Quand le vieux Rig s'était endormi dans la chambre de l'infirmerie,
le silence s'était étendu avec la nuit. On avait allumé l'unique
lanterne qui se trouvait placée presque en face du lit de Fernand. Des
autres lits, deux seulement étaient occupés. On n'entendait que le
ronflement du gardien et la respiration haletante des malades.
Vers dix heures, le gardien fit sa tournée et un infirmier apporta les
potions demandées.
Le gardien alla visiter chaque lit; le vieux dormait eu faisant une
horrible grimace; c'était son sourire. Il faisait la risette à son
rêve, le vieux sauvage. Fernand ne dormait pas, mais immobile, cloué
par la paralysie, raidi comme par la mort, son regard seul vivait,
semblait vivre. Et, par instants, sa paupière qui se voilait montrait
les secousses de crise et de douleur qu'il endurait, mais pas un membre
ne bougeait.
--Autant mourir que d'être comme ça, pensa le gardien après avoir
fait sa ronde.
Et, assuré que ses malades étaient tranquilles, que le service était
fait, les ordonnances exécutées, il se coucha sur son lit, et tira
les rideaux, afin de n'être pas gêné par la lumière pour s'endormir.
Quelques minutes après, il ronflait et la salle de l'infirmerie rentra
dans le silence... Vers minuit, le vieux Rig s'éveilla, il souriait
toujours; il s'assit sur son lit, et, parlant bas, s'adressant à un
être seulement visible pour lui, il dit:
--Vois-tu, c'est simple, tu es mort depuis longtemps, le coup a
traversé les poumons, le sang t'a étouffé, tu n'as pu dire un mot...
et tu es resté là... Mais le coeur... le coeur est bon, et tant que le
coeur ne sera pas touché, il y a toujours de la ressource. Veux-tu?...
Depuis trop longtemps tu es atteint pour que nous arrivions à te
rendre, à travers les tissus, la respiration... Il faut rendre l'air
à tes poumons sur le poumon même... Tu ne crois pas... C'est très
facile... Tu vas voir... Viens... Tu ne m'en veux plus, Georgeo,
n'est-ce pas?... Viens, tu vas voir celui-là.
Et le vieux Rig se leva sans bruit. Dans la chemise de l'infirmerie,
trop longue et trop large pour lui, c'était moins qu'un fantôme; les
coudes et les épaules avaient des angles aigus: c'était un squelette
enveloppé de son linceul qui marchait sans bruit dans le dortoir, se
faisant suivre par l'être invisible que le délire avait amené à son
chevet, et lui parlant tout bas.
Le vieux Rig se dirigea vers l'armoire où il avait vu après la visite
du docteur, le garçon de salle enfermer la grande trousse d'outils. Il
prit la trousse, l'ouvrit, et de ses doigts longs et minces il choisit
un scalpel, un bistouri et des ciseaux... Muni de ces outils, il
se dirigea vers le lit de Fernand, il souleva les rideaux, et sans
s'occuper du malheureux, semblant toujours s'adresser à quelqu'un qui
se trouvait près de lui, il dit.
--Tu vois, il est mort, celui-là... Eh bien, regarde...
Il rejeta la couverture qui couvrait le paralytique, et de ses ciseaux
coupa la chemise jusqu'au bas; puis il posa le doigt sur le coeur, en
disant.
--Tout est là!
Si Rig avait eu sa raison, s'il avait pu voir à travers son délire, il
se serait reculé épouvanté devant le regard du malheureux; les
yeux sortaient presque de l'orbite, le regard était effrayant, et les
cheveux se dressaient sur le crâne.
Dans l'infirmerie, on n'entendait que la respiration régulière et le
ronflement sonore du gardien endormi.
Rig prit son scalpel et dit:
--Viens, penche-toi...
Il se pencha lui-même, et d'un coup il enfonça le scalpel et coupa la
peau... Alors un râlement faible sortit de la bouche du malheureux...
Il voulait crier, mais pas un son ne sortait... Alors de grosses larmes
coulèrent sur ses joues... Le vieux Rig, calme, tranquille, continuait
son travail en disant:
--Ouf! là! le derme, et jusqu'à la couche cellulaire sous-cutanée.
Vois-tu... Le sang va nous gêner. Hop là!
Et d'un coup vigoureux le vieux Rig découvrit le coeur; nous y
sommes.--Il avait les mains pleines de sang, le vieux Rig, mais il ne
le voyait pas, il fouillait toujours et il dirigeait le scalpel dans les
chairs, dégageant des peaux, avec ses doigts de squelette, les muscles
d'un rouge noir, et les petits faisceaux des nerfs brillants éclatant
comme de la nacre, et sur lesquels le sang coulait sans pouvoir les
tacher.
--Voilà! voilà! disait Rig, coupant toujours, et ayant tout à fait
découvert le coeur, il dit, en montrant l'aorte descendante et les plus
gros vaisseaux:
--C'est par là que nous allons rendre l'air de la vie; et d'un coup de
scalpel il trancha.
Aussitôt, il y eut un jaillissement de sang qui inonda la chambre.
On eût dit le jet d'une pompe; cela dura trois ou quatre secondes, qui
suffirent à couvrir de sang les murs et les rideaux.
Et Fernand se dressa à demi, les yeux menaçants, la bouche crispée.
Dans un effort suprême il jeta un cri épouvantable que seul,
probablement, le vieux Rig n'entendit pas, mais qui réveilla les
malades et le gardien. Ce dernier sortit vivement la tête de sous ses
rideaux; en sentant la pluie chaude qui lui frappa le visage, il sortit
de son lit. Voyant Rig debout, en chemise, inondé de sang, il courut,
croyant que le vieux fou s'était blessé; il lui arracha le scalpel des
mains, et, le prenant dans ses bras, il le porta jusqu'à son lit. Le
vieux Rig se laissa faire. Calme, il disait, croyant sans doute parler
toujours à l'être invisible pour lequel il venait de faire l'horrible
expérience:
--Oui, emporte-moi, je suis las... Ah! ça a réussi; maintenant il
est sauvé: l'air, en entrant dans l'aorte, a donné de la vigueur au
sang... Les internes banderont la plaie, le difficile est fait... Tu as
vu, il était mort, il s'est levé... Il est sauvé, j'en réponds!
Le gardien, l'ayant couché, courut aussitôt chercher l'interne de
service et la soeur; quelques minutes après, ils arrivèrent. En
entrant, ils furent effrayés de la quantité de sang projeté sur les
murs, sur les rideaux, sur les meubles et sur le plafond.
--Mais il y a section complète de l'artère, dit aussitôt l'interne en
courant vers le lit.
On découvrit le vieux Rig, et c'est avec stupéfaction qu'ils
constatèrent qu'il n'avait rien... Le sauvage, absolument docile, se
laissait tourner et retourner; il continuait:
--Et tu l'as vu, pas de souffrance!... Sais-tu pourquoi? C'est que, ce
matin, je l'ai piqué avec mon aiguille trempée dans le curare. De là
l'apparence de la mort... Puis, je fais l'opération et rends la vie...
Georgeo..., tu diras au juge que l'argent que je t'ai pris est à moi;
Georgeo, tu diras que l'or d'Iza est à moi... et je te rends la vie...
Veux-tu, Georgeo?...
--Qu'est-ce que cela signifie? disait l'interne après un long examen.
À ce moment, un grand silence régnait dans le dortoir; les assistants,
terrifiés, ne parlaient ni ne bougeaient, et ils entendirent d'abord
le bruit de quelques gouttes tombant sur le parquet, puis le gloussement
d'un filet d'eau... Ils se regardèrent, et le gardien, prenant la
lampe, se dirigea vers le lit d'où semblait venir le bruit; lorsqu'il
eut levé sa lampe pour éclairer le lit de Fernand, il jeta un cri de
terreur... Tous accoururent et jetèrent une exclamation d'épouvante.
Le corps, exsangue, blanc, livide, seulement taché de sang, était
étendu sur le lit, raidi, la face convulsée, les yeux vitreux, presque
sortis de l'orbite, les dents mordant les lèvres... Au côté gauche,
une blessure énorme, grande ouverte, les peaux rattachées par des
épingles, laissant voir le coeur encore fumant.
Ce fut un cri d'horreur; on s'empressa autour du malheureux; mais tout
était inutile. Fernand Séglin était mort.
Son meurtrier inconscient ne lui survécut guère... Lorsque, le
lendemain, on lui mit la camisole de force pour le transporter à
Charenton, il eut un accès épouvantable.
Ce fut le commencement de la fin; pris d'une rage folle, luttant sans
cesse contre un ennemi invisible, on trouva un matin le vieux sauvage
étendu sur son lit... On dénoua la camisole, le vieux misérable
était mort. Il était passé dans l'éternité des victimes de ce qu'il
appelait la médecine secrète.