LE PLAN DE GENEVIÈVE.

La mère Lucas avait ramené Geneviève chez elle tout à fait

indisposée. La pauvre femme avait cruellement souffert en deux jours;

deux fois, elle avait cru retrouver son enfant, et deux fois cet espoir

avait été déçu. Ramenée chez elle, la concierge l'avait couchée

et avait immédiatement envoyé chercher le médecin. Les secousses

terribles qui l'avaient frappée, la nuit précédente et le matin, lui

avaient donné la fièvre, et la fièvre avait amené le délire.

C'est ce qui inquiétait tant la mère Lucas.

Assise au chevet de la malade, l'entendant divaguer, prononcer des noms

qu'elle ne connaissait pas en criant; Grâce, au secours! elle

s'était empressée d'appeler le docteur. Elle était convaincue que

la malheureuse jeune femme était perdue. Le docteur la rassura en lui

déclarant qu'il n'y paraîtrait plus le lendemain; il ordonna la potion

habituelle pour calmer la fièvre, et se retira en annonçant qu'on

n'aurait pas besoin de lui.

La mère Lucas était plus tranquille, mais aussi beaucoup plus

intriguée: tout ce qui se passait depuis quelques jours, relativement

à la veuve, était bien extraordinaire. D'abord, il était venu un

fort beau garçon, ma foi! pour la demander. Il était monté, et cela

paraissait avoir déjà influé énormément sur l'esprit de la veuve;

puis était venu le petit vieux. Après son départ encore, il s'était

produit un changement singulier chez Mme Davenne. Puis, la veille, dans

la nuit, on avait ramené Geneviève presque mourante, sans qu'elle eût

pu donner seulement un mot d'explication.

Enfin le petit vieux était revenu; c'était un fou, on l'avait

arrêté; sans parler de ce singulier matelot, qui venait passer

des heures dans sa loge et qui riait toujours. Tout cela était bien

étrange... Et elle avait beau chercher, la mère Lucas, elle ne pouvait

rien trouver pour lier ça ensemble. Mais, malgré sa discrétion,

Geneviève lui plaisait, elle l'aimait, et, l'ayant ramenée malade

de Charonne, elle ne voulut pas la quitter; elle passa la nuit près

d'elle.

Geneviève, en proie au délire une partie de la nuit, racontait des

choses inouïes, et, en les entendant, plus d'une fois la mère Lucas

fit le signe de la croix en disant:

--Elle est possédée du diable!

Elle avait entendu la malheureuse qui, semblant se débattre contre une

affreuse vision, criait:

--Non... Laisse-moi! Rends-la-moi... Non, nous n'irons pas dans ton

tombeau... Rends-moi mon enfant. Non! tu ne l'emporteras pas!... À

moi! il me prend mon enfant!... Il la met dans son cercueil; aidez-moi

donc... Vous voyez bien qu'ils veulent se faire enterrer vivants...

Aidez-moi donc... Non! non, ne fermez pas le cercueil... Ah! le

misérable! c'est lui, c'est lui, qui le cloue dans la bière...

Empêchez-le... Il me bat... Il va le tuer... pour enlever Jeanne...

Fernand! grâce! grâce!... Laisse-la vivre, elle!... Prends-moi...;

mais laisse-la vivre... Laissez-moi, laissez-moi, misérable!... Pierre,

pardon! pardon! grâce! Emporte-moi dans la tombe... Emporte-moi! Laisse

Jeanne!

La mère Lucas était épouvantée; elle allait, de temps à autre

regarder par la fenêtre s'il y avait encore du monde éveillé dans la

maison... La mère Lucas n'aimait pas qu'on parlât de mort pendant la

nuit; elle disait que ça attirait les revenants et elle avait envie

d'appeler Augustin; il aurait dormi dans un fauteuil... Il semblait à

la mère Lucas que le ronflement d'Augustin chassait les revenants.

Après une nuit d'angoisses pendant laquelle la bonne femme ne put

fermer un oeil, le jour parut enfin, au reste, depuis une grande heure

déjà, Geneviève était plus calme; elle dormait paisiblement. Lorsque

la pauvre femme s'éveilla, elle regarda autour d'elle, fut étonnée

de se trouver dans sa chambre; elle demanda à Mme Lucas ce qui s'était

passé. Celle-ci lui raconta longuement, augmentant les moindres

détails. Ainsi, elle lui dit qu'en parlant avec le sieur Savard, à

Charonne, elle était tombée évanouie sur le plancher... Tout le monde

l'avait crue morte... On l'avait ramenée en toute hâte à Paris... Le

médecin était venu trois fois, et il n'avait assuré pouvoir la sauver

que le soir même.

Geneviève n'écoutait plus. Lasse, épuisée, elle était accoudée

sur son lit, cherchant à se rappeler, ou plutôt se rappelant ce qui

s'était passé la veille... Ainsi, c'était vrai, son mari vivait; il

vivait, Pierre. Sa fille vivait!... Et de grosses larmes coulèrent de

ses yeux... Les deux êtres qui étaient sa vie, elle pouvait espérer

les revoir... Maintenant qu'elle était certaine qu'ils existaient,

elle était résolue à aller jusqu'au bout; elle était belle, son mari

l'aimait et c'était justement cet excès d'amour qui avait rendu le

châtiment si cruel... Elle voulait obtenir son pardon... Elle voulait,

non plus être la femme, c'était peut-être trop demander, puisqu'elle

avait été indigne, mais elle voulait être la mère; elle voulait

revoir son enfant, racheter le passé par une vie toute de sacrifices.

Mais pour cela il fallait savoir pour quel endroit ils étaient partis.

Assurément, c'est parce que son mari s'était vu découvert par Fernand

et par Rigobert, qu'il avait si précipitamment quitté la maison de

Charonne. Sur quel indice les retrouver maintenant? Il fallait agir

vite et agir seule. Elle y était résolue. Elle dit à la mère Lucas

qu'elle se sentait très bien portante, et c'était vrai. Mais la

vieille se refusait absolument à y croire. Alors, souriante, elle

sauta en bas de son lit, et, se vêtant, elle dit à la mère Lucas,

étourdie:

--Madame Lucas, voulez-vous me donner un médicament sauveur?

--Oui, mon enfant... Lequel?

--Faites-moi bien vite à déjeuner!

Cette fois, ce fut de la stupéfaction; mais, obéissante, la vieille

femme se dirigea vers la cuisine en disant:

--Quelle nature!... C'est fort comme Augustin!...

Geneviève chercha vainement à s'occuper de ses ouvrières; sa pensée

n'était pas là... Elle se demanda comment elle pourrait trouver la

nouvelle demeure de Jean Sévère et ne trouva rien. La mère Lucas lui

avait servi à déjeuner, et, constatant qu'elle n'avait pas mangé,

elle lui dit:

--Voyez-vous, madame Davenne, vous voulez me tromper, ça ne va pas si

bien que ça, vous devriez vous recoucher.

--Moi? fit Geneviève, quittant la table. Savez-vous ce qui me ferait du

bien, madame Lucas? c'est d'aller faire un petit tour au grand air.

--Mais c'est de la folie!... Depuis trois jours, chaque fois que vous

sortez on vous ramène mourante. Non, non! vous ne ferez pas ça...

--Il le faut, cependant. Et elle achevait sa toilette, se disposant à

sortir.

--Eh bien alors, vous m'emmènerez, je ne vous quitte pas.

--Non, madame Lucas, ne craignez rien. Aujourd'hui, je sors seule.

Cette fois, le ton de Geneviève ne permit plus à la vieille femme de

répliquer: elle se jura bien de savoir ce que toutes ces affaires-là

signifiaient.

Un coup de sifflet, connu dans la maison, retentit... et la vieille

concierge dit aussitôt:

--Augustin qui m'appelle...

Une ouvrière remontait, elle ajouta:

--Oui, il est avec une espèce de marin, et ils se disposent à aller au

café...

Geneviève devint toute rouge. La vieille concierge, contente de cet

incident, s'écriait:

--Vous n'avez plus besoin de moi, madame Davenne, je descends... Vous

n'avez qu'un signe à faire et je remonte... Et elle disait tout bas...

Le marin! Peut-être bien que je vais savoir quelque chose.

--Merci, madame Lucas...

Et la vieille femme partit, toute vive de la curiosité éveillée.

Geneviève, en une seconde, avait pris une décision. Elle jeta un

châle sur ses épaules et descendit presque derrière la concierge;

elle guetta par la fenêtre de l'escalier. C'était bien Simon qui

sortait avec Augustin; la vieille femme entra dans sa loge et s'occupa

de faire son ménage.

Geneviève descendit sans bruit, évitant d'être vue. Elle y réussit;

elle se dirigea vers le square, monta dans une voiture fermée qui fut

se placer en face l'église Sainte-Élisabeth, où elle stationna. Au

coin, chez le marchand de vin, Simon et Lucas trinquaient. Geneviève,

derrière le store baissé de ce côté, guettait Simon.

À coup sûr le matelot s'informait de ce qui s'était passé depuis

plusieurs jours. On devait savoir que Rigobert sortait de chez elle

lorsqu'on l'avait arrêté, et Simon venait savoir ce qu'elle avait

dit... Elle resta ainsi une grande heure, au bout de laquelle le matelot

reconduisit Augustin chez lui, le chapeau posé sur la tête comme

l'auréole d'or de nos saints d'église..., chaloupant en marchant,

content de lui, chantant à mi-voix, en dodelinant de la tête pour

marquer les mouvements.

Petit mousson, dans la rade de Brest,

Il me montrait la manoeuvre et le rest!

Titi, titi, tilaïti.--Pare à virer,

Laisse, laisse arriver...

À l'avant la lame se brise.

C'est bon vent,

Gouverne au levant.

Au levant, Jeanne, ma promise,

Au levant, Jeanne nous attend.

Il partit. Il était heureux, le matelot, il le semblait du moins, et il

semblait plus gras; il avait surtout une joue énorme. Il avait doublé

sa ration de pralines, parce qu'il en avait offert une à Augustin.

Celui-ci ayant refusé, il l'avait consommée.

Geneviève avait dit au cocher de le suivre; le cocher se mit au pas.

Simon gagna les boulevards, les suivit jusqu'à la Madeleine, heurtant

bien, ça et là, de ses robustes épaules quelques _terreux_. Arrivé

là, il remonta la rue Tronchet, puis s'arrêta place du Havre, à la

gare...

Geneviève était fort embarrassée... Elle descendit, s'empressa de

solder son cocher, et, évitant d'être vue, elle s'élança sur les

traces de Simon. Elle avait une crainte; le matelot prenait le chemin

de fer. Est-ce qu'il regagnait un port? Est-ce qu'il se rendait loin de

Paris? Qu'allait-elle faire? elle n'était pas préparée à un voyage

et, d'un autre côté, cependant, elle ne voulait pas perdre la piste

unique qui devait la mener au but.

Mais elle vit que le matelot ne se dirigeait pas vers les bureaux de

la grande ligne, c'est-à-dire sur la rue d'Amsterdam; elle se hâta de

prendre un billet pour la première station, se réservant, s'il allait

plus loin, de le suivre et de payer le surplus du trajet en descendant.

Elle vit le matelot monter sur l'impériale; elle prit place dans le

wagon qui se trouvait au-dessous, ainsi elle ne pouvait manquer de le

voir descendre... Ce qui ne fut pas long.

À la première station, à Asnières, Simon descendit... Lorsqu'elle

le vit prêt à donner son billet, elle descendit à son tour et le

suivit... Il se dirigeait du côté de Courbevoie... Là se présentait

une difficulté. Si, dans les rues de Paris, encombrées de passants,

il était possible de suivre Simon sans être remarquée, il n'en était

pas de même dans la large rue déserte qui va du chemin de fer à

Courbevoie; à peine quatre ou cinq voyageurs avaient-ils suivi ce

chemin... Geneviève s'enveloppa de son châle et se couvrit de son

voile, et, laissant le matelot prendre une longue avance, elle le

suivit, en évitant autant que possible d'être vue.

Ce n'était pas à Asnières, mais bien à Courbevoie, que se

rendit Simon; il gagna le bord de l'eau et entra dans une ravissante

propriété, récemment construite dans une partie d'un grand parc

morcelé, en face de l'île de la Grande-Jatte...

Enfin, Geneviève savait où restait Jeanne... Elle se mit à rôder

autour de la maison..., et à un moment elle crut qu'elle allait

défaillir; elle avait entendu les cris de joie d'un enfant qui

jouait... et elle avait reconnu la voix de sa Jeanne... Il lui fallut

se dompter pour quelques minutes, afin de ne pas se précipiter vers

la maison, sonner, et dès qu'on viendrait ouvrir, s'élancer dans le

jardin, en criant: Jeanne! Jeanne! Et, lorsque l'enfant serait dans ses

bras, se sauver avec elle.

Elle se dompta, avons-nous dit: ce n'est pas ainsi qu'elle voulait

entrer dans la maison... Craignant à chaque instant d'être surprise

et reconnue, elle s'éloigna un peu et se promena sur la berge; elle

espérait qu'à un moment peut-être on irait promener l'enfant. Elle

attendait depuis longtemps déjà. Elle vit la grille s'ouvrir, c'était

Simon: elle se sauva aussitôt, croyant qu'elle avait été reconnue.

Simon venait simplement puiser de l'eau avec ses arrosoirs pour arroser

le jardin. Geneviève errait toujours, ne sachant quel parti prendre, se

disant qu'elle devait s'éloigner pour revenir le lendemain; puis, cette

idée bien arrêtée, elle se dirigeait vers le chemin de fer, mais elle

n'avait pas fait cent pas qu'elle revenait, attirée malgré elle

vers cette maison... il lui était impossible de s'en éloigner; elle

craignait qu'on n'enlevât l'enfant dès qu'elle ne serait plus là...

Maintenant qu'elle l'avait entendue, elle voulait la voir!...

La nuit commençait à tomber, il fallait prendre un parti cependant.

Qu'allait-elle faire? En brusquant la situation, ne risquait-elle pas

de tout compromettre? et ne valait-il pas mieux attendre jusqu'au

lendemain?... Elle avait déjà été si souvent près d'atteindre

le but, et, par son imprudence, sa précipitation, elle n'avait pas

réussi. N'était-il pas plus prudent de s'assurer le concours de

quelqu'un qui l'aiderait et qui, au besoin, pourrait, si l'on devait

aller devant l'autorité, attester ce qu'il avait vu? Oui, c'était ce

qu'elle devait faire.

Elle revint vers la maison s'y promener quelques minutes, dans

l'espérance d'entendre cette voix aimée, ce chant adoré des mères:

les cris de joie de l'enfant. Mais tout le monde était rentré dans la

maison, le jardin était désert. Oh! si elle avait été plus forte,

elle aurait essayé d'escalader le mur, pour aller coller son visage aux

vitres, qui jetaient la lumière sur la berge.

Le quai était désert, il faisait nuit. Le mur n'avait guère qu'un

mètre et demi, et il était surmonté d'une grille. Elle se hissa

dessus et, la tête entre les barreaux de fer, elle regarda... De quel

enivrement elle fut remplie! rien ne saurait l'exprimer: elle voyait

sa fille!... Mon Dieu! qu'elle était belle! qu'elle lui parut grandie;

elle la voyait enfin! Elle jouait avec lui sans doute, car elle ne

pouvait voir le visage de l'homme. Mais elle éprouva une douleur

aiguë... Elle venait de voir près de son enfant une femme jeune. Cette

femme souriait, et l'enfant lui rendait ses sourires. Cette femme lui

volait l'affection de sa Jeanne; elle allait crier, appeler son enfant,

au risque de ce qui en serait advenu, lorsque la jeune femme, en se

baissant sur l'enfant, plaça son visage en pleine lumière. Alors

Geneviève eut un tressaillement, et elle exclama:

--Elle!... elle!... elle aussi se venge!...

Et, atterrée, presque défaillante, ses mains lâchaient prise, elle

allait tomber, lorsqu'elle se sentit prendre à bras-le-corps; on la

tira à terre, et, la saisissant au cou, on l'entraîna.

--Que faites-vous là?... Vous ne direz pas que vous n'êtes pas prise

au moment où vous escaladiez?...

Geneviève était si stupéfaite qu'elle ne put répondre... Elle

regarda d'un air hébété ceux qui la tenaient et l'entraînaient...

C'étaient deux agents et un bourgeois qui leur disait:

--Je la guette depuis deux heures; elle préparait son coup, et je suis

sûr qu'elle n'est pas seule...

--Oh! mon Dieu, protesta Geneviève, mais vous vous trompez! Pour qui me

prenez-vous?

Le bourgeois rit en disant:

--Pour qui nous te prenons? pour une voleuse... Tu fais partie de la

bande des ripeurs.

--Vous vous trompez! Laissez-moi, criait la malheureuse femme, refusant

de marcher, je suis une honnête femme, laissez-moi... Je regardais...

des gens que je connais...

--Elle les connaît? Menons-la... Nous verrons bien...

À cette pensée qu'on pouvait la mener chez Pierre, dans le salon

qu'elle venait de voir, entre deux agents, comme une voleuse... devant

_Elle/i>, sa rivale... devant sa fille, comme une voleuse. Oh! elle

sentit un frisson courir dans ses veines... et elle exclama aussitôt:

--Non! non! emmenez-moi...

--Marchez tranquillement..., si vous ne voulez pas être bousculée...

--Oui, monsieur... Mais je ne suis pas une voleuse...

--Nous causerons de ça tout à l'heure.

À ce moment, elle entendit la porte de la grille qui s'ouvrait; on

avait entendu du bruit, on venait; elle tressaillit et dit aux agents

étonnés, en les entraînant.

--Venez, venez vite!...

Et ils se dirigèrent vers la gendarmerie...

Un quart d'heure après, un gendarme sonnait à la porte de la petite

maison. C'est Simon qui vint ouvrir.

--Est-ce vous qui vous nommez Simon Rivet?

--Un peu, mon petit, fit le matelot étonné.

--Alors, veuillez être assez bon pour me suivre.

--On y va... Pas de bruit, gendarme. Qu'on n'entende rien dans la

maison... Qu'est-ce que j'ai fait pour que tu m'arrêtes?

--Je ne vous arrête pas, c'est une femme qui se réclame de vous.

--Une femme! fit Simon stupéfait... Avant partout! je vais dans vos

eaux... Faut voir.

Et mordant sa praline, se grattant le nez pour savoir de quoi il pouvait

bien être question, il suivit le gendarme... À mi-chemin, il exclama:

--Espère! espère!... je sais... je parie que c'est la sauvage!

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 38 / 44 题