Quelques jours après les épousailles de M. Feathercock avec Yasmine, en
laquelle, avec une certaine déception, il dut reconnaître bientôt une
compatriote, Haydar-pacha, ministre de la septième police, manda auprès
de lui, en audience particulière, Mohammed-si-Koualdia.
--Il m’est revenu, ô Mohammed, lui dit-il simplement, que dans
l’entourage de Sa Majesté on est porté à faire paraître sous un mauvais
jour les relations que j’ai entretenues avec cet excellent missionnaire
qui, je crois, est devenu ton ami. C’est dommage: ses propos, parfois,
n’étaient pas sans nous être de quelque avantage, malgré qu’ils fussent,
comme ils disent dans leur langue, quelque peu «garruleux»... D’autre
part, il est possible que nous ayons épuisé leur utilité. Notre parent
Hamdi-bey lui-même serait de cet avis.
»Cependant, tu le sais, ô Mohammed, ajouta-t-il, nous ne pouvons
expulser aucun étranger. Il y a les capitulations! Nous ne saurions
oublier qu’il y a les capitulations! Les étrangers ne peuvent quitter
cet empire que si c’est leur bon plaisir.
* * * * *
Mohammed, ayant écouté, parla d’autre chose, agréablement. Puis il fit
remarquer, avec des circonlocutions décentes, que sa maison, hélas!
était bien pauvre en ce moment, et que même le service public pourrait
souffrir de son dénuement.
--Nous verrons plus tard, répondit le ministre de la septième police,
nous verrons plus tard. Pour l’instant, va donc t’entretenir de la
petite chose dont je viens de te parler avec le père Stéphane, prieur du
couvent des Hiérosolymites grecs. Il m’est revenu qu’il n’aimait point
la concurrence des hérétiques de sa religion. Et il faut savoir se
servir des Grecs, ô Mohammed! C’est bien le moins, pour les embarras
qu’ils nous donnent.
Il ne jugea point utile de faire connaître à son agent que le père
Stéphane l’était venu voir, au sujet de la concurrence que lui faisait
la mission du révérend Feathercock, et avait su l’intéresser à sa
plainte.
Mohammed s’en alla par sa voie, sans rien demander davantage, et quand
il eut rendu visite au père Stéphane, jamais, durant les huit jours qui
suivirent, il ne se montra plus affable et plus communicatif à l’égard
de M. Feathercock. Il ne quittait plus guère la maison du Taxim.
* * * * *
... Certain soir, Zobéide, toujours prudente et sage, passa d’abord
doucement la tête entre deux petites branches de myrte, afin de savoir
quelle sorte de personnes causaient près du jet d’eau, dans l’ombre
fraîche qui tombait du mur de grès rose. Et quand elle vit que ce
n’était que le révérend John Feathercock, son seigneur et maître,
discourant comme d’habitude avec Mohammed-si-Koualdia, elle se dirigea
vers eux bien franchement, quoique avec lenteur. Lorsqu’elle fut tout
près, elle s’arrêta, et sûrement vous eussiez cru, à l’éclair de ses
yeux très noirs, qu’elle écoutait avec attention. Mais la vérité est
que, de toute sa cervelle mince, de toute sa bouche et de tout son
ventre, elle ne faisait que désirer la pulpe jaune et parfumée d’une
pastèque ouverte, placée sur la table au pied des grands verres à demi
pleins de la neige des sorbets. Car Zobéide était une tortue, de
l’espèce ordinaire qu’on trouve dans l’herbe des prés, aux alentours des
Eaux-Douces.
Cependant, Mohammed continuait son histoire:
* * * * *
--... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit
toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion
extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un
chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs
dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par
malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre,
rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il
n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le
confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix
haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!»
Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête,
derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme
s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe
droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais
tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce
jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les
chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau
nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il
est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là.
* * * * *
--Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des
histoires bonnes pour les petits enfants.
--Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu
peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de
Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien,
si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance?
--Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais
depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres
pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir
lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa
l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition
qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous
autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour
vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même
temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces
moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler.
--En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande
solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire
grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute!
Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un
peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.
--Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme
tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre...
--J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même...
--... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M.
Feathercock.
--Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.
Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de
nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles
jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque
juteuse. Mohammed prononça:
* * * * *
--_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent,
ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou;
et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on
vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les
pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et
s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà
qu’ensuite tu ponds des œufs!_
»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que
de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette
pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si
Allah le veut!_
»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette
pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un
ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en
toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si
Allah le veut, si Allah le veut!_
* * * * *
Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à
sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue
grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque,
elle fit un signe d’assentiment et commença de manger.
--Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu
ému.
--Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain.
Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec
ses doigts, et déclara:
--Elle a grandi!
--Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux.
--Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la
Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je
jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par
l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez
tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de
taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras.
M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle
avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.
Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et
en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une
tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle
fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son
bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait
distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des
fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme
l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait
plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris
quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle,
Zobéide mordait.
Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une
tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la
divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux
évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à
un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait
prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait
assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et
mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se
persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu
connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de
pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver
Zobéide de pastèques.
Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem,
le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait
du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la
drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas:
--Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le
charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien
plus que tu ne crois: la tortue va diminuer!
Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à
l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans
confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire,
sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de
Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille,
il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en
présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez
dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M.
Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement,
songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus,
elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est
pour le mieux.»
Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à
mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air
sournois:
--Effendi, elle diminue.
Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de
se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout
Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il
allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre
tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame
Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne
comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses,
cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être
_exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à
l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes,
tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues
sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse
derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue,
les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande
grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue,
mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui
diminue!»
Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette
à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de
tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose
ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre
de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un
lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien
du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour
que d’éléphant.
* * * * *
Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était
saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit
café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément
agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très
terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui
dit froidement:
--Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of
yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne
pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer
une congrégation ailleurs.
* * * * *
Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit
le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu
chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène
la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette
lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs.
«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable
Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer
que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il
a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle,
je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi
tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me
donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau
généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les
jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait
l’ancienne sous son burnous.
»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur
vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes
différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la
montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir
et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres
créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.»