COMMENT POUR LA PREMIÈRE FOIS NASR’EDDINE RENCONTRA LA BARONNE BOURCIER

A mi-chemin, entre Brousse et Moudania, il est une grosse source, qui

fait tout de suite une petite rivière. Alentour ce sont des mûriers, des

vignes, des vergers où l’on voit, au printemps, illustrant la terre

heureuse de leurs corolles pâmées, des cerisiers, des pêchers, des

amandiers, tous les arbres auxquels--et, qu’en ceci, comme en toutes

choses, il soit glorifié!--Allah le Tout-Puissant a bien voulu concéder,

avec la grâce des fleurs, la bénédiction des fruits dont l’homme fait

son plaisir, son rafraîchissement, sa nourriture. Mais là, ce n’est rien

qu’une prairie. La petite rivière l’embrasse en demi-cercle, et sur son

herbe fraîche, sur son herbe toujours fraîche et toujours tondue par les

chevaux qui paissent--car quel cavalier ne s’arrêterait point en un tel

lieu!--des peupliers versent une ombre perpétuelle. La lumière y est

verte, discrète, on dirait frissonnante, à cause de ces peupliers, qui

tremblent même à l’heure où il cesse, le vent qui vient de la

mer! Et il y a un nid de cigognes sur le toit de la maison

d’Iézid-ben-Abd-el-Malek, le cafedji. C’est une vieille, très vieille

petite maison, aux murailles faites de bois et de terre hachée avec de

la paille: si vieille que le nid des bons oiseaux aux grandes pattes, au

long cou, au long bec, a l’air bien plus jeune. Parce que les oiseaux

l’entretiennent, leur nid! Tous les ans, dès l’avril, ils le grattent,

ils le frottent, ils le raccommodent. Tandis qu’Iézid n’entretient rien

du tout, la maison est comme Allah le veut. Si elle tombe, si elle finit

par tomber, il saura que c’est la volonté d’Allah; mais il en

reconstruira une autre, et toute pareille, à côté des ruines, qu’il

n’enlèvera même pas.

Embidoclis, c’est-à-dire, comme prononcent les Francs, Empédocle,

l’arabadji qui conduisait à Moudania la baronne Bourcier et le marquis

de Saint-Ephrem, arrêta sa voiture sans rien demander à personne, et

rangea les chevaux sous les peupliers. Un enfant, grec et chrétien comme

lui, car sa tête n’était point rasée, plaça devant les bêtes un seau

plein d’une eau limpide; et ce gamin presque nu, chassant d’une main les

mouches qui couvraient ses yeux, reçut de l’autre un métallique et

l’éleva vers son front, après l’avoir baisé, pour que ce bakchich lui

portât bonheur. M. de Saint-Ephrem passait pour avoir des lettres, et

une grande distinction d’esprit. S’inspirant de Mallarmé, et de quelques

contemporains qui déjà suivent les traces de ce révélateur, il occupait

les loisirs que lui laissaient fréquemment ses fonctions à l’ambassade

de France à écrire de délicates transpositions sur des thèmes orientaux,

et comptait les publier un jour en plaquette: bien entendu à un nombre

infiniment restreint d’exemplaires, ainsi qu’il se doit. Ces goûts

littéraires si raffinés, autant que ses fonctions et son titre,

n’étaient pas une des moindres causes des bontés que la baronne Bourcier

avait bien voulu lui témoigner depuis qu’elle était arrivée à

Constantinople. La baronne éprouvait le besoin de formules nouvelles:

car on voyage pour écrire ce qu’on a vu, et il importe de n’en point

écrire absolument comme tout le monde. Elle comptait beaucoup, à cet

égard, sur M. de Saint-Ephrem.

--Je suis heureux, dit le marquis, que la coutume de la route impose

d’ordinaire au voyageur une halte en ce lieu. Plus que tout autre, chère

amie, il fera saisir à votre sensibilité le genre de paysages que

goûtent les Orientaux. Il est proprement classique, il est virgilien. Et

n’est-ce point cet anachronisme qui fait la délicieuse rareté du

sentiment qu’ici nous éprouvons: que les descendants des cavaliers

mongols soient à peu près seuls au monde, à cette heure, à jouir de la

nature comme en jouissaient nos ancêtres latins? C’est ce que j’ai tenté

de rendre, en une page que vous voudrez bien peut-être entendre. Il y

fallait de la subtilité, car je n’ai pas besoin, n’est-ce pas, de vous

dire qu’il eût été détestable de s’exprimer de façon si grossièrement

directe. Il faut qu’on devine, sous ces ombrages, il faut qu’on évoque

le musicien de Mantoue, mais sans qu’il soit nommé, ni même entrevu. Il

faut que la barbarie ottomane s’adoucisse pourtant jusqu’aux tonalités

de l’émotion antique, et sans qu’elle en sache rien, puisque d’ailleurs

elle ne s’en doute pas; enfin employer des mots vagues pour les choses

précises, précis pour les choses vagues. C’est en cela, je pense, que

doit consister l’Art.

La baronne écoutait M. de Saint-Ephrem avec piété. Pourtant elle était

déchirée. Une douloureuse inquiétude la troublait depuis qu’elle avait

abordé ces rives.

Elle ne savait encore si elle devait s’en tenir, pour singulariser ses

impressions, aux délicieuses et candides effusions de Loti, éperdu de

reconnaissance envers les simplicités ingénues de la bonhomie ottomane;

ou bien si elle adopterait les vues plus rudes de M. de Gobineau, qui

discernait dans tout l’Orient, musulman ou chrétien, un mélange de

crasse et de somptuosité, de sensualité brutale, de paresse, et

d’incompréhension. Loti est charmant, et si profondément poète! Mais,

venant d’être ressuscité, M. de Gobineau est plus neuf, malgré le grand

âge des _Contes Asiatiques_. Il se fallait cependant décider, si elle

voulait rapporter une attitude, et la baronne ne se pouvait décider.

Elle en était à déplorer de n’avoir point élu la Chine, au lieu de la

Turquie et de l’Asie Mineure, pour y porter ses pas: de la Chine, il

n’existe que Claudel qui ait dit ce qu’il faut dire, à l’opinion de ceux

qui se flattent de penser comme on doit penser: on ne court donc pas le

risque de cruelles incertitudes.

Ce fut un autre embarras, de nature moins spirituelle, qui la tira de

celui-ci.

L’enfant grec, dans l’espoir d’un nouveau bakchich, s’épiphana, porteur

d’une grappe de raisin: une grappe lourde à faire pencher la tête de la

bacchante qui s’en fût couronnée; noire et si mûre que ses grains se

givraient de sucre, juteuse à griser dix essaims d’abeilles. Baissant

les yeux, par un hypocrite respect à l’égard des femmes qu’il avait

appris des musulmans, mais la regardant à travers ses cils avec une

curiosité d’autant plus sensuelle qu’elle était fort juvénile, il

l’offrit à la baronne Bourcier. Celle-ci l’accepta volontiers, du

premier mouvement en détacha un grain, et puis n’osa porter ce grain à

ses lèvres: jamais, de toute sa vie, elle n’avait mangé un fruit sans le

laver dans un verre d’eau. Non seulement elle eût cru boire la mort,

mais bien pis, manquer à un rite. Elle cherchait donc le verre d’eau,

elle ignorait si telle chose qu’un verre d’eau se pouvait demander en

Orient dans de telles circonstances, et si ce ne serait point un geste

trop occidental, par conséquent ici déplorable, d’y plonger une grappe

de raisin; se jurant bien alors de ne point approcher cette grappe de sa

bouche, malgré qu’elle en eût désir, mais d’abandonner celle-ci quelque

part, comme par involontaire et insoucieux oubli.

M. de Saint-Ephrem la tira de sa visible angoisse, bien simplement, en

intimant à l’enfant grec l’ordre d’aller chercher le verre d’eau chez

Iézid. En attendant, il continua de marcher aux côtés de la baronne, sur

l’herbe courte de cette pelouse bénie d’Allah. Ce fut ainsi qu’ils

aperçurent le pauvre Nasr’eddine.

Les zaptiés s’étaient arrêtés chez Iézid pour boire le café. Ils avaient

attaché leurs montures, mais n’avaient point détaché le hodja, ni les

deux hamals. Les trois prisonniers gardaient leurs poings liés l’un

contre l’autre, et Nasr’eddine, qui aurait bien voulu boire le café, ne

buvait rien du tout. Assis sur ses jambes et ses cuisses il tournait les

boules de son _tesbit_, qu’on lui avait laissé, de ses deux misérables

mains réunies, et quand il vit la grappe de raisin, même quand il vit le

verre d’eau, qu’on apportait pour la grappe de raisin, sa langue se fit

encore plus sèche dans sa bouche, et ses yeux brillèrent, mais il les

détourna! Allah ne doit pas aimer qu’un vrai croyant se trouve en

posture humiliée en présence de Francs infidèles; il n’aimait pas cela

non plus...

Au bas de son caftan décoloré, le vieux galon de laine qui le bordait

s’était décousu. Cela lui faisait de la peine: sans avoir souci des

beaux vêtements, il avait le goût de l’ordre et de la propreté sur sa

personne. Si on lui eût laissé les mains libres, il eût du moins enlevé

ce galon, n’ayant rien pour le recoudre. Sa peine eût été plus grande

encore s’il avait pu voir son turban, tout couvert de poussière. Les

mouches aussi l’importunaient. Et non seulement les mouches: mais il

sentait aux aisselles, et dans d’autres parties de son corps,

l’inquiétude lancinante et fiévreuse de la vermine. Il songeait: «Ces

zaptiés sont des impies! Ils devraient délier leurs prisonniers, le

temps au moins des ablutions rituelles et de la prière; alors, qu’Allah

me pardonne, j’en profiterais pour boire, et me gratter!» Toutefois,

voulant demeurer persuadé, dans une si cruelle épreuve, que le monde ne

saurait aller vers des fins mauvaises, il s’efforçait de s’absorber dans

la vie universelle: «Je ne suis pas heureux, se disait-il. Non, je ne

suis pas heureux! Et que le Lapidé me prenne si je connais une juste

cause à ma misère. Mais qu’est-ce que moi? Ces bêtes, ces petites bêtes

qui me dévorent sont heureuses que je ne me puisse défendre. Mon

infortune et mes liens sont une faveur qu’Allah leur écrivit. Et quand

je serai mort, d’autres vermines s’épanouiront sur ma mort. O

Nasr’eddine, es-tu davantage, aux yeux d’Allah, que cette vermine? Allah

a le droit de ne te pas écouter. Cependant--malgré tout qu’il soit

glorifié!--pouvait-il être dans les intentions d’Allah de me livrer en

spectacle à ces infidèles?...

A son turban, M. de Saint-Ephrem avait distingué la qualité religieuse

de Nasr’eddine. Enclin à rechercher dans ses écrits l’expression la plus

rare et la plus délicate, il affichait parfois au contraire, dans ses

paroles, une vigueur qui leur prêtât du caractère et de l’originalité.

Abaissant sur le hodja ses sourcils dont le gauche abritait un morceau

de cristal arrondi, c’est en ces termes qu’il attira l’attention de la

baronne sur le captif:

--Vous voyez ce tas de poux? Eh bien, c’est un théologien!

--Un théologien? fit la baronne.

--Un hodja. Un théologien et un jurisconsulte. Mais il apparaît que

celui qui jugeait sera jugé, si j’en crois son équipage. Qui est-ce,

Embidoclis?

L’arabadji connaissait Nasr’eddine. Qui donc, à Brousse, ne le

connaissait pas? Et il savait déjà l’histoire, toute l’histoire! Mais

les affaires des musulmans entre eux sont les affaires des musulmans

entre eux: la prudence et la raison conseillent de ne s’en point mêler.

Il haussa les épaules, d’un air d’ignorance.

--C’est un prisonnier, dit-il, dans un français sommaire. Un prisonnier

que mènent, jusqu’au bateau de Moudania, les gendarmes de Sa Majesté.

--En vérité? fit la baronne. Et c’est un théologien, un juge, que l’on

traîne ainsi sur les routes, à pied, et les mains liées?

Elle se promit de noter ce souvenir. Il avait de la couleur, et de

l’imprévu: en Occident, on aurait gardé plus de formes envers un

magistrat ou un ecclésiastique, même criminels.

--Pauvre homme! dit-elle.

D’un geste instinctif, elle lui tendit la grappe de raisin. Le pauvre

Nasr’eddine la prit, de ses deux poings unis et levés. Et il mordit à

même, comme un renard furtif rué la nuit dans une vigne.

--S’il est vraiment un lettré, interrogea M. de Saint-Ephrem, pourquoi

ne remercie-t-il point cette hanoum étrangère?

Embidoclis traduisit la question, et Nasr’eddine, ayant médité,

improvisa:

«_Tu passais, tu es passée, ô bienfaitrice! Mais tu n’as pas oublié le

malheureux sur ton passage. La bénédiction sur toi!_

»_Tu regardes ces raisins que ta main m’a donnés--ô ta main, ta main

généreuse, dont les doigts s’effilèrent vers la pitié!--ces beaux

raisins ovales, à la peau violette. Et moi, misérable, ayant si

grand’soif pourtant, je ne puis regarder que tes yeux: tes beaux yeux,

tels les grains de cette grappe, comme eux violets, d’un ovale plus pur.

Plus désirables!_

»_La grâce sur toi, ô bienfaitrice! La fortune sur toi, la joie sur toi,

l’amour sur toi. La joie sur ton amour, si tu aimes! Et que la beauté

s’éternise en ton corps, comme en mon cœur la mémoire de ton geste

descendu!_»

* * * * *

--Il faut, suggéra la baronne à M. de Saint-Ephrem, que vous écriviez

cela sur mon carnet.

Elle se dirigeait vers sa voiture.

--Regarde! dit l’enfant grec à l’arabadji. Elle a de si hauts talons que

l’air passe dessous comme l’eau sous les arches d’un vieux pont turc, et

par derrière on dirait qu’elle va sur des jambes de bois!

Nasr'Eddine et son épouse · 第 16 / 32 题