Le lendemain de ce jour, Fernand était conduit devant le magistrat
chargé de l'interroger. A toutes les questions qui lui furent faites,
il répondit qu'il avait été victime et dupe d'une aventurière. Il
s'était marié pour étendre sa position: la dot promise couvrait bien
au delà le déficit.
--Mais voici des faux! Ces traites portent la signature Wilson.
--Ces traites ne devant pas retourner à la maison Wilson, elles
étaient payables chez moi, et j'ai les fonds pour les solder dans le
portefeuille qui a été saisi hier.
--Ces fonds proviennent d'un double vol.
--Je n'ai pas volé.
--Vous avez, quoique vous en disiez, touché la plus grande partie de la
dot que vous apportait Mlle de Zintsky.
--Je n'ai rien touché, c'est faux! protesta Fernand avec véhémence.
--Veuillez être calme et vous astreindre à répondre seulement à mes
questions... Votre intérêt y est engagé... Croyez-moi!
--Monsieur le juge, je vous obéirai; mais vous vous expliquerez
facilement les emportements d'un homme qui a été perdu justement parce
que cet argent n'a pas été versé et auquel on dit aujourd'hui qu'il
l'a volé...
--Arrivons à un autre fait... Les faux sont de vous?
--Oui, monsieur; mais, je le répète, il n'y avait pas chez moi la
pensée de voler; ils ne pouvaient porter aucun préjudice à la maison
Wilson: ils étaient payables chez moi, et j'étais en mesure, puisque
la plus grande partie de la somme a été saisie sur moi...
--Ceci n'atténue en rien les faux dont vous êtes accusé..., et votre
argument est anéanti par ceci: lorsque les faux ont été signés,
votre mariage, qui devait vous donner l'argent nécessaire pour les
retirer du commerce, n'était point encore consenti... Une rupture
survenant quelques jours avant le mariage, et vous restiez insolvable.
--Mais, monsieur, je le répète, je n'ai pas touché un liard sur
la dot..., et je réclame l'arrestation de ma femme, laquelle m'a
volontairement poussé dans cette situation, pour, ayant un nom, être
libre...
--Singulier désir! Avoir le droit de porter un nom flétri par les
tribunaux...
Fernand devint rouge et se mordit les lèvres... C'est que, là, il n'y
avait pas d'emportement possible: il fallait tout subir, tout entendre.
--Revenons au fait... C'est vous qui avez contrefait la signature
Wilson... Vous le reconnaissez?
--Sous le bénéfice de ce que je viens de vous expliquer, monsieur,
oui.
--Écrivez, dit le juge à son greffier... Et, au bout de quelques
minutes, il s'adressa de nouveau à Fernand et lui dit:
--Pour vous faire de l'argent, vous avez emprunté une somme de trois
cent quarante mille francs sur les bijoux de votre femme; ces bijoux,
vous les lui avez soustraits une nuit... Est-ce vrai? Répondez!
--C'est vrai, monsieur; mais je désire vous expliquer pourquoi: je
devais, ainsi que je l'ai dit lors de mon premier interrogatoire,
toucher à la fin du mois une somme considérable; or, un télégramme
et des lettres m'annoncèrent une remise de quelques jours pour
l'arrivée de la somme, et je me décidai à engager les bijoux de ma
femme, avec la certitude que je les dégagerais bientôt et qu'elle ne
s'apercevrait de rien.
--C'est toujours votre système, qui consiste à affirmer que,
contrairement à votre contrat qui porte: «Dont la signature du
présent contrat est quittance.»
--C'était de confiance...; mais je vous jure que je n'ai rien reçu.
--Puisque vous prétendez avoir reçu des lettres et des télégrammes
de l'oncle Danielo de Zintsky, que sont devenus lettres et
télégrammes?
--On a dû les retrouver chez moi...
--Chez vous, on n'a rien trouvé que la preuve que vous ne vous
souteniez que par des expédients. On n'a même pas trouvé un chiffre
correspondant à l'encaissement des trois cent quarante mille francs que
vous aviez empruntés sur les bijoux, soi-disant pour payer les traites.
--Monsieur, on doit trouver sur les livres une somme de trois cent mille
francs.
--Oui, on trouve ce chiffre...
--Les quarante mille francs, je les reconnaissais à Samuel, pour
l'intérêt et la commission.
--A qui feriez-vous croire semblable chose?... Un homme comme vous...,
plus qu'adroit en affaires, aurait accepté de donner quarante mille
francs pour un prêt de cinq ou six jours?
--Samuel est un usurier, tout le monde le sait...
--Aussi ceux qui ont affaire à lui savent bien qu'ils empruntent à
fonds perdu. Je vais vous dire pourquoi vous avez consenti à signer cet
énorme intérêt... C'est que vous n'aviez pas l'intention de reprendre
les bijoux. Le vieux Samuel n'est pas un prêteur sur bijoux; il s'y
connaît peu... Il avait confiance en vous; il savait que les bijoux
avaient été admirés à la fête que vous aviez donnée... pour les
montrer peut-être. Là, les femmes étaient éblouies, les connaisseurs
prétendaient qu'ils valaient cinq cent mille francs, au bas taux... Et
Samuel prêta de confiance. Mais qu'aviez-vous fait? Vous aviez changé
les pierres, les diamants étaient remplacés par du strass, et ce
que vous vendiez trois cent mille francs n'en valait pas cinq mille...
Voilà ce que vous avez fait...
--Moi, moi! exclamait Fernand étourdi; mais, monsieur, sur ce qu'il y
a de plus sacré, de plus saint au monde, je vous jure que je n'ai pris
ces bijoux que pour les porter chez Samuel... Si véritablement ils sont
faux, c'est une preuve de plus du guet-apens dans lequel je suis tombé
en me mariant.
--Vous entendez dire que votre femme avait de faux brillants?
--Oui, monsieur.
--Non seulement la dot qu'elle apportait n'a pas été versée, mais les
bijoux qui lui sont personnels étaient en strass?
--Je ne les ai pas touchés. Dans le sac même où je les ai trouvés,
je les ai portés chez Samuel.
--Tenez, Séglin, vous avez tort de ne pas parler franchement; votre
système est insoutenable. Avouez plutôt ce que vous avez fait des
véritables diamants.
--Mais, maintenant je suis un voleur... alors...Monsieur, je vous jure
que les bijoux ont été portés par moi à Samuel tels que je les ai
trouvés... Et si l'indigne créature qui porte mon nom a osé soutenir
le contraire, confrontez-la avec moi...
Le juge haussa les épaules et dit:
--Vos emportements sont une comédie qui ne me trompe pas... Tenez,
voici la facture remise par votre femme, et apostillée au consulat...
C'est une des premières maisons de Vienne, Bodmann; les bijoux ont
été vendus _cinq cent vingt-cinq mille francs_. Nierez-vous encore?
--Oui! oui, je nie... Je n'ai pas touché à un seul bijou... Je le
jure.
--Nous comprenons votre système: vous ne voulez pas révéler à qui
vous avez vendu les diamants.
A ces mots, Séglin entra dans une fureur telle, que le gendarme, sur un
signe du juge, lui posa la main sur l'épaule. Il se contint aussitôt.
Le juge instructeur reprit:
--Vos agissements sont absolument limpides pour nous... À la tête
d'une maison qui ne se soutenait que par son crédit, vous pouviez vivre
largement. Vos vices, votre passion pour le jeu, vous entraînaient
à des dépenses exagérées... La commandite de votre maison était
épuisée, vous n'aviez d'autres ressources que dans l'intrigue. Alors
vous avez cherché à emprunter. Ne trouvant pas ce que vous vouliez,
et étant obligé de soutenir le train que vous meniez pour ne pas
vous discréditer,--au lieu de réduire vos dépenses et de chercher à
combler par le travail les brèches faites à votre capital en demandant
du temps à vos créanciers,--vous avez préféré avoir recours à
des tentatives criminelles: vous avez fait des faux et falsifié les
écritures.
--Monsieur le juge, je vous déclare que je ne vous répondrai plus:
les accusations portées contre moi sont absurdes, et je ne veux plus me
défendre.
Le juge, sans paraître avoir entendu Fernand, continua:
--C'était la faillite que vous vouliez éviter... et vous ne reculiez
pas devant le crime. Alors... c'est la banqueroute qui se dressa devant
vous... Il n'y avait plus d'issue... que les faux... Vous en fîtes pour
plus de quatre cent mille francs... Nous les avons entre les mains!
Vous ne deviez plus exister commercialement que jusqu'au jour de
l'échéance... De ce jour vous aviez bâti dans votre cerveau le plan
criminel de votre fortune... Vous deviez tout réaliser et fuir... Une
occasion se présenta d'augmenter votre avoir: un brillant mariage.
Immédiatement vous faites tous les sacrifices pour le faire
réussir,--de l'aveu de votre caissier.--Était-ce pour sauver votre
maison? Non!... La suite nous le prouve... Une dot princière vous est
passée et elle disparaît. Vous ne payez les effets signés par vous
que parce qu'ils vous donnent un jour de plus, le temps de vendre les
bijoux et de mettre à l'abri les diamants que vous avez arrachés. Tout
était préparé d'avance, nous le savons aujourd'hui... Vous faites la
comédie d'un suicide, puis d'une tentative d'assassinat. Et la vérité
est que, voulant vous débarrasser d'un témoin gênant, vous tentez
d'assassiner la malheureuse que vous avez épousée pour la voler,
et qui n'échappe qu'en se sauvant presque nue, vous laissant tout.
Malheureusement, à cette heure, la police arrive, vous ne l'attendiez
pas sitôt. Mais, aventurier habile, vous échappez. Votre signalement
est donné partout; aussi vous êtes trop adroit pour essayer de fuir.
Vous vous établissez à Paris; là, vous recevez des femmes la nuit...,
vos complices, sans doute, qu'on n'a pu retrouver... Vous apprenez
que votre femme, la pauvre et digne enfant qui vous a échappé, s'est
réfugiée rue de Navarin... Vous y courez aussitôt; car, vous le
saviez, c'est votre accusatrice, celle devant laquelle vous ne pouvez
plus rien soutenir... Qu'alliez-vous faire chez elle?... Nous le savons,
car les agents, en vous arrêtant rapidement, ont saisi sur vous un
revolver chargé... Vous vouliez tuer le témoin devant lequel vous ne
sauriez rien nier... Qu'avez-vous à dire maintenant?
Fernand restait atterré, abruti. Tout ce qu'il venait d'entendre
l'avait étourdi; tous ces mensonges mêlés à la vérité prenaient
un corps, et il se disait que tout cela se coordonnait si bien, qu'il
était presque impossible de n'y pas croire. Ce n'était plus d'une
banqueroute et de faux qu'il était accusé; mais c'était de tous les
crimes et délits punis par le Code..., depuis l'assassinat jusqu'au
vol... Ce n'était plus d'une question de prison temporaire qu'il
s'agissait, c'était de sa vie entière dans un bagne... Il ne trouvait
pas un mot à répondre; il n'avait plus la force de protester.
Le juge fut convaincu que l'ensemble de preuves écrasant l'accusé,
celui-ci s'avouait vaincu, et il reprit plus doucement, en faisant signe
à son greffier d'écrire:
--Séglin, vous vous reconnaissez l'auteur des fausses traites signées
Wilson?
Il fit un signe de tête, et le greffier écrivit. Le magistrat reprit:
--Vous n'aviez qu'un but: attirer à vous, par tous les moyens
possibles, une somme considérable; faire argent de tout ce qui était
négociable, et fuir sous un autre nom à l'étranger, abandonnant en
France votre femme, celle qui vous avait apporté la plus grosse part de
l'argent que vous vouliez emporter.
Fernand haussa les épaules et ne répondit rien. Ne protestant pas,
ceci fut considéré comme une acceptation, et le juge poursuivit:
--Dans toute cette affaire, à présent limpide, il n'y a qu'un point
obscur. Séglin, dans votre intérêt, et pour ne pas attirer sur vous
toute la sévérité de la justice, soyez sincère... Songez que la
possibilité de restituer partie de la somme atténuera un peu les
crimes dont vous êtes accusé... Que sont devenus les diamants, les
bijoux de votre femme?
--J'ai dit la vérité.
--Vous avez caché ces pierres qui, à elles seules, représentent
une fortune... Vous espérez, votre peine subie, ou par une évasion
heureuse, échappant au châtiment, aller un jour reprendre ce butin...
Détrompez-vous... Votre refus de répondre, en appelant sur vous la
sévérité du jury, vous fera appliquer une peine plus grave, en même
temps qu'une surveillance de toute heure.
--J'ai dit la vérité; je n'ai rien à répondre.
--Vous refusez absolument?...
--Monsieur, je ne suis pas un voleur de profession... Je suis un
malheureux qui, se débattant contre le sort, s'est servi d'armes
indignes, voilà tout... Un ami m'avait commandité; la maison ne
faisait pas de brillantes affaires, et je cherchais, par un mariage
riche, à la rétablir... Sur ces entrefaites, mon commanditaire
mourut... C'était un ami; je n'avais pris avec lui aucune
précaution..., et sa mort livrait mon compte à un créancier
terrible... Il pouvait exiger, il exigeait... C'était ma ruine; ma
maison n'avait plus que l'apparence... Pour faire un beau mariage,
il fallait à tout prix cacher le gouffre... C'est à quoi je
m'appliquai... par des moyens réprouvables, monsieur, je le sais!...
Mais je n'avais pas fait le plan que vous venez de m'attribuer; mon plan
était de sauver ma maison à tout prix... À cette époque, c'est la
faillite qui me menaçait, c'est contre elle que je luttais... J'étais
en relations d'affaires avec la maison Wilson...; les traites étaient
payables en France, chez moi, et je les adressais aussitôt à la maison
de Londres. Alors l'idée me vint de lancer dans le commerce les
traites que vous avez saisies; j'en fis pour trois cent mille francs.
Lorsqu'elles arrivaient chez moi, je les soldais et les anéantissais,
ne dirigeant sur Londres que celles acceptées par la maison. Je
trouvais ainsi un crédit énorme...Mais la maison périclitait
toujours.
--N'est-ce point plutôt la malheureuse passion que vous avez pour le
jeu?
--Oui, monsieur, c'est vrai, je suis joueur, et dans deux cercles j'ai
perdu des sommes considérables... C'est la cause de ma perte.
--Ces sommes ont été évaluées à plus de quatre cent mille francs.
--C'est possible... Enfin, monsieur, en faisant ces... faux..., j'étais
résolu à les solder; c'était un crédit flottant que je m'étais
établi... Quatre ou cinq jours avant les échéances, je faisais des
traites pour une somme semblable et je payais les autres...
--Vous aviez là des frais considérables de commission pour des sommes
aussi importantes.
--C'est vrai, monsieur. Alors, je reçus d'un de mes clients de Vienne
une proposition de mariage: on me parlait de deux millions au moins; le
mariage se fit. Vous savez le chiffre de la dot. Pour la réalisation de
ce mariage, je voulus donner à ma maison une apparence factice; je pris
le petit pavillon d'Auteuil... Je fis enfin des folies... et, pour les
payer, je dus faire de nouvelles traites.
Mais, vous le remarquerez, monsieur, je ne compromettais personne;
j'étais certain, puisque j'allais toucher des millions, de pouvoir
retirer les traites, de liquider le passé de ma maison et de la
lancer à nouveau et très brillamment. Le mariage fut une duperie. Ces
millions n'ont été que sur le papier; les bijoux étaient faux, et ce
sont ces derniers qui ont précipité la catastrophe. Mais, je vous
le jure, monsieur, je n'ai jamais touché un liard sur la dot, et vous
croyez que je voulais fuir avec une fortune! Songez que, le jour de
l'échéance, j'avais presque le double de la somme et que j'ai payé,
que j'étais en mesure pour solder les traites, et que c'est à une
maladresse de mon caissier que je dois que tout cela a été découvert.
Les traites soldées à présentation, elles étaient détruites et c'en
était fini.
--Mais les bijoux?
--Les bijoux! Je suis convaincu qu'une enquête approfondie vous
prouvera que j'ai dit la vérité.
--Il y a un témoin qui serait bien utile pour cela, c'est ce
caissier... Qu'est-il devenu? Depuis cette époque il a disparu.
Fernand se garda bien de répondre. Et le magistrat:
--Un cocher que vous verrez l'a conduit avec vous au chemin de fer.
Fernand pâlit.
--Quel intérêt aurais-je eu au départ de mon caissier? Et pourquoi,
si je savais sa résidence, voulez vous que je vous la cache?
--Parce que nous supposons, et nous avons de graves raisons pour cela,
que c'est lui qui est parti avec les vrais diamants arrachés aux
bijoux.
--Oh! exclama Fernand, perdant la tête, si c'est cela, je vais vous
dire où il est.
Le juge eut un sourire. Séglin le vit et il comprit la sottise qu'il
venait de faire; mais il était trop tard. Le magistrat disait au
greffier:
--Écrivez...
--Vous voyez bien que c'est par vos ordres que votre caissier est
parti...
--Eh bien, oui. La catastrophe était arrivée, je venais d'échapper
aux agents qui m'avaient arrêté; je me promenais autour de chez moi,
pour voir ce qui s'y passait... Alors j'étais décidé à échapper aux
poursuites par la fuite; mais j'étais presque sans argent. J'aperçus
Picard, qui revenait de chez l'homme pour payer les traites. Je le
hélai, sachant bien qu'il n'avait trouvé personne. Il était inutile
de raconter mes affaires à ce brave homme. D'autre part, s'il rentrait
chez moi, il pourrait donner des renseignements aux agents qui étaient
à ma recherche. Je lui pris l'argent, lui disant que j'allais moi-même
aller payer les traites... et je lui dis que je venais de recevoir
un télégramme m'annonçant que l'on verserait les fonds que nous
attendions à Turin... Je le conduisis moi-même au chemin de fer... Et
depuis ce jour il est à Turin.
Le magistrat eut un sourire de doute, et il dit:
--Vous croyez parler à des naïfs. A qui ferez-vous croire à cette
rencontre providentielle? Vous êtes sans un liard, et justement vous
rencontrez votre caissier à cinq heures du matin. Vous lui prenez
tranquillement cent quarante-cinq mille francs, et, à cette heure,
vous ne pensez pas à fuir: c'est lui que vous faites partir! Vous
aviez l'argent en poche, monsieur Séglin. Votre caissier, qui est
votre complice, était parti la veille avec les diamants, et vous, vous
rentriez chez vous pour prendre ce qui restait; il était minuit. Votre
femme voulut s'y opposer, et vous avez tenté de la tuer. Elle a pu se
sauver, et alors vous avez été arrêté, blessé, il est vrai, mais
par un ricochet; la balle est revenue sur vous, car elle avait à peine
entamé le front.
--Mais c'est un roman! un roman, que vous me contez là! exclama
Fernand.
Le juge dit vivement:
--Nous allons voir, Séglin, si vous allez persister devant l'évidence.
Le magistrat sonna et donna des ordres tout bas; un agent entra
aussitôt, qui se plaça d'un côté de Fernand; de l'autre côté
était un gendarme. Ayant, d'un signe, recommandé à l'agent et au
gendarme de veiller sur l'inculpé, le juge instructeur dit:
--Introduisez le témoin
Fernand leva aussitôt la tête. Qui donc pouvait témoigner dans son
affaire? Et, au même moment, il sentit que d'un côté l'agent,
de l'autre le gendarme, lui saisissaient les poignets. Il eut un
tressaillement en voyant entrer Iza. Celle-ci, très élégamment
vêtue, souriait au juge, et ne dirigea même pas ses regards sur lui.
--Tenez, madame, veuillez vous asseoir, fit le juge d'un ton aimable...
Iza s'assit, bien calme, bien tranquille, très soigneuse de sa pose,
se mettant à son aise comme si elle était au théâtre. Le juge dit
aussitôt:
--Madame, vous nous avez déclaré ignorer la position de votre mari?
--Oui, monsieur... Quand je dus me marier..., celui qui passait pour mon
oncle...
Séglin fronça les sourcils et le juge eut un petit mouvement de tête
protecteur, en disant:
--Oui, oui, nous savons...
Iza continua:
--...Obligé, par les événements politiques de son pays, de ne plus
s'occuper de moi, voulut que je fusse placée honorablement en France...
Le prince de Zintsky est immensément riche; il me dotait de deux
millions. Sur la recommandation d'un grand banquier de Vienne, il
convint de mon mariage; je vins à Paris accompagnée par lui... La
position me plut... M. Séglin se prétendait presque millionnaire;
il déclarait m'aimer... Moi, je ne ressentais pour lui ni amour ni
répulsion... Il fallait en finir avec le prince, j'acceptai.
Tout cela était dit légèrement, d'un ton dégagé et comme la chose
la plus simple du monde.
Séglin était livide.
--C'est dans ces conditions que je fus mariée, et ce n'est qu'il y a un
mois, le jour de la catastrophe enfin, que je connus l'homme que j'avais
pour époux...
--Qu'avez-vous à dire, Séglin? demanda le juge.
Séglin baissa la tête et ne répondit pas...
--Continuez, madame... Votre dot fut-elle payée?...
--Oh! monsieur! Avant de partir, le lendemain de mon mariage, le
prince de Zintsky paya en billets de banque, dans le salon de la maison
d'Auteuil, et il refusa le reçu que M. Séglin lui offrait, en disant
que cela était inutile entre galants hommes.
Séglin avait relevé la tête; son regard brillant ne quittait plus sa
femme, et il dit vivement:
--C'est lui qui vous a conté cela..., le vieux Danielo, le vieux
coquin...
Iza ne tourna même pas la tête; son regard dédaigneux se promena une
minute sur Fernand, l'écrasant de mépris... Le magistrat demanda:
--Est-ce le prince qui vous a raconté cette scène?...
--Monsieur, dit Iza avec l'accent sincère de la vérité, j'étais là,
j'assistais à la scène. J'ai vu...
--Oh! exclama Fernand étourdi.
--Qu'avez-vous à répondre à cela? demanda le juge, triomphant.
--Mais c'est faux! monsieur, absolument faux... Ce prince est un vieux
coquin que j'ai revu depuis, son complice... Mais, malheureuse, qui
êtes-vous donc?
Iza ne sourcillait pas... et le magistrat dit sévèrement:
--Séglin, contenez-vous..., si vous ne voulez que je vous fasse
reconduire... Madame, vos bijoux, vous ne les avez jamais prêtés?
--Jamais, monsieur; je ne les ai mis qu'une fois, et monsieur me les a
volés.
--Voulez-vous nous raconter comment vous avez été amenée à vous
sauver de chez vous?
--Mon mari, monsieur, était parti le soir, déclarant qu'il allait
faire un voyage..., qu'il ne rentrerait que le lendemain...
--Quel but supposez-vous à ce voyage feint?
--Oh! monsieur, pas la jalousie... Je vous ai expliqué que mon mari
n'avait pas de ces scrupules.
Fernand regarda le juge et sa femme, paraissant ne pas comprendre. Iza
continua:
--Son but était que, tout le monde étant endormi à la maison, on ne
le vît pas venir la nuit me dévaliser et me voler... J'avais encore de
nombreux bijoux. Je le surpris les cherchant... Je me levai; il me les
demanda, je refusai... Une scène épouvantable eut lieu; il me traita
comme la dernière des femmes. Je lui répondis qu'en se mariant il
savait ce qu'il faisait..., que je ne m'étais pas cachée... Alors il
s'emporta, voulut m'étrangler. Je lui échappai et criai au secours,
en me sauvant de la chambre dans le cabinet de toilette; il prit un
revolver et tira sur moi en brisant la glace... Puis, ne m'ayant pas
touchée, il courut pour me saisir dans le boudoir... Je ne sais ce qui
arriva: il tomba; aussitôt je me précipitai dans ma chambre... Je pris
la première robe venue, et presque nue, en pantoufles, je me sauvai...
Voilà, monsieur!
--Eh bien, Séglin, qu'avez-vous à dire?
Fernand était effrayant à voir; ses yeux sortaient de leurs orbites,
ses dents grinçaient, ses lèvres s'agitaient sans qu'il pût dire un
mot. Les deux gardes avaient de la peine à le contenir... Tout à coup
les plus affreuses injures sortirent de sa bouche.
--Misérable gueuse! Indigne créature! Tu mens! monstre d'infamie. Vous
ne m'empêcherez pas de l'étrangler.
Et il se débattait avec une telle furie que le juge, effrayé, dit
vivement:
--Sortez, sortez, madame... Nous sommes suffisamment édifiés...
Iza couvrit son mari de son même regard dédaigneux, qui monta
lentement des pieds aux cheveux, et après avoir souri au juge en lui
disant:
-Il ne me fait pas peur... Il m'avait habituée à de semblables
scènes...
Elle sortit. Un agent entrait pour prêter main-forte aux autres; mais
ce fut inutile. En même temps que sa femme se retirait, sa colère
disparut pour faire place à une prostration complète; on fut obligé
d'avancer un siège pour qu'il ne tombât pas... Le voyant calme, le
juge dit:
--Vous avez entendu, Séglin; qu'avez-vous à dire?
--Ah! monsieur, fit Fernand d'une voix déchirante, c'est bien infâme,
c'est bien indigne, ce qui vient de se passer là.
--Vous niez encore?
--Mais, monsieur, je vous jure que tout cela est faux, absolument
faux...
--Vous êtes déjà gravement compromis, et de votre aveu... Et quel
intérêt, si ce n'est celui de la vérité, voulez-vous qui pousse une
personne que son nom seul obligerait à vous défendre?
--Monsieur, c'est ce que je me demande.
--Au reste, lorsqu'on fait un mariage comme le vôtre, sans amour, c'est
l'argent à la main qu'on signe.
--Mais, monsieur, j'adorais..., j'adore ma femme... Mais il me semble
que ce n'est pas elle que j'ai entendue. Ce n'est pas en si peu de
temps qu'une jeune fille, devenue à peine femme, atteint à tant de
perversité...
--Que me dites-vous? Mme Séglin, en se mariant, était femme.
--Mais non, monsieur.
--Voyons, c'est elle qui l'a avoué... Vous l'épousiez sachant ses
relations avec le prince de Zintsky...
--Oh! exclama Fernand épouvanté et portant ses mains à son front...:
la maîtresse du prince... Elle vous l'a dit..., et la dot... payait!...
Oh! mais c'est abominable! mais c'est infâme!
L'accent de Fernand étonna le juge... Il fit signe aux agents de se
retirer, et Fernand resta avec le gendarme pour gardien.
--Votre femme a été franche; elle nous a dit ce qu'elle était, et les
renseignements que nous avons fait prendre par le consul sont absolument
exacts... Au reste, ils sont très... très pénibles.
--Mon Dieu, mon Dieu, que me dites-vous là?...
--La vérité.
--Je vous jure que je l'ignore... Ce prince, je sais que c'est un
escroc...
--Vous vous trompez, monsieur: le prince de Zintsky est un fort galant
homme; il est en ce moment en son pays, et c'est un des grands chefs du
mouvement libéral.
--Monsieur, alors, je vous en supplie..., contez-moi cela... Je crois
que je deviens fou: tout ce que je vois, tout ce que j'entends, me
semble insensé...
Et Fernand porta la main à sa tête comme s'il voulait s'assurer que
son cerveau n'éclatait pas.
--Monsieur, je n'ai aucun motif de vous cacher ces renseignements.
Les sourcils froncés, inquiet, redoutant d'apprendre plus qu'il n'avait
vu, Fernand écouta, et le juge, après avoir consulté quelques papiers
dans son dossier, lut:
--Assurément, cette fille est incapable de nouer semblable affaire:
c'est une pauvresse qui n'avait jamais rien eu, une tsigane, suivant
dans une troupe de bohémiens les corps irréguliers qui pillaient les
villages lors du dernier soulèvement... Excessivement jolie, toujours
très réservée, beaucoup plus belle que ses compagnes, elle vivait
plutôt avec les chefs...Au moral, c'est la dernière des créatures.
C'est dans cette boue, sur la route de Widdin, qu'elle fut un soir
rencontrée, sauvée même par le prince de Zintsky... Le village avait
été incendié, les habitants massacrés, les soldats ivres l'avaient
battue et dépouillée: elle était presque nue et couverte de coups,
elle pleurait... Le prince la prit et la recueillit... Elle était fort
belle et elle devint sa maîtresse... Mais cette fille est atteinte
de la nostalgie de la boue. À peine était-elle dans une situation
possible, qu'elle noua des relations avec un bohémien du nom de Georges
(Georgeo) Golesko, condamné pour vol et tentative d'assassinat; elle
se sauva avec lui... On suppose que le prince chercha encore à sauver
cette fille, pour laquelle il avait une grande affection, et qu'il
envoya en France une somme considérable destinée à être la dot de la
malheureuse...
Rien au monde ne peut dépeindre l'expression du visage de Fernand.
--C'est d'Iza que vous parlez?... demanda-t-il d'une voix étrange.
--Nos renseignements, à nous, Séglin, vont plus loin... Ceux qui vous
ont offert le mariage vous ont raconté le passé de celle qu'on vous
destinait. En faisant ce mariage, vous saviez qui elle était et quelle
était la source de la somme considérable qu'on lui donnait en dot...
--C'est faux! c'est faux! râla Fernand.
--Vous le saviez, et votre femme l'a déclaré elle-même: elle a dit
que les scènes violentes qui se passaient entre vous avaient souvent ce
motif.
Fernand était effrayant à voir; il voulait parler, protester, et
ses lèvres remuaient. Aucune phrase ne sortait de sa bouche... Il
balbutiait des mots sans suite...
--Une fille qui suivait les soldats... Le prince!... Je savais...
Le juge continua:
--Vous concevez facilement qu'une femme qui apporte deux millions à
son mari, qu'elle croit riche, ne va pas entrer dans les combinaisons
louches que vous aviez faites pour éviter la faillite. Cette
femme,--c'est l'enquête faite à Auteuil qui nous l'assure,--était
absolument convenable; elle s'était fait une vie nouvelle, et la
courtisane de grand chemin, inconnue à Paris, avait les allures,
les façons et la réserve d'une grande dame. Tous vos domestiques
s'accordent à dire que sa conduite était sans reproche et que la
vôtre était toujours irrégulière... Cette femme, aujourd'hui,
retombe, mais c'est à cause de vous; elle s'était relevée, et vos
criminelles machinations la rejettent dans sa vie ancienne... Vous êtes
écrasé sous l'évidence des faits.
Fernand, effectivement, était comme anéanti; son regard n'avait plus
de flamme; ses lèvres pendaient amollies, une sueur abondante coulait
sur son front... Le juge, qui l'observait, reprit:
--Qu'avez-vous à dire?
Séglin le regarda comme hébété; il voulut parler, et ses lèvres
remuèrent pour ne laisser échapper que des mots qu'il bégayait:
--Iza... Les bijoux... Les soldats...
Le greffier, le juge se levèrent et le regardèrent; il remuait la
tête en souriant et toujours en bégayant les mêmes mots...
--Mais il a une attaque de paralysie!... s'écria le juge... Vite, vite,
faites appeler un médecin...
On juge du brouhaha que produisit l'accident. On allait, on venait,
le gendarme regardait son prisonnier et ne pouvait s'expliquer ce
changement subit; le gâtisme, dans toute son effrayante hideur,
s'étendait sur le visage du malheureux.
Au milieu du bruit, il restait indifférent; sa tête se balançait d'un
mouvement lent sur son cou, comme s'il eût cherché à frotter sa joue
sur un objet invisible, et, balbutiant, bavant, il montrait sa langue...
Le docteur arriva, et, après quelques secondes d'examen, il commanda
qu'on le menât immédiatement à l'infirmerie de la prison. À la
question du magistrat instructeur, qui lui demandait les causes de cet
étrange accident, il dit:
--Cela arrive assez souvent à des gens épuisés par une vie sans
frein, lorsqu'ils sont frappés par une grande douleur.
--Et c'est grave?
--Le moins qui puisse arriver, c'est la paralysie générale.