pour effet de protéger cette

même liberté de conscience en assurant aux croyants les moyens de

remplir leurs devoirs religieux, moyens qui leur faisaient trop souvent

défaut jusqu'à présent. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que la

majorité a été de cet avis, et le projet a été voté par plus de 400

voix.

C'est encore d'une question religieuse que la Chambre s'est occupée dans

ses séances de mardi et mercredi. Mgr l'archevêque de Paris a demandé à

l'Assemblée de déclarer d'utilité publique la construction d'une église

au sommet de la butte Montmartre. Cette construction, dont les frais

seraient couverts par une souscription, ne coûterait rien à l'État; la

déclaration d'utilité publique a simplement pour but, en ce cas, de

donner aux promoteurs de l'entreprise le droit d'acquérir l'emplacement

nécessaire par voie d'expropriation. L'utilité publique existe-t-elle;

peut-elle être également déclarée dans ce cas particulier? Tel est le

terrain purement juridique sur lequel M. Bertauld a placé la question

après quelques observations d'ordre religieux et politique présentées

par M. de Pressensé. Pour soutenir la négative, M. Bertauld a cité des

passages du _Cours de droit administratif_ de M. Batbie, où l'honorable

député qui est aujourd'hui ministre des cultes semble se prononcer dans

ce sens. M. Batbie a reconnu l'exactitude de la citation, mais en

ajoutant que la doctrine jadis soutenue par lui n'avait pas été

confirmée par la jurisprudence ultérieure; il a ensuite relevé plusieurs

erreurs commises dans l'argumentation de M. Bertauld et, finalement, la

Chambre a adopté la déclaration d'utilité publique.

Nous avons, à dessein, réservé pour la fin de notre revue de la semaine

parlementaire l'interpellation adressée par M. Jules Favre et plusieurs

membres de la gauche au gouvernement sur sa politique intérieure, dans

la séance de lundi dernier. Cette interpellation, d'abord retirée par

ses auteurs, puis reprise au dernier moment, empruntait à la prochaine

prorogation de l'Assemblée, une importance toute particulière.

Elle pouvait fournir au gouvernement l'occasion de s'expliquer sur ce

qu'il compte faire pendant ces trois mois où il va se trouver, en

quelque sorte, livré à lui-même, et sur la façon dont il entend préparer

la solution des graves questions constitutionnelles depuis si longtemps

en suspens. Malheureusement, l'orateur qui s'était chargé de la

soutenir, gravement discrédité aux jeux de la majorité et même à ceux

d'une partie de la gauche, en avait à l'avance compromis le résultat par

sa seule intervention. De l'aveu même d'une grande partie des journaux

républicains, M. Jules Favre, mal inspiré en prenant la parole, l'a été

plus mal encore dans le développement de son discours. Au lieu de

maintenir le débat dans la sphère élevée qui lui convenait, il l'a porté

sur le terrain des incidents secondaires et des récriminations

passionnées. M. de Broglie, dont la réponse était ainsi rendue

singulièrement facile, s'est contenté de se reporter au 24 mai et aux

circonstances qui avaient amené le différend entre la majorité et M.

Thiers; au réquisitoire de M. Jules Favre le sommant de dire si le

gouvernement était légitimiste, orléaniste ou bonapartiste, il a

simplement répondu que le gouvernement ne préparait pas de solution

constitutionnelle, que c'était là le domaine de l'Assemblée, dont il

avait reconnu le pouvoir et dont il accepterait la sentence lorsque le

jour serait venu. A la suite de ce discours, un ordre du jour exprimant

la confiance de l'Assemblée nationale dans la politique du gouvernement

et signé du général Changarnier, de M. d'Audiffret-Pasquier et de M. de

Larcy, a été adopté à la majorité de 388 voix contre 269, sur 651

volants.

Le mouvement d'évacuation des troupes allemandes, annoncé d'abord comme

ne devant commencer que le 25, est déjà effectué en grande partie et

sera entièrement terminé le 2 août, moins la place de Verdun. A l'heure

où nous écrivons, les villes de Mézières, Charleville, Bar-le-Duc,

Sedan, Commercy, Vaucouleurs et Neufchâteau ont vu s'éloigner les

troupes allemandes qui les occupaient et qui ont été immédiatement

remplacées par des garnisons françaises.

L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873 · 第 5 / 29 题