II

DU CARACTÈRE DE NASR’EDDINE ET DE SES DÉPLORABLES BIEN QUE MERVEILLEUX

DÉBUTS DANS LA VIE MONASTIQUE

Ainsi le hodja vit naître en son esprit le soupçon que Zéineb n’était

point seulement une calamiteuse, mais quelque chose d’autre, ouallahi!

de bien autre encore. Cependant il garda le silence. D’origine arabe par

son père, il avait eu pour mère une femme turque. De là vient peut-être

qu’il était mal assis dans son esprit et son caractère. Parfois d’une

incroyable et douce naïveté, comme sont les Turcs, ayant pour agréable

de croire aux plus étranges contes: il avait passé pour obtus dans sa

jeunesse, lors des premières études qu’il fit dans les monastères.

Parfois au contraire subtil et malin, enclin au doute jusqu’à

l’hérésie; et si même on lui parlait des honteuses doctrines de

Mohammed-Schamalgani, qui professa plus que la transmigration des

âmes--la possibilité de leur transfusion l’une dans l’autre du vivant de

leurs corps: «Hélas, voilà qui serait bon à souhaiter!» disait-il

seulement, songeant à Zéineb. Si l’on ajoutait que cet abominable

Schamalgani voulait abolir tout culte rendu à la divinité, et,

glorifiant les plus affreux péchés de la chair, allant même jusqu’à

affirmer qu’après tout ces péchés-là étaient encore «le meilleur moyen

pour les parfaits de se communiquer aux imparfaits»: «Eh, eh! faisait

Nasr’eddine, c’est une opinion, c’est une opinion. Contentez-vous de ne

pas la partager. La vie n’est pas le péché. Je suppose que le péché est

laid: on me l’a dit. La vie est belle... qu’on aille donc dans la

montagne me chercher des fleurs.»

Ses disciples alors coururent la montagne pour lui chercher des fleurs.

Ils s’en revinrent, les pans de leurs robes tout gonflés de leur

moisson. Un seul, parmi tous, ne rapportait qu’une violette, et les

autres se moquaient de lui.

--C’est tout ce que tu as trouvé? demanda Nasr’eddine.

--Hodja, répondit-il, j’en ai vu des milliers; mais toutes, levant la

tête au ciel, étaient trop belles, et trop heureuses. Celle-là seule

s’était brisée sur sa tige. J’ai osé la cueillir. Les autres, je les ai

laissées en prière: car les fleurs sont la prière des plantes.

--J’eusse fait comme toi, dit Nasr’eddine en l’embrassant.

A ces moments-là les gens disaient: «Ce Nasr’eddine est un grand saint.»

Mais un jour trois frères s’en vinrent lui demander le concours de sa

science pour les aider à partager l’héritage paternel.

--Et comment désirez-vous que ce partage s’accomplisse? interrogea

Nasr’eddine. Selon la loi des hommes, ou selon la loi d’Allah?

--Selon la loi d’Allah, certes, déclarèrent pieusement les trois frères.

--Vous avez raison, mes amis, vous avez raison!

Sur quoi, ayant pris un très gros tas d’or, il le donna au frère aîné.

Presque tout ce qui restait, il le poussa vers le second. Et le

troisième n’eut plus grand’chose.

--Hodja, protesta celui-ci, ce n’est pas juste! En vérité, ce n’est pas

juste!

--Mon fils, dit Nasr’eddine, c’est le partage selon la loi d’Allah: aux

uns beaucoup, aux autres peu. Ah! si vous aviez demandé le partage selon

la loi des hommes, c’eût été différent, bien différent! Mais vous avez

eu raison, mes enfants! Qui pourrait dire que vous n’avez pas eu raison?

Il faut toujours s’efforcer de plaire à Allah.

Dans de telles occasions, les gens étaient portés à croire qu’il était

peut-être un saint, mais alors un mauvais saint: un grand sage a écrit

qu’il en peut exister, comme de mauvais anges. Mais c’est qu’il se

souvenait de ses débuts: ses débuts lui avaient enseigné à pousser la

modestie de ses jugements personnels jusqu’à supposer qu’il ne faut

point se montrer trop sûr ni des autres hommes, ni des doctrines, ni de

rien.

* * * * *

Car, quand Nasr’eddine était tout jeune encore, on dit qu’il fut

domestique et _softa_, c’est-à-dire catéchumène, dans un couvent situé

sur les confins de l’oasis de Damas, là où commence le désert que

doivent franchir les caravanes qui vont à la Mecque. Il est sûr qu’à

cette place était mort un grand marabout. Par Allah le Clément, je dis

que cela est sûr: car on lui avait élevé un tombeau d’entre les

tombeaux, et tout près de ce tombeau, il y avait ce couvent d’entre les

couvents, tout peuplé de derviches très pieux, dont le prieur était un

savant d’entre les savants, Hadji-Bekri le Vénéré. Tout ce qu’il y a

dans le saint Livre, il le savait; tout ce qui se trouve dans les

commentaires du Livre, il le savait. Quand il avait écrit les paroles

qu’il faut sur un papier, de la pointe de son calame merveilleux, la

chose arrivait que commandaient ces paroles! Ceux qui avaient les yeux

obscurcis, Hadji-Bekri leur soufflait par trois fois entre les cils, et

leurs yeux devenaient clairs. Ceux qui avaient les genoux raidis par

l’âge ou les douleurs, Hadji-Bekri les jetait par terre, et quand ils se

relevaient, leurs jambes étaient souples comme celles d’un jeune chameau

de course. Et si d’aventure un petit enfant était malade, on n’avait

qu’à le coucher devant le tombeau du saint: cet enfant n’eût-il que

dix-huit mois, n’eût-il que quelques jours, Hadji-Bekri, bien qu’il fût

un homme corpulent et de grand poids, lui montait sur le ventre, de ses

deux pieds sur le ventre: et l’enfant était guéri! C’était à cause des

vertus du saint qui était mort, et de la science et de la foi du prieur

vivant que ces miracles avaient lieu. Et quand Hadji-Bekri passait, dans

sa robe de lin blanc, toujours immaculée, les fidèles en baisaient les

pans! Ils en baisaient les pans, courbés en deux, après avoir pris la

poussière de la route au bout de leurs doigts pour la porter à leur

front.

Le prieur était un homme majestueux d’apparence, mais modeste en son

langage, et plein de bonté, bien qu’un peu avare, ou plutôt ménager des

grandes richesses de la communauté qu’il gouvernait. Celui qu’il aimait

entre tous, parmi ses disciples, était justement Nasr’eddine, bien que

ce jeune softa passât alors pour un peu lent d’esprit, et plus enclin

dans sa candeur, à jouir des dons d’Allah, qu’à méditer sur l’Essence et

ses attributs.

A cette époque, Nasr’eddine n’avait encore pu apprendre de la prière que

les génuflexions, non les paroles, mais il était doux, serviable, fidèle

avec innocence et simplicité. Voilà pourquoi le prieur l’aimait. C’était

Nasr’eddine qui lui versait le café près de la fontaine, sous l’ombre

fraîche du grand portique, entrée sublime du tombeau miraculeux; c’était

Nasr’eddine qui courait devant sa mule quand il sortait pour aller

visiter un pieux confrère, ou le chef des caravanes de pèlerins; et

quand Hadji-Bekri se rendait à la mosquée pour enseigner les fidèles,

Nasr’eddine portait le Livre, éperdu d’orgueil d’être chargé pour

quelques instants de tout le poids d’une science qu’il ne comprenait

pas. Mais le salut sur lui! Il avait la foi.

Cependant, à la longue, il devint triste.

--Qu’as-tu, Nasr’eddine? demanda le prieur.

--Hélas! répondit Nasr’eddine, je voudrais revoir mon pays.

--C’est sans doute la volonté d’Allah, dit Hadji-Bekri en soupirant. Il

ne faut jamais retenir ceux qui sont appelés. Va, fils.

Et lui ayant mis dans la main un peu d’argent, il fit aussitôt amener un

âne tout sellé.

--La route est longue, dit-il, et je ne veux pas qu’un serviteur comme

toi aille à pied. Mais quand tu seras parvenu chez toi, renvoie-moi cet

âne par quelque personne de confiance. Je ne te le donne pas, entends-tu

bien, je te le prête: car cet âne est de haute race; il n’est point un

âne comme les autres.

Mais il dit aussi cela, comme je vous l’ai fait comprendre, parce qu’il

était ménager de son bien.

--Je te le renverrai, s’il plaît à Dieu, répondit Nasr’eddine.

Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux

siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour

ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand

un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une

corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui,

des herbes raides qui croissent entre les pierres.

Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin

Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de

la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses

flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des

ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne

se coucha par terre.

--Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir?

Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il

agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec

un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout

doucement.

--Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le

prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y

a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de

calamité.

Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais

comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il

distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui

marchait justement vers le côté d’où il était parti.

--C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en

vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me

demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront

à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_!

comment faire?

Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la

caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière

les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable

sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et

rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de

parler.

--Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau.

--Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur

puis-je dire?

Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse,

criant sans plus savoir ce qu’il faisait:

--C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait

dans mon voyage, et il est mort ici!

Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer

l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux

s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles.

--Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre

sur sa tombe!

Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus

lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de

la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit

à Nasr’eddine:

--Un saint homme, vraiment?

--Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint

des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui.

--Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles...

et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle.

On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière,

le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de

guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un

affamé devant une table couverte de viandes.

--C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu

connais donc les prières qu’il récitait?

--Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté.

--Allons, allons, dis les prières!

Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu

faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il

médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du

malade.

--Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement

que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront

tranquille!

Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux,

puis se prosterna devant le tombeau en criant:

--J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que

j’y vois!

Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant

Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui

avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs

richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des

breuvages.

--Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs.

C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on

trouver de plus auguste?

Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître».

--Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous

construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau.

* * * * *

Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand

monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait

de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste.

Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe

était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans

le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des

corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors

Nasr’eddine murmurait:

--Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous,

il ne faut pas qu’on le déterre!

Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les

hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de

l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse!

... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout

seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que

vous savez, et il murmurait:

--Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas

qu’on le déterre!

Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui

s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en

sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine,

s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui

avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.

--_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte

presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il

s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à

la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai

rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il?

Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles

étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de

pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines

et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.

--Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous

mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu,

le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton

enseignement.

--Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois

là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises!

--Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne

volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.

--Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.

Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus

payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui

était un mensonge.

--Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la

vérité. Où vas-tu?

--Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le

disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous!

On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie

par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété.

Pour les miracles, ils sont innombrables!

Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par

éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère

miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la

fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne

l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui

avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais

le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était

la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa

perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même

pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le

poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir

rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il

l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il

marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.

Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de

leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.

--O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi

si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble

une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel?

C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les

chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du

septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les

routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de

ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles,

voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs

jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à

d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de

chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles,

blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le

chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents

naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des

mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits

bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer

dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres

courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient,

dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi

de vanité, parce qu’on les applaudissait.

Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par

centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz,

les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un

brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les

épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un

pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les

quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent

d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux

félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire

l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx

et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.

Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le

tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant,

formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir

pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au

centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau

coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce

marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme

immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères

toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de

plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites

d’émeraudes.

--Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne

pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont

misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence

ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui

marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik,

sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et

pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas

seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit.

Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de

vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour

édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation

d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée.

Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans

l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée

d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les

feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer.

Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une

fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un

homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la

tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus

imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus

impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur

ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les

deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit

écho.

--C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi?

A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à

ses pieds.

--Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais

qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je

te craignais, mais je t’attendais.

--Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais

pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi

l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des

miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité,

saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien.

--Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre

quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais

pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai

pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi.

Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô

maître, c’est que je suis un menteur.

--Toi? interrogea Hadji-Béchir.

--Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.

Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui

reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences

bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la

couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et

toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si

légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont

les oiseaux seraient des prières.

--Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant

moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire,

je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un

ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation.

Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me

demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que

j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un

théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de

goût.

--Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si

elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de

l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon

pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.

--Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.

--Écoute. Celui qui est enterré ici...

--Eh bien? fit Nasr’eddine.

--Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est

enterré là-bas.

--Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne?

--Oui! fit le vieux hodja, de la tête.

* * * * *

Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa

véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le

rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est

cela qu’on nomme la sagesse humaine...

Nasr'Eddine et son épouse · 第 8 / 32 题