COMMENT NASR’EDDINE, À CONSTANTINOPLE, PUT JOUIR D’UNE DEMI-LIBERTÉ

Parvenus à Constantinople, Nasr’eddine et les deux hamals furent

enfermés à Stamboul dans un cachot fort noir. Les hamals disaient en

gémissant au hodja:

--Allah nous avait écrit cette aventure. Nous ne t’en voulons pas, saint

homme, rien n’arrive sans la décision d’Allah--loué soit son nom!--mais

tous les jours on nous donne des coups de marteau sur les doigts pour

nous faire parler, et cela nous ennuie infiniment; car ces coups de

marteau font très mal. Et cependant nous ne savons que dire sur cette

vieille pierre, sinon que nous attendions, croyant que tu nous donnerais

deux piastres pour la porter chez toi. Mais ils ne veulent pas nous

croire.

Le cachot où tous trois étaient enfermés se creusait, sorte de cave

obscure et puante, sous les chambres d’un corps de garde, dans le Vieux

Sérail. Les prisonniers, selon l’usage turc, n’étaient guère nourris que

par la charité de pieux musulmans, désireux de s’acquérir des mérites

aux yeux d’Allah. Toutefois, les jours de pluie, leur zèle se

ralentissait: alors les deux hamals redoublaient de plaintes. Mais

Nasr’eddine semblait, lui qui jadis avait tant aimé la bonne chère,

ainsi que les autres dons du Rétributeur, insensible aux cris de son

ventre vide. Il grimpait sur le banc de pierre du cachot, essayant

d’apercevoir, soit, en levant les yeux, le vol des mouettes et des

hirondelles, soit, les baissant, le frisson bleu des ondes marines, car

le soupirail s’ouvrait dans un angle du mur, sur la Corne d’Or, presque

au ras de l’eau; et il disait:

--Ces oiseaux semblent libres, ces vagues au contraire les dociles

servantes du vent: et pourtant leur destin est pareillement inévitable.

Je suis donc aussi libre que les oiseaux ou les vagues, puisqu’ils ne

sont que des esclaves du sort. C’est une grande consolation. Cependant,

si je m’en tiens à raisonner avec ma raison, sans théologie, je dois

m’avouer que mes pauvres compagnons ne sauraient avoir complètement

tort. Ni eux ni moi ne nous sommes jamais occupés de politique, et Sa

Majesté le Sultan n’a coutume de sévir que s’il s’agit de politique:

elle est d’ordinaire indulgente aux écarts de discussion sur des points

de foi. Il y a donc dans cet emprisonnement quelque chose d’insolite...

J’ai idée que cet officier qui rôdait quelquefois autour de ma maison y

pourrait bien être pour quelque chose: ô Nasr’eddine, te serait-il

arrivé un autre malheur que d’être en prison?

* * * * *

Alors son âme noircissait, en pensant à Zéineb, son épouse, qui

peut-être, décidément, ne s’était point contentée de troubler sa demeure

d’insupportables reproches: mais il songeait également: «Si elle était

ici avec toi, ne serais-tu pas plus malheureux encore?»

On lui donnait aussi, comme aux hamals, des coups de marteau sur les

doigts. Mais il ne répondait rien, sinon:

--J’ai dit la vérité, j’ai dit la vérité! Qu’on me mène devant Sa

Majesté le Padischah, qui est notre calife, commandeur des croyants, et

il me rendra justice. Je n’ai commis aucune erreur de théologie, ma

doctrine est saine. Si l’on me fait mourir, mon tombeau fera des

miracles. Toutefois j’aimerais mieux vivre, car la vie est le vrai

miracle! Elle est la joie, elle est l’amour, elle est la communion avec

Dieu et tous les êtres; qu’on me mène donc devant Sa Majesté le

Padischah.

Le sultan fut informé que Nasr’eddine affirmait n’avoir rien dit qui ne

fût parfaitement orthodoxe, et qu’il demandait à être entendu par lui.

--Cela, dit-il, ne se saurait accorder, car si je recevais tous les

hodjas accusés d’hérésie, ne s’en trouverait-il pas quelqu’un pour

m’assassiner? Or, j’ai tout organisé dans mon empire pour n’être pas

assassiné. Je ne m’inquiète ni de finances, ni d’administration

publique, ni de justice, ni de conquête, ni même de la défense de

l’État. Je ne m’occupe que de n’être pas assassiné, et c’est déjà une

tâche très ardue. Je ne saurais y renoncer pour écouter cet homme-là.

Mais qu’on le mène au ministre de ma septième police.

* * * * *

Nasr’eddine fut donc conduit devant Haydar-pacha, ministre de la

septième police, et chargé des enquêtes sur les crimes d’hérésie avant

que les oulémas en décidassent.

--Est-il vrai, hodja, que tu as adoré une image? interrogea Haydar.

--Moi? fit Nasr’eddine. Altesse, j’ai vu une image sur une pierre, et

j’ai dit qu’elle était belle. J’ai vu un sein sculpté dans un morceau de

marbre, et j’ai pensé à un beau fruit, au gonflement d’une voile sous le

vent de la mer; j’ai vu un bras de femme, et je l’ai admiré comme tu

l’eusses admiré. Mais je n’ai pas adoré cette image.

--Cependant, continua le ministre, quand on t’a dit que la

représentation des formes humaines était interdite par le Livre, tu as

répondu qu’on avait déjà introduit tant de modifications au Coran qu’il

se pourrait bien qu’on changeât aussi cette chose-là?

--C’est là le point, dit Nasr’eddine tout joyeux. En vérité, tu as

répété mes paroles mêmes. Et ne vois-tu pas, Altesse, que j’ai raison?

--Comment croirais-je que tu as raison? fit Haydar indigné. Tu es

possédé du Cheïtan! Appartiens-tu par hasard à la secte des Bektachis,

ces fous impurs qui boivent du vin comme des infidèles, et professent

qu’il n’est pas plus sot de croire que Dieu est une Trinité qu’une

Unité, attendu qu’il n’est peut-être ni l’un ni l’autre? Tout bon

musulman sait qu’on ne peut rien changer, qu’on n’a jamais rien changé

au Coran, tel qu’il fut dicté par Allah au Prophète,--qu’il soit exalté!

--Je vais te prouver le contraire, dit Nasr’eddine. Quelle peine porte

le Coran contre les voleurs?

--La première fois, cita le ministre de la septième police, ils auront

le poing gauche coupé. Et en cas de récidive, le poing droit.

--Et tu sais bien, Altesse, n’est-ce pas, qu’on a changé tout cela?

poursuivit Nasr’eddine.

--Que veux-tu dire? demanda le ministre.

--Est-ce que tu connais un seul pacha, Altesse, un seul préfet, un seul

sous-préfet, un seul ministre, un seul grand-vizir qui soit manchot? Ils

ont leurs deux bras, Altesse, et tu as tes deux bras. Et tu ne me feras

pas croire que vous ne volez point. Tu vois bien qu’on a changé quelque

chose au Coran!

* * * * *

Le grand vizir venait justement d’instituer, à son bénéfice, une taxe

secrète de trois métalliques par livre de viande vendue chez les

bouchers de Constantinople. Craignant que Nasr’eddine et ses deux

complices supposés n’en eussent appris quelque chose, en apparence par

mesure d’indulgence, mais en réalité pour qu’il ne comparût point devant

les oulémas, auxquels le hodja aurait pu ébruiter l’affaire, Haydar fit

élargir celui-ci, lui interdisant toutefois de quitter Constantinople

avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire durer plusieurs

années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.

Pour Khaliss et Akif, _hamals_ du marché, il leur permit de retourner à

Brousse. Revenus dans leur demeure, les deux portefaix instituèrent un

culte domestique en faveur de la pierre plate, obscurément sculptée, vu

qu’elle avait été la plus forte, et les avait fait sortir de prison.

X

COMMENT NASR’EDDINE USA DE LA DEMI-LIBERTÉ QU’ON LUI LAISSAIT À

CONSTANTINOPLE ET DE L’INOUBLIABLE HISTOIRE DU KHALIFE ET DU CORDONNIER

... Haydar, ministre de la septième police, avait fait mettre

Nasr’eddine en liberté, lui interdisant toutefois de quitter

Constantinople avant la fin de l’enquête, qu’il comptait bien faire

durer plusieurs années, jusqu’à la mort, s’il le fallait, du Padischah.

--Et ce n’est pas tout, hodja, ajouta-t-il. Ma bienveillance veut que ce

séjour loin de ta patrie ne soit point trop pénible à ton cœur:

souviens-toi que le vendredi, au coucher du soleil, les portes de ma

demeure te seront ouvertes: car j’aime ta conversation. Par Allah, oui,

en vérité, il m’est apparu que tes paroles étaient souvent d’un grand

sage.

Il ne mentait point autant qu’on le pourrait supposer. Outre qu’il

jugeait à propos de garder l’œil sur Nasr’eddine, et qu’il l’imaginait

assez naïf pour rapporter parfois jusqu’à ses oreilles, sans y voir de

mal, les propos qu’il entendrait dans la ville, bien qu’il lui eût fait

donner tant de coups de marteau sur les doigts il s’était pris

d’affection pour le hodja. Car Haydar était un vrai Turc; encore qu’il

fît profession d’espionnage, qu’il occupât le plus haut rang dans

l’espionnage de Sa Majesté, qu’il lui parût naturel d’espionner,

d’emprisonner, de pendre et de faire administrer des coups de marteau

dans l’intérêt de Sa Majesté, puisque ces choses sont indispensables au

bon gouvernement d’un État, et lui valaient d’agréables revenus,

cependant il avait de la bonhomie; il aimait sincèrement la

conversation.

--Entendre, c’est obéir, avait répondu Nasr’eddine.

--Et ne t’inquiète point des moyens de pourvoir à ton existence,

poursuivit Haydar. A ma recommandation, le prieur d’un monastère, à

Stamboul, te donnera une natte pour dormir, ainsi que la nourriture; et

par ailleurs, tu le sais, hodja, les musulmans sont aumôniers.

Le prieur du monastère, où l’on arrive par de petites rues que souvent

ombragent des vignes en berceau, était un grand saint. Depuis quarante

ans il vivait dans la même cellule, sans jamais en sortir, méditant sur

la gloire et les attributs d’Allah: une cellule de dix pieds carrés,

sans autres meubles qu’une écuelle, une natte, un tapis de prière, un

foyer où Nasr’eddine n’aperçut que des cendres, froides depuis quarante

ans. Nasr’eddine fut ému, mais attristé. Ce n’était pas ainsi qu’il

concevait la Foi.

--La beauté des choses n’est-elle pas aussi une prière? fit-il. Ne

méditerais-tu pas mieux devant la Corne d’Or, les collines de Scutari,

l’eau amère et remuante qui toujours a l’air d’être en vie?

--Pourquoi faire? répondit le prieur, de la voix patiente que prend un

maître avec un enfant qui ne comprend pas. Regarde cette cendre, dans le

foyer? Allah y est, puisqu’il est partout: je regarde cette cendre...

Nasr’eddine, il faut écouter la parole: «Ne t’appuie pas à l’arbre, car

il séchera; ne t’appuie pas au mur, car il croulera; ne t’appuie pas à

l’homme, car il mourra!»

Mais cette austérité glaçait Nasr’eddine. Son cœur ne pouvait s’y

accoutumer. Tous les matins il allait se prosterner devant le prieur, et

faisait avec lui la première prière; puis il sortait pour aller mendier

quelques métalliques à la porte des musulmans riches et pieux.

* * * * *

... Sur le pont de Galata, tout le monde y passe... Il est hideux,

bossu, tortu, odieux aux pieds, insupportable aux navires, qui sans

cesse le heurtent, et qui s’y blessent. Mais pour aller à Stamboul, ou

en revenir, c’est presque la seule voie, le vieux pont du Phanaraki

tombant en pourriture. Celui-ci ne vaut guère mieux. Ce n’est point

toutefois qu’il soit très ancien, mais déjà il a l’air d’une chose qui

n’en peut plus. De chaque côté, des pontons le bordent, tout hérissés

d’échoppes, de boutiques, de maisonnettes. Le pont de Galata est un

village, un faubourg de l’énorme ville; il a ses mœurs, ses lois, ses

indigènes, mendiants, petits commerçants et marins, sa race de chiens,

qui n’est pas la même que celle des autres quartiers de Constantinople;

et presque tous les habitants de ces quartiers le doivent traverser au

moins deux fois par jour.

Des aveugles lèvent vers le ciel des yeux qui ne voient pas. Des

infirmes étalent leurs plaies. Des bateleurs font danser des ours et des

singes. Des fonctionnaires en redingote, coiffés du fez, des fantassins

en guenilles, quelques Arméniennes à demi voilées, des Turques, paquets

noirs sous le tcharchaf, s’en vont, se croisent, se choquent par

milliers à la fois. Piétinement de chevaux: cinquante houzards

repoussent cette foule grouillante sur les trottoirs qui craquent; leurs

grandes lattes d’acier battent le ventre des chevaux, leurs petits yeux

plissés de Mongols sont braves et durs sous les talpaks. Ah! ils ne vont

pourtant ni vers des champs de bataille, ni même à des carrousels ou des

manœuvres. Voici derrière eux le carrosse fermé d’une sultane. Ils la

conduisent à la mosquée. Ces guerriers doublent les eunuques.

Le cortège a passé. Cris encore derrière lui. Ce sont vingt portefaix,

des hamals gigantesques et musculeux. Chacun a sur le dos une pierre

énorme qui devrait l’écraser et qu’il porte à quelque édifice en

construction. La pierre est appuyée à une espèce de bât rembourré de

chanvre, doublé de cuir; ils marchent à petits, tout petits pas, courbés

en deux, la figure à la hauteur des genoux, le cou gonflé, les reins

saillants; on ne dirait plus des hommes, mais une caravane de bêtes

monstrueuses, d’animaux tripèdes. De chaque côté, c’est la mer couverte

de bateaux sans nombre, steamers d’acier, tout fumants, cuirassés turcs

en ruine, rouillés, dégradés, chancelants, remorqueurs poussifs et

ventrus; et des caïques, et des balancelles, et des tartanes, des voiles

et des cheminées, des mâts et des chaudières, des vergues qui font des

gestes comme pour prier,--et puis l’eau, sous toutes ces choses qui

dorment ou remuent, l’eau tremblotante et vive, comme un émail bleu qui

se mettrait à fondre.

* * * * *

En face, c’est Stamboul qui escalade ses collines.

Il est des matins où une brume légère, pâle, mouvante, claire,

lumineuse, comme faite de gouttelettes d’argent vaporisées, s’exhale du

Bosphore et de la Corne d’Or. Alors on n’aperçoit plus rien qu’un jardin

vert suspendu dans le ciel devant un palais prestigieux, et des mosquées

dont les fondations reposent dans les nues: assomption miraculeuse,

impossibilité dont les yeux s’enchantent. Il est des midis où l’air est

si pur que toutes les pierres, les dalles, les ruines, les verdures, les

citernes et les rues, amoncelées, diverses dans leurs nuances et mariées

par une grâce mystérieuse, pressées et pourtant distinctes, sont comme

une mosaïque qui n’en finirait pas, envahirait tout l’horizon. Il est

des soirs où le soleil s’exalte tellement, avant de mourir, que les

minarets sont tout pénétrés de lumière et qu’ils ont l’air de bougies

roses transparentes, éclairées à l’intérieur par la flamme qui brûle

au-dessus.

Quand on pénètre dans cette immensité, on ne sait plus. Est-ce une cité

de temples ou de palais, ou bien un village démesuré qui tombe en

poussière et en pourriture?

C’est comme si une femme, rentrant d’un bal de cour, avait laissé tomber

ses joyaux dans la boue. On ne démolit jamais rien: non! Seulement on ne

fait pas attention si ça tombe. Voici un troupeau d’oies qui traverse

l’hippodrome des empereurs byzantins et s’assemble autour du _podion_.

Voilà un vieux platane sur lequel la foudre est tombée. Il y a des

années qu’il est mort, mais son tronc n’est pas tout à fait effondré.

Alors les bons Turcs y ont accroché une boîte aux lettres.

Tant de bonhomie et d’insouciance, tant de traits de bonté, et pourtant

toujours cette espèce d’inquiétude qui vous étreint le cœur, un ennui

vague et douloureux semblable à ceux de l’adolescence... Il faut

longtemps pour en découvrir la cause; mais un jour on s’aperçoit que

cette foule qui vous heurte est toujours virile. Pas une femme dans les

rues, pas un visage de femme. Ce sont des hommes dont le courant

toujours rude et brutal vous entraîne et vous froisse. Alors on comprend

brusquement pourquoi ce Constantinople magnifique, énorme, bruyant,

joyeux, si pacifique d’abord en apparence, donne à la longue une

impression formidable et inhumaine.

* * * * *

Le hodja la subissait sans tout à fait s’en rendre compte. Il avait le

cœur un peu serré. Il préférait encore, plutôt que d’errer dans les rues

de Stamboul, gagner le vendredi la demeure de Haydar-pacha, mais surtout

aller rejoindre, dès qu’il sentait quelques métalliques noués dans un

coin de son caftan, les amis qu’il s’était fait au kiosque

d’Abdul-Medjib, près du tombeau de Schahzadè. Un rêve d’amour humain du

moins y plane encore.

Sultan Soliman fit tuer son fils pour avoir aimé Roxelane. Puis, plein

de remords, il lui éleva ce turbé: et c’est comme une volière où à la

place d’oiseaux il n’y aurait qu’une tombe et peut-être l’ombre

misérable et légère de cet enfant qui avait aimé. Cette cage charmante

n’a pas six mètres de large: il faut si peu de place au fantôme d’un

adolescent dont tout l’univers, tant qu’il vécut, fut un lit désiré, un

jardin, quelques beaux vêtements, et ses armes! Ainsi sa dernière

demeure est élégante, noble, un peu puérile et toute petite, comme

l’existence même que son destin lui fit. Avec un peu de terre cuite

couverte d’émaux, on a élevé au-dessus de son corps périmé quelque chose

de si durable et pourtant de si fragile que le sentiment vous vient à la

fois de l’éternité de la mort et de la beauté délicate et passagère des

mortels. Ce sont sur les murailles des rosaces bleues cerclées de blanc,

puis des feuillages dont on ne voit presque plus que ce sont des

feuillages, harmonieux, transformés--sur un fond vert pomme pâle, le

vert d’une pomme ayant mûri à l’ombre. Voilà ce qui éclaire les parois

entre les fenêtres, et ces fenêtres mêmes, carrées, sont surmontées du

dessin de l’ogive orientale tracée par de minces ornements blancs et

verts sur fond bleu. C’est comme si le mort vivait toujours au milieu de

ses robes d’apparat et de ses tapis, suspendus et ressuscités dans une

matière moins destructible.

Au dehors, il y a une espèce de vieux jardin empreint de l’habituelle et

délicieuse incurie turque. Sous une espèce d’auvent ajouré, dont les

colonnettes ne sont pas plus épaisses que les ceps d’une jeune vigne,

contre la porte du tombeau, est ménagée tout juste la place d’une sorte

de sofa de pierre; et c’est là que l’iman gardien passe les bonnes

heures du jour. Il élève des poules qui caquettent; au delà des grilles,

les marchands de pastèques offrent leur marchandise que personne jamais

n’a l’air d’acheter; et lui, placidement accroupi, veille sans y penser

sur ce petit tas de poussière, qui fut une forme aimante et malheureuse.

Le kiosque d’Abdul-Medjib, qui vend du café, est là tout près, sur la

petite place, où vaguent les poules. Il y a des gens qui viennent et

qu’on ne revoit pas; alors on ne parle que de choses indifférentes. Il y

vient aussi des espions, comme partout: alors on se tait. Mais enfin il

est des heures où les seuls habitués se retrouvent ensemble. Nasr’eddine

a appris à les bien connaître. Il est sûr que celui qui vient le plus

souvent est un marchand de marée: il apporte avec lui une odeur d’algues

et de poisson frais, et l’on distingue parfois des écailles d’argent sur

son vieux Caftan de drap brun.

Il doit y avoir aussi un confiseur, car le tablier de cuir de celui-là

est tout empesé de sucre fondu; et des officiers aux tuniques très

râpées, et des Turcs presque riches: leurs stamboulines sont très

propres, leurs babouches fines, et leur fez, de première qualité, est

toujours repassé de frais. Nasr’eddine suppose que ce sont des

propriétaires du quartier. Mais il ne s’occupe pas beaucoup d’eux, il a

trop à faire déjà de retenir dans sa mémoire les paroles de celui qui

parle et de fixer ses traits qui sont si fins et si mobiles, ses gestes

si vifs et pourtant si contenus. Il éprouve à le voir le même plaisir

que dans son enfance à regarder les grandes personnes quand elles

parlaient de choses qu’il ne comprenait pas, avec des mots inconnus,

mais où se devinaient de la gaieté, de l’ardeur ou de l’amour.

Lui, ce conteur, il est capitaine d’infanterie. Il porte un dolman bleu

dont les boutons de cuivre ne sont pas très bien astiqués, et aux

manches les espèces de chevrons qui sont dans l’armée turque l’insigne

des grades. Le hodja ignore s’il est vraiment à la tête d’une compagnie:

on le voit au café presque tous les jours depuis le midi jusqu’au soir;

et à demeurer assis de la sorte sur ses jambes croisées, durant de

longues heures, il a pris vraiment un peu plus de ventre qu’il ne sied à

un guerrier. Quand il ne parle pas, sa bonne figure ronde paraît toute

terne et bien niaise; mais s’il ouvre la bouche, le coin de ses lèvres a

mille petits plis qui ne sont jamais les mêmes et disent des choses

différentes; ses petits yeux noirs éclatent tout à coup de malignité

comme ceux d’un vieux corbeau, et il fait avec ses doigts, ses paumes

levées, renversées, dressées, des signes qui sont un langage. Il y a

aussi, parmi les auditeurs, un Grec et un Arménien. Ils l’écoutent en

s’émerveillant, car ils savent au fond, bien qu’ils se refusent à

l’avouer, qu’il n’est que les Turcs dans ce pays d’Orient pour avoir de

l’esprit. Les Grecs ont la logique du discours, les Arméniens la science

du calcul et des affaires; mais ils ne savent ce que c’est que de

changer les mots en images, d’en prolonger le sens par la manière dont

on les place, d’en faire des symboles vivants au lieu de signes usés.

Mais peut-être dédaignent-ils cet art en même temps qu’ils en jouissent;

et ils ont alors ce plaisir de riche: de mépriser tout en s’amusant.

Parfois on voyait s’arrêter des touristes européens venus pour visiter

le turbé. Il y avait des Anglais et des Anglaises, qui regardaient fort

pieusement tout ce que le guide ordonne de regarder. Il y avait des

Allemands, généralement habillés de vert et portant derrière leur

chapeau un petit blaireau tout en poils, pareil à celui dont usent les

barbiers dans leur boutique: ils prenaient des airs de seigneurs, et se

faisaient donner des chaises, mais consultaient un petit livre rouge,

fiers d’être bien sûrs de ne point payer leur café plus cher que le

prix. Il y avait aussi des Français.

Ceux-là s’efforçaient d’éprouver des impressions littéraires, d’après

les meilleurs auteurs; et, rêvant de s’infuser une âme turque, tentaient

de boire leur tasse accroupis à l’orientale, les pieds sous leurs

fesses; mais, le temps d’un cri, oubliant leur littérature, ils

recommençaient de parler entre eux de leurs souvenirs parisiens, et

bientôt ressentaient dans les cuisses des crampes douloureuses. Alors

ils se remettaient debout, en souriant d’un air contraint; puis, par

esprit de sociabilité, autant que pour la littérature, essayaient de

dire à ces Turcs des choses polies, principalement au capitaine Réchad,

qui entend quelques mots de leur langue. Il y avait souvent des dames,

et celui qui prétendait leur parler avec le plus d’assurance concluait

ordinairement, comme on se levait:

--Ils vivent encore comme au temps des Mille et une Nuits!

--Machallah! comme au temps des Mille et une Nuits! dit Réchad,

traduisant encore une fois cette phrase à ceux qui lui demandaient:

«Qu’est-ce qu’il a dit, ô Réchad, qu’est-ce qu’il a dit?» Il n’y a plus

de Mille et une Nuits aussitôt que ces chiens viennent chez nous, il n’y

saurait demeurer odeur des Mille et une Nuits, pas plus que de

crocodiles dans les rivières où ils font passer leurs bateaux à vapeur!

Et c’est ce qu’on a bien vu, dans le pays qui est de l’autre côté de la

mer et qui pourtant n’est point encore tout à fait à eux.

--Nous savons, ô Réchad, avança Nasr’eddine, que tes histoires sont

véridiques et merveilleuses.

--Écoutez donc, ô vous tous! fit Réchad.

* * * * *

Au-dessus de sa tête, au-dessus de la tête du hodja et des autres

écoutants, une cigogne avait l’air d’écouter aussi.

Nasr'Eddine et son épouse · 第 18 / 32 题