LA MÉDECINE SECRÈTE DU VIEUX RIG.

--Oh! exclamèrent tous ceux qui étaient dans le cabinet du juge.

Et pendant qu'on l'emmenait, Fernand, riant bêtement, bégayait:

--Zaza... Petite femme... Beaux soldats.

On avait, obéissant aux ordres du médecin, transporté Fernand à

l'infirmerie de la prison; son état s'était aggravé à ce point qu'il

pouvait à peine parler, et qu'il ne pouvait plus remuer; étendu sur

son lit, il parut reprendre un peu de force. Le médecin qui vint

le voir le soir constata avec étonnement que la paralysie s'était

étendue sur les membres inférieurs, n'abandonnant ni la face ni la

langue, mais n'attaquant pas le cerveau... Fernand vivait, pensait,

comprenait, mais ne pouvait agir; il entendait et ne pouvait pas

répondre... et peu à peu la sensibilité s'éteignait... La vie

semblait s'être concentrée dans son regard. Le docteur était étonné

de cette attaque presque foudroyante, beaucoup plus fréquente chez les

femmes que chez les hommes; il se sentait impuissant.

La nuit même, on amenait dans le petit dortoir de l'infirmerie un

autre prisonnier arrêté la veille; il avait eu, au moment de son

arrestation, une attaque de _delirium tremens_. C'est en luttant

constamment avec lui dans la voiture qu'on était parvenu à l'amener

meurtri, brisé, mais résistant toujours, au Dépôt... Mis au cachot

avec une camisole de force, et dans l'impuissance d'agir, cet homme--un

vieillard--était tombé vaincu, il n'avait plus bougé. Lorsqu'on

était venu pour constater son état, le médecin avait ordonné de le

détacher et de le conduire également à l'infirmerie jusqu'au jour où

on pourrait le faire entrer dans une maison d'aliénés... Le malheureux

était fou...; mais à son délire terrible avait succédé l'état

calme dans lequel il devait rester...: la folie douce du maniaque,

n'ayant plus qu'une pensée, qu'une idée fixe... et la poursuivant

toujours... À toutes les questions qui lui étaient posées, le petit

vieillard répondait sans cesse:

--Le coeur..., tout est là, le coeur... On est mort, cherchez le

coeur... et là vous replacez la vie... Des maladies, il n'y en a pas...

Plus de médecine qui tue... Vite, vite, cherchez le coeur... et là,

là, comme ça vous replacez la vie.

Et, en disant ces mots, le vieux fou, semblant presser délicatement

du bout de ses doigts un instrument invisible, paraissait faire une

opération; il coupait, puis, de son autre main, il semblait écarter

les chairs, puis les fibres, et il avançait la bouche, soufflait

fortement son haleine, se recalait, semblait regarder attentivement son

sujet, et s'écriait:

--Sauvé! sauvé! il vit. Tout est là, le coeur! Rig, tu auras des

millions; c'est la vie éternelle, ça...

Et tout joyeux, le petit vieux se frottait les mains, et cela produisait

le bruit de vieux parchemins qu'on froisse... Le pauvre diable, on le

mena à l'infirmerie et on lui appliqua des compresses de glace sur le

crâne... Il ne se plaignit pas... et la nuit venant, sur l'ordre

du médecin, on lui donna un soporifique... Le lendemain, le petit

vieillard ne bougeait pas de son lit; il remuait constamment les

lèvres, se parlant tout seul, à la visite du docteur, du moment de son

entrée à sa sortie, il ne le quitta pas des yeux... Accoudé sur son

oreiller, il le regardait aller, venir autour du lit, suivi par les

internes et le garçon de salle qui portait la trousse d'instruments de

chirurgie... Deux ou trois fois, son regard rencontra celui du docteur,

et ce dernier, rassuré par son expression, dit à ses élèves:

--C'est l'âge, ce n'est pas la folie proprement dite: c'est le retour

à l'enfance; ainsi, il nous suit du regard... Notre visite l'amuse...

Les instruments lui semblent des joujoux... Mon Dieu, à cet âge-là,

il n'y a plus rien à attendre; il faut s'occuper de le mettre au

plus tôt soit à Charenton, soit à Sainte-Anne.. Il est absolument

inoffensif... Et de quoi est-il accusé, le malheureux?...

--Oh! d'un crime épouvantable, dit le gardien... Il a assassiné un de

ses amis pour le voler...

--Oui, c'est à la suite de cet assassinat, constamment poursuivi par

l'idée du crime, que l'attaque terrible qui l'a mis en cet état est

survenue...

--C'est possible... Peut-être aussi faut-il faire la part de la

misère.

--Il était malheureux?

--C'est un vieux saltimbanque, faisant un vilain métier; il se livrait

à la médecine.

--Il aurait dû s'en servir pour soigner son mal, fit en riant le

docteur.

--C'est justement ce qu'on ne lui reproche pas... Il employait ce qu'il

savait, non pas à soulager ses semblables, mais à les délivrer des

maux de ce monde en les privant de la vie.

--Ah! c'est un empoisonneur?...

--C'est tout ce qu'on voulait... Il y a vingt ans que la police le

recherche.

--Eh bien, aujourd'hui qu'elle l'a trouvé, elle peut le rendre libre:

il est maintenant absolument inoffensif; c'est un enfant. Il faut au

plus vite le faire transporter dans une maison spéciale...

Le vieux Rig n'avait rien entendu; mais son regard ne quittait pas la

grande trousse dans laquelle brillait l'acier soigneusement poli des

instruments de chirurgie...

Lorsque le docteur arriva devant le lit de Fernand, il le regarda

attentivement, et dit à voix basse à ceux qui l'entouraient:

--Le malheureux est absolument perdu, ce n'est plus une affaire de

semaines; c'est une affaire de jours: la paralysie s'étend, lente... Il

est incapable d'agir, et cependant la sensibilité existe encore...

--Oh! oui, docteur... Quand nous l'avons changé de linge ce matin...,

le pauvre diable paraissait souffrir mille morts; ses lèvres

s'agitaient, son regard se tournait vers nous suppliant, et deux grosses

larmes coulaient sur ses joues...; mais il ne pouvait dire un mot ni

faire un geste...

Le docteur quitta le lit en expliquant le cas à ses élèves, et en

citant comme exemple des faits analogues qui se produisent fréquemment

chez les femmes, à la suite d'une vie de fatigue.

La visite se continua, et, au moment où le docteur allait se retirer,

le vieux Rig se penchait sur son lit pour voir celui qui le suivait et

qui portait la grande trousse... Il souriait comme un enfant heureux de

voir qu'on n'emportait pas les joujoux, et il le vit placer la trousse

fermée dans une grande armoire, près du lit du gardien.

Lorsque le calme fut rétabli dans le dortoir, le vieux Rig se recoucha,

et, toujours poursuivi par sa pensée, il répétait en s'assoupissant:

--Le coeur, c'est là où est la vie... On peut la rendre...; mais il

faut voir le coeur.

Et il s'endormit, rêvant de ce qui avait toujours occupé sa vie..., de

médecine secrète.

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 36 / 44 题