DEUX PROMENADES EN VOITURE.

Écrasé par l'insolent mépris de Pierre, plein de rage, après

avoir entendu ce qu'était sa femme, Fernand était dans un état

d'exaspération difficile à exprimer. Il s'en voulait d'avoir été

lâche devant Davenne. Il ne pouvait s'expliquer la domination que cet

homme avait sur lui; c'est malgré lui qu'il avait toujours dit «vous»

lorsque Pierre le tutoyait; il était dompté. Son ancien ami était

aujourd'hui son maître.

Et puis, il s'était passé une chose inexplicable et qui n'avait pas

peu contribué à augmenter sur lui l'ascendant de Pierre. Lorsque ce

dernier était apparu dans l'encadrement de la fenêtre, qu'il avait

déchargé sur lui les six coups de son revolver, il était resté

droit et menaçant; les balles s'étaient aplaties sur lui ou l'avaient

traversé sans laisser trace de leur passage..

A cette heure de nuit, dans la situation nerveuse où il se trouvait,

il avait été secoué par cet étrange effet. Avait-il donc affaire

véritablement à une ombre? Une minute de calme, de raison, aurait tout

détruit; mais l'action se précipitait, et il était entraîné dans

ses fantastiques apparences, ce qui avait contribué grandement à sa

faiblesse.

Quand Pierre fut sorti, Fernand recouvra toute son énergie, éteinte

une heure; il retrouverait Pierre plus tard. Il fallait aviser au plus

pressé, car cette fois il n'avait plus d'armes contre son ennemi; d'un

mot, celui-ci pouvait se débarrasser de lui. Il avait fait enlever

sa femme, il allait donc la reprendre... Car celle-ci venait, par sa

résistance, d'effacer peut-être la faute commise; c'est grâce à lui

et malgré lui cependant que ce rapprochement avait lieu. Il en était

fou de rage et de haine.

Que pouvait-il faire maintenant contre Pierre? Aller révéler qu'il

s'était fait enterrer vivant pour garder seul la fortune qui revenait

à sa femme... Mais puisqu'il se trouvait aujourd'hui avec cette femme,

le délit n'existait plus... Et Fernand restait abruti par sa situation;

on savait où il demeurait; on connaissait ses fautes, et d'un mot

il pouvait être pris... Il fallait donc au plus tôt se mettre à

l'abri... Il avait sa fortune en portefeuille,--l'argent repris au père

Picard, le caissier.--Il le prit et le mit en poche.

Après avoir longuement réfléchi, il résolut d'attendre un moment

propice pour s'occuper de Pierre et de Geneviève... Mordu au coeur par

l'amour, il voulait retrouver Iza... Il souffrait de ce qui lui avait

été dit, mais il se refusait d'y croire, et puis, allant plus loin,

il se dit qu'il ne devait pas être jaloux du passé, qu'il aimait assez

Iza pour oublier.

Il résolut d'aller vers elle, plein d'amour, d'oubli, de pardon... Il

la déciderait à fuir avec lui à l'étranger; il tenterait la fortune,

il avait assez d'argent pour le faire... Il prendrait le nom de

sa femme; il s'entendrait avec le vieil intrigant de Danielo... et

assurément la fortune et le bonheur étaient là.

Son plan arrêté, il se jeta sur le lit..., essayant de dormir. Mais

le sommeil est rebelle aux consciences troublées. Il ne put s'endormir

qu'au matin, de ce sommeil lourd qui fatigue au lieu de reposer.

En se réveillant, il eut peur... Il se dit que s'il avait été à la

place de Pierre, le matin même il aurait envoyé la police chez son

ennemi. Il eut un haussement d'épaules et un sourire de pitié. Ce fut

son remerciement.

Il se hâta de se vêtir, non plus de son vêtement de velours..., mais

de la plus élégante toilette... Il mit son portefeuille en poche et

sortit. Une fois dehors, s'étant assuré qu'aucun agent n'était posté

au coin de sa rue, et qu'il n'était pas filé, il gagna le boulevard,

prit une voiture fermée et se fit conduire rue de Navarin.

S'il avait conservé quelques illusions sur ce que lui avait dit Davenne

au sujet d'Iza, il fut aussitôt tenté d'y revenir en voyant devant la

porte une calèche superbe, semblant attendre pour aller aux courses;

car c'était jour de courses à la Marche. La livrée du cocher et du

valet de pied était toute neuve; ils avaient de petits bouquets sur la

poitrine qui n'indiquaient guère une grande distinction des maîtres,

l'étoffe des coussins et des garnitures de la voiture révélait

qu'elle était destinée à une femme, et non à une perle de noblesse.

Fernand, le coeur serré comme dans un étau, sauta prestement de

voiture. Il demanda à la concierge Mme lza de Zintsky; celle-ci lui

indiqua l'étage. Il y grimpa; il fut reçu par la même soubrette

accorte que nous avons vue déjà si surprise en recevant Pierre

quelques jours avant.

Elle lui demanda de vouloir bien donner sa carte, car madame terminait

sa toilette, se disposant à aller aux courses. Fernand souffrait tous

les supplices de l'enfer, en entrant dans l'appartement, les parfums

pénétrants du boudoir lui étaient montés à la gorge; il suffoquait

et il ne savait plus quelle contenance il allait avoir devant sa femme.

Il répondit à la soubrette qu'il n'avait point de carte, qu'il priait

Mme de Zintsky de le recevoir, pour une grave affaire qu'il ne pouvait

dire qu'à elle.

La soubrette disparut avec un malicieux sourire, elle semblait

interpréter d'une façon gaie la phrase «grave affaire qu'il ne

pouvait dire qu'à elle.»

Fernand regardait autour de lui et semblait se dire:

--Ce n'est pas possible!...

La soubrette revint, ayant dit à madame que la personne qui la

demandait était très comme il faut, et semblait être un de ces

messieurs; elle priait monsieur de l'attendre au salon.

Des oreilles aux cheveux le rouge couvrit le visage de Fernand; la femme

de chambre, en ouvrant le salon, semblait tendre la main; il lui donna

vingt francs. Le misérable n'avait plus de colère, il était abruti,

tous ses rêves venaient d'être détruits. Il voulut réagir, et quand

Iza parut, superbe dans une toilette tapageuse, il s'attendait à ce

que la jeune femme honteuse et repentie allait tomber à ses pieds... et

demander pardon... et ils auraient pleuré, et...

Elle parut, et, le reconnaissant, son visage riant se transforma

aussitôt; elle s'écria:

--Vous ici! vous ici! que venez-vous faire?...

--C'est à moi que tu parles ainsi...

--Oui..., c'est à vous... Sortez... Sortez vite, si vous ne voulez pas

que je vous fasse chasser...

Fernand eut une minute de stupéfaction, mais il se remit vite, son oeil

eut un éclair haineux, et il dit:

--Chasser! moi! Ah! çà, madame Séglin, vous oubliez que partout où

vous êtes, je suis chez moi. Nous allons partir d'ici ensemble; je

viens vous chercher pour vous faire payer la honteuse vie dans laquelle

vous salissez mon nom.

Iza eut un grand éclat de rire! Fernand, exaspéré, se précipita

sur elle; il allait la frapper. Elle se recula alors et lui jeta cette

phrase:

--On ne me frappe que quand j'aime.

--Oh! misérable femme! dit Fernand, courant vers elle...

--Ne m'approchez pas, fit Iza se sauvant vers la fenêtre qu'elle ouvrit

en faisant un signe.

--Tu veux appeler... Fais-le donc...; nous verrons qui a le droit de se

mettre entre moi et ma femme.

--C'est assez honteux pour moi! exclama Iza. Vous devriez éviter de

m'en faire souvenir.

Cette insulte blessa Fernand qui, se jetant sur la Moldave, la saisit,

et d'un geste violent la jeta à terre.

Iza criait, il avait le bras levé et allait frapper, lorsque la porte

s'ouvrit violemment et quatre agents se précipitèrent sur Séglin.

--C'est lui, dit Iza en le désignant.

Séglin, au comble de la rage, se défendait avec acharnement; on fut

obligé de l'attacher pour le descendre; il criait:

--Arrêtez-la avec moi, au moins...

Iza, ne se voyant plus menacée, avait retrouvé tout son calme; elle

réparait devant la glace le désordre de sa toilette...

Les agents hissaient Fernand dans la voiture, pendant que la belle Iza

s'installait dans sa calèche, et, tout en boutonnant ses gants,

sans seulement détourner la tête pour voir le brouhaha produit par

l'arrestation de son mari, elle dit au cocher:

--Bien vite, à la Marche... bien vite, nous sommes en retard.

Et, sur l'autre siège, l'agent disait au cocher:

--A la Préfecture, et dépêchons-nous, car la foule s'assemble.

Les deux voitures partirent.

Simon, caché au coin de la rue de Navarin, avait vu la scène, et, se

préparant une «praline,» il disait philosophiquement:

--Ça y est! ça prouve bien qu'il faut toujours des époux assortis.

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 28 / 44 题