Et tout était redevenu silencieux

Pierre rentrait du jardin. En voyant à la lueur du foyer deux grosses

larmes qui coulaient sur les joues de son fidèle serviteur, il

s'avança vers lui et dit affectueusement:

--Qu'as-tu, mon vieux fidèle?

Cette fois, le matelot ne put se contenir; il fit la plus laide grimace

et se mit à pleurer comme un enfant.

--Qu'as-tu, donc? demanda encore Pierre inquiet.

--J'ai... j'ai... j'ai... je ne voudrais pas vous dire ça! mais je ne

peux plus y tenir!

Il y eut quelques minutes de silence pendant lesquelles Simon essuyait

de sa manche ses gros yeux, cherchant à dominer son émotion.

--V'là l'histoire, mon lieutenant: c'est la fête à Charonne. Ce

matin, je m'avais mis l'uniforme, tout le grand tralala, toutes voiles

dehors; je m'avais rasé. Je m'étais dit: Espère, espère! je vais

aller à la foire, je vais acheter la fête à mademoiselle. Je me sors

en disant: Simon, faut être sobre... J'étais gai, quoi! À la porte,

je rencontre Mlle Jeanne, elle me fait son petit rire et le nez en

l'air, se cramponne et elle me dit: «Je veux que tu m'emmènes.» Mon

lieutenant, je ne sais rien refuser à ma petite maîtresse.

--Commandez! que j'y dis.

--Où que tu vas? qu'elle me dit.

--À la fête, que je dis, et elle boudait, et je dis: Espère!...

espère!... je vas l'emmener cette enfant-là. Je la mène devant les

baraques, devant les boutiques, et elle me tire, elle me tire, j'y

montre ci... j'y montre ça... Elle ne veut rien et elle me tire. Je me

dis: Non, elle n'est pas gourmande, je vais la mener aux saltimbanques;

je la mène devant le paillasse; il faisait des grimaces...; il disait

des bêtises... Tout un chacun riait, et riait, et moi j'y allais; je

regarde mademoiselle... elle pleure... et elle me tire, et elle me

tire, c'était trop bête. Je me dis: Mais quoi qu'elle veut donc, cette

petite-là? C'était trop bête!

J'y dis: Mais, qu'est-ce que vous avez donc, mademoiselle? Je vous

montre des joujoux, t'en veux pas... des sucres de couleurs, t'en

veux pas, des comédies... t'en veux pas. Qu'est-ce que tu veux,

mademoiselle?... V'là qu'elle se met à pleurer, à pleurer. Qu'est-ce

que vous vouliez que je fasse, moi? Je pleure, que j'en ai manqué de

m'étouffer; je pleure, elle pleure et elle me tire... Mais où donc

qu'elle veut aller? que je me dis.

--Viens donc, qu'elle me dit.

--Mais où? que je dis.

--Viens où vont les petites filles de l'école... Tu sais bien, les

petites en noir, qui vont par la petite porte, derrière chez nous.

--Comment que je fais, au cimetière?...

--Oui! qu'elle me dit...

Et puis elle me dit toute suppliante:

--Simon, je t'en prie, mène-moi où est endormie maman.

--Ah! vous pensez si je me suis mis à pleurer, mon lieutenant;

qu'est-ce que vous vouliez que je réponde à cette enfant? et elle se

fâchait, et elle m'a dit que j'étais sans coeur, et elle est remontée

près de Mme Madeleine; elle ne voulait plus me parier. Je ne pouvais

rien lui dire, à cette petite; ça fait que je pleurais.

Et, en disant ces mots, le matelot fondait en larmes.

Pierre, ému, regardait son dévoué serviteur, dissimulant l'impression

douloureuse qu'il avait ressentie; puis il exclama tout à coup:

--La situation n'est pas tenable, il faut en finir.

Et Simon, hochant la tête, dit:

--Oui, au fait, mon lieutenant, vous ne vous êtes occupé que des

méchants, c'est bien le temps maintenant de s'occuper des bons.

Pierre releva lentement la tête; son regard sévère imposa silence à

Simon qui, étant bouleversé par le changement de physionomie que sa

phrase avait amené, faillit en avaler «sa praline.» Pierre, sombre,

ne dit pas un mot et remonta chez lui, laissant Simon tout honteux,

essuyant son visage encore mouillé, croyant peut-être qu'il enlevait

en même temps le mal qu'il venait de faire.

Puis, colère, rageant, furieux après lui-même, cherchant un motif

pour passer la rage passagère qui le secouait, il se tourna vers le

nègre, et, le voyant près de la cheminée, il exclama:

--Qu'est-ce que tu fais là, toi, barbouillé? Tu n'es donc pas encore

assez roussi, que tu colles ton museau auprès du feu? Espère! espère!

Je te vas secouer si tu ne décales pas. Le nègre, qui connaissait les

procédés expéditifs de Simon quand il était en colère, n'avait pas

attendu la fin de la phrase pour décamper.

Le matelot maussade sortit à son tour.

--C'est-il du bon sens de se fâcher de ça! Est-ce que c'est ma faute,

à moi, si la petite pense à la mère? Espère! espère! faudra bien en

finir... Au fait! est-ce que j'ai pas le droit de voir ça, moi?

C'est moi qui l'ai élevée, la moutarde... Et peut-être bien qu'on

pourrait..., si on savait ous'qu'est sa mère, se promener de ce

côté-là et lui dire:

--Tiens..., ma bellotte..., regarde un peu voir, là-bas, celle qui

passe... Eh bien, envoie-lui un baiser...

Il n'y a pas de bon sens aussi,... puisque le coquin est puni. D'abord,

il n'y a que lui que je haïssais... et si l'autre est restée une

honnête femme... Espère! espère! elle a fini son temps...

Et le matelot se promenait sous les arbres, sans voir son lieutenant,

accoudé sur l'appui de la fenêtre ouverte, au premier étage, triste

et pleurant silencieux, au souvenir de ce que lui avait raconté son

matelot.

C'est que Pierre avait un caractère absolu: il avait condamné, et sa

condamnation ne permettait pas le pardon... On avait été sans pitié,

il serait sans pitié... Est-ce à dire que Davenne n'avait pas de

coeur? Non!... peut-être, comme à cette heure, des larmes auraient pu

modifier sa volonté; mais Pierre vivait au milieu de gens auxquels il

était défendu de parler d'_Elle_.

Il vivait avec sa haine... Et lorsque, comme ce jour, les dimanches il

ouvrait sa fenêtre, en voyant le soir passer dans les blés verts

les amoureux pendus aux bras l'un de l'autre, le regard noyé dans le

regard, la main dans la main, les lèvres presque sur les lèvres, il

pensait, lui, que cette joie de l'amour partagé lui serait désormais

défendue... Il était veuf, et il était mort! Alors, sa haine

s'augmentait: il regrettait à l'heure du crime de n'avoir pas tué et

la femme et l'amant. La loi, devant son honnêteté trompée, aurait

brisé son glaive; il serait sorti du tribunal acquitté, honoré, et

il aurait vécu, se consacrant à son enfant. Il aurait pu trouver une

compagne dévouée, et il aurait recommencé sa vie.

À cette heure, quand Pierre, épouvanté, se demandait le but de la vie

qu'il s'était faite, le rouge couvrait son front; car il était bon et

honnête, et sa vie entière était vouée au mal!... à la vengeance!

la jouissance de l'égoïsme lâche! La douleur devant lui, la

souffrance, le repentir, les larmes auraient assurément changé sa

conduite. Après avoir entendu la plainte naïve de son matelot ému, il

avait été embrasser sa fille et il avait vu que la petite Jeanne,

elle aussi, avait les yeux rouges... Ennuyé, il s'était retiré, et

Madeleine de Soizé, en le reconduisant, lui avait dit tout bas:

--Je suis encore tout émue... Jeanne qui vient de me demander... où

est enterrée sa mère!

Nerveux, mordant ses lèvres, se contraignant, Pierre s'était aussitôt

réfugié chez lui; puis, pour chasser ce souvenir persistant, ce rappel

de sa veuve, après s'être fiévreusement promené dans sa chambre,

il prit un livre dans sa bibliothèque et se laissa tomber dans un

fauteuil. Le livre avait pour titre: _Les Pauvres_; il l'ouvrit au

hasard, lisant d'abord sans comprendre, sans pouvoir, à mesure qu'il

assemblait les mots, saisir le sens des phrases; tout à coup, il se

dressa, une page l'avait intéressé, il lut: _Les petits enfants_.

Voici l'histoire:

«Toutes les commères étaient sur leurs portes et la regardaient avec

mépris; les enfants avançaient vers elle leur petit museau sale; les

chiens allaient flairer ses jupes et revenaient en grognant; les hommes

indifférents disaient:

--Tiens! c'est la Jeanne!

Le soleil couchant empourprait le ciel, et la brise, qui avait

effeuillé les lilas et les pommiers en fleur, passait tiède et

parfumée.

Elle,--la Jeanne, comme ils disaient,--elle avait bien vingt ans; elle

était pâle; ses cheveux mal peignés tombaient en mèches lourdes

sur ses épaules; la misère avait creusé ses joues, et la honte, ce

jour-là courbait sa tête.

Un petit chérubin, yeux brillants, joues roses et cheveux ébouriffés,

se pendait à sa jupe et marchait en regardant derrière lui; il

souriait aux morveux qui lui faisaient la grimace.

Ils étaient tristes à voir tous les deux, seuls au milieu de ce

village vivant et de cette nature gaie...

Elle traversa le pays et s'arrêta devant la dernière maison du

village... L'enfant, la voyant heurter la porte, alla au-devant des

bambins qui les avaient suivis; les autres reculèrent d'abord, mais

comme il avançait toujours en souriant, ils s'apprivoisèrent, les

petits terreux, et l'on joua ensemble.

La Jeanne avait heurté la porte... Un vieillard était venu et,

reculant devant elle, il avait dit:

--Qu'est-ce que tu veux ici?

Jeanne s'était appuyée au chambranle de la porte pour ne pas tomber...

--Allons! allons! va-t'en, avait continué l'homme; sors d'ici,

mendiante, salis pas ma maison!

--Père! avait supplié Jeanne.

--Va-t'en!... va-t'en...

Mais la pauvre femme s'était avancée jusqu'à la table et le corps

courbé, la tête basse, d'une main elle cachait ses yeux inondés de

larmes, décidée à se faire chasser plutôt qu'à reculer.

--Père? moi?... Est-ce qu'une mendiante comme toi est ma fille?... Ma

fille!... J'ai eu un enfant que ma pauvre défunte adorait... C'était

une bonne et belle fille pour laquelle nous voulions donner notre vie...

Avant le jour, vent, pluie ou neige, nous allions forcer la terre à

nous donner de quoi en faire une dame... Sitôt qu'en nous privant nous

avons pu la retirer de l'école pour la mettre en pension, nous l'avons

fait. Nous la voulions belle, et, pour qu'elle le fût, rien ne nous a

coûté, ni force ni santé...

Quand nous l'avons eu élevée, honnête comme son père, pure comme sa

mère, nous avons continué à nous sevrer, nous qui avions besoin de

tout, pour lui gagner une dot qui lui donnât l'homme que nous voulions.

Nous touchions le but... et quand, avec la vieille, nous rentrions, le

soir, souper, nous nous consolions en regardant l'enfant belle et

digne de nous. Et, la... la gueuse..., un jour elle est partie avec un

vaurien... Elle a fait rire tout le pays des gens qui s'étaient tués

pour elle!...

Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de la Jeanne et

par les cris joyeux des enfants qui jouaient au dehors.

À force de pleurer et de passer, par tous les temps, des heures sur la

route pour voir si sa fille revenait, la vieille... a toussé, puis elle

s'est couchée... et nous l'avons conduite au cimetière... et elle a

voulu qu'on lui mît dans la main le petit bonnet brodé qu'elle avait

fait pour la première communion de sa fille...

--Père..., père..., grâce!

--Pendant ce temps-là... elle, la honte! quelle vie!... Les Parisiens

qui venaient chez nous me disaient: «J'ai vu votre fille au Bois

hier...»

--J'ai pas de fille!

--Mais si, père Coutaud..., votre petite Jeanne!... On la nomme Jeanne

la Limande.

--Le premier qui me parle de cette fille, j'y ouvre le crâne avec ma

bêche... Alors, j'ai plus osé sortir d'ici... Il me semble qu'on rit

quand je passe... J'ai plus osé aller à Paris de peur que la fille qui

m'accrocherait au coin d'une rue ne soit la mienne... Ma fille! allons

donc, est-ce que j'ai une fille, moi?... Hors d'ici, mendiante; oh!...

et plus vite ça...

--Père, grâce! grâce!

--Veux-tu t'en aller?...

Et l'homme prit la Jeanne par le bras pour la jeter à la porte; mais la

fille se cramponna aux meubles...

--Pitié!... père!... pitié!

--Veux-tu t'en aller!...

Et la lutte continuait.

Tout rouge, moite de sueur, les cheveux sur les yeux, le petit entra

dans la chambre aux cris de sa mère... De ses petites mains il écarta

sa chevelure blonde et dit crânement au vieillard:

--Pourquoi que tu fais pleurer maman, puisqu'on dit que c'est toi mon

grand-père?

Le père Coutaud lâcha Jeanne, et, les yeux écarquillés, il regarda

l'enfant, muet, immobile, ne se rendant pas compte des sentiments

nouveaux qui l'envahissaient; puis il voulut parler, mais il balbutia;

des larmes emplirent ses yeux, et, pour les cacher, il embrassa et

l'enfant et la mère!»

Le livre lui tomba des mains; c'est alors qu'il se mit à la fenêtre,

voulant réagir contre ce cri de pardon qui revenait sans cesse battre

son oreille; mais le tableau de son enfant pleurant se présentait à

ses yeux, son imagination se frappait.

La petite Jeanne était maladive. Est-ce qu'un jour ce n'était pas elle

qui souffrirait de la vengeance sans pitié qu'il poursuivait?... Le

coupable, l'ami traître était puni, atrocement puni. La femme avait

déjà depuis longtemps expié par la honte, par le désespoir et par la

misère, sa faute... C'est maintenant sur sa fille qu'allait retomber le

châtiment de la mère coupable.

S'il se décidait aujourd'hui à atténuer le mal, que pouvait-il faire?

Il n'était plus rien en ce monde; sa femme le croyait mort, et, pour

la société, pour l'état civil, il était mort. Sa femme était veuve,

veuve d'un vivant. Elle l'avait oublié, assurément, et elle ne devait

avoir qu'une pensée: sa Jeanne. Là, peut-être, était l'atténuation.

S'il consentait à se séparer de son enfant, à la placer dans un

pensionnat, il ferait, par une lettre et par l'entremise de son matelot,

prévenir Geneviève que, sous la condition de laisser l'enfant dans la

maison où elle était placée, on lui dirait où était Jeanne, et elle

serait autorisée à l'aller voir. Mais rien ne pouvait empêcher la

mère de réclamer son enfant, et si, malgré ses promesses, Geneviève

ramenait sa fille chez elle, il lui devenait impossible de la reprendre,

surtout légalement, et que deviendrait-il sans l'être adoré pour

lequel il vivait?

Ne valait-il pas mieux conduire l'enfant devant le caveau de famille, et

continuer le lugubre mensonge? Mais aujourd'hui Jeanne savait lire...

et le nom de son père sur les dalles rendait cette supercherie

impossible...

--Au reste, pensa-t-il tout à coup, qu'est-elle devenue? Est-elle

vivante seulement?... S'est-elle arrêtée dans la voie honteuse où

elle s'engageait... Est-elle digne encore de l'intérêt qu'ils semblent

maintenant lui porter?... Qu'est-elle devenue enfin?

Et, quoi qu'il fît pour chasser cette pensée, elle revenait sans

cesse... Aussi ennuyé, nerveux, il dit:

--Il faut que je sache ce qu'elle est devenue.

Il fit appeler Simon. On lui dit que le matelot venait de sortir.

--Bah! demain, je ne penserai plus à tout cela...

Et il se retira dans sa chambre, cherchant toujours à éloigner cette

agaçante idée... Il eut beau faire, rien ne put la chasser de son

cerveau. Il voulut voir Jeanne: l'enfant dormait; il monta dans sa

chambre et redevint plus gai en voyant le charmant baby endormi, calme,

dans le flot de ses cheveux blonds, qui formaient comme une auréole

autour de son visage rose. Il se pencha pour l'embrasser doucement, afin

de ne pas l'éveiller. Jeanne souriait, et ses lèvres rouges remuaient,

elle rêvait. Il écouta et il l'entendit dire:

--Petite mère aimée...

Pierre se releva aussitôt; il sortit de la chambre, agité, fiévreux;

il alla se jeter sur son lit, croyant avoir le sommeil et l'oubli; mais

ce fut en vain.

Le jour le retrouva, pleurant et gémissant.

--Mais que vais-je faire alors,... malheureux que je suis?

Lorsqu'il fut levé, il fit appeler son matelot. Simon, lui

répondit-on, était parti au petit jour. Pierre fut ennuyé, mais non

étonné. Simon, depuis qu'on était à Charonne, était considéré

comme un compagnon: c'était le confident de son lieutenant; il vivait

libre, et il en prenait à son aise. Lorsque la maison était triste, il

disait:

--Espère! espère!... je vas me mener à l'air...

Et il passait sa journée dehors; aussi était-on habitué dans la

maison à ces absences.

Davenne remonta chez lui en donnant l'ordre qu'au retour de Simon on le

lui envoyât immédiatement...

Mais Simon n'était pas près de rentrer; il avait pris des munitions de

bouche, avait garni sa bourse et était parti en disant:

--Je vas faire un coup de ma tête... Ça ne peut nuire à personne!

Espère! espère!

Et le chapeau vissé sur l'arrière de la tête, fredonnant une chanson

de bord, faisant la chaloupe en marchant, il descendit l'avenue de

Charonne, la rue, et se dirigea vers la rue Payenne.

Et vingt minutes après il entrait chez le marchand de vin du coin de la

rue, une vieille connaissance à lui.

C'était là que le matin, lorsque Pierre Davenne habitait le petit

pavillon, il venait pour tuer le ver. Il se fit servir une bouteille

de vin blanc, invita le marchand de vin à en prendre sa part, et

l'interrogea sur le quartier. Simon savait mentir, nous l'avons vu, et

quand son ancien fournisseur lui demanda ce qu'il avait fait depuis la

mort de son maître, il répondit sans sourciller:

--Moi, je me suis rembarqué, et j'ai fait le tour du monde!...

Et il donna les plus scrupuleux détails sur ce qu'il avait vu; jamais,

assurément, le digne commerçant n'avait supposé qu'il existait

dans la création des choses aussi surprenantes. Quand il eut fini son

histoire et qu'on lui demanda:

--Et maintenant, est-ce que vous avez quitté le service tout à fait?

--Peut-être bien que oui... peut-être bien que non. Ça va dépendre,

je me suis amené dans le quartier parce que je voudrais retrouver mon

ancienne maîtresse...

--Ah! oui, la veuve!

--Sait-on ce qu'elle est devenue?

--Ma foi, non! Vous avez su qu'on l'a ramassée quasiment morte devant

sa porte, le soir de l'enterrement...

--Ah!

--Oui, et on l'a relevée, rentrée chez elle. Mais, le lendemain, on

l'a transportée dans une maison de santé... Elle était tout à fait

malade. Dans le quartier, on croit qu'elle est morte, ou qu'elle est

folle..., car jamais on ne l'a revue.

Il passa un frisson dans le corps du matelot... Morte ou folle! il

n'avait pas pensé à cela. Morte seule! sans savoir ce qu'était

devenue son enfant... ou folle: cherchant toujours sa Jeanne!!!...

Décidément, son lieutenant lui semblait bien cruel.

Après avoir longuement interrogé pour ne rien savoir, sinon que le

pavillon avait été loué à un sculpteur qu'on ne voyait presque

jamais, qui ne sortait que le soir, Simon dit au revoir à son ami, vida

son verre, passa sa manche sur sa bouche et sortit en se disant:

--Comment que je pourrais bien avoir de ses nouvelles?... savoir si

elle est encore de ce monde? Et il gratta son crâne de ses ongles

durs, tâchant de faire jaillir une idée de son cerveau. Il marchait,

grognant, jurant et ne trouvait rien.

Pour éclaircir ses idées, il renouvela sa «praline» et se mit à

marcher avec rage... Il était remonté vers les boulevards, avait pris

la rue du Chemin-Vert, et s'engageait dans la rue de la Roquette; un

convoi passait qui l'obligea à s'arrêter; il regarda machinalement

autour de lui pour voir où il était. En face de lui se trouvait

la boutique d'un marbrier-jardinier, spécialiste de monuments

funéraires... Une ancre servait d'enseigne; il lut ce qu'il y avait

au-dessous, et remarqua cette phrase: _Entretien de tombes à l'année_.

--Espère! espère! exclama-t-il alors; j'ai mon idée...

Et content de lui, il se dirigea vers le cimetière du Père-Lachaise.

L'idée de Simon était la plus simple du monde: il allait dans le

cimetière; assurément le caveau de la famille Davenne devait

être confié aux soins d'un des marbriers spéciaux; il allait donc

s'adresser au conservateur du Père-Lachaise où on lui donnerait les

renseignements qu'il désirait, ou bien où on lui indiquerait le moyen

de les avoir.

Dès qu'il fut entré, il se dirigea vers le monument. Simon était un

croyant; il savait pertinemment que son lieutenant n'était pas enterré

là, mais cela n'y fit rien: il ôta respectueusement son petit chapeau,

expectora, se mit à genoux et fit avec conviction une courte prière

pour le repos de l'âme de son maître. Simon était pour la forme.

Ayant fait sa prière, il regarda à travers la grille de la porte, dans

l'intérieur du monument... Les couronnes étaient neuves, des vases

étaient pleins de fleurs naturelles, toutes fraîches...

--Ah! mais! fit Simon, c'est bien entretenu, çà!...

Et, apercevant un gardien qui s'était arrêté et semblait le

surveiller, étonné sans doute de la curiosité irrespectueuse du

matelot, il alla vers lui:

--Dites donc, monsieur, est-ce que vous ne pourriez pas me dire le nom

et me donner l'adresse de celui qui est chargé d'entretenir ce caveau?

Le gardien le regarda, trouvant singulière la question, singulière la

curiosité et singulier le personnage.

--Pourquoi me demandez-vous ça?

Simon vit tout de suite qu'on le prenait pour un autre, c'est-à-dire

pour un de ces gredins sacrilèges qui rôdent dans les cimetières et

volent dans les monuments funèbres les flambeaux des chapelles... Il

s'empressa de répondre:

--Dites donc, eh! camarade, il ne faut pas se tromper... C'est

Simon Rivet qui vous parle, le matelot de... celui qui est là... du

lieutenant Pierre Davenne... Je reviens de faire le tour du monde (il

y tenait), et ma première pensée au retour a été pour mon pauvre

maître.

Le gardien changea aussitôt de ton et il dit:

--Il est confié aux soins d'une femme qui probablement connaissait la

famille; elle vient tous les deux ou trois jours, elle est toujours en

deuil.

--Une femme! De quel âge?

--Environ vingt-cinq ans.

--Merci bien, je tâcherai de la voir ici.

Et le gardien s'étant éloigné, Simon s'écria:

--Espère! espère! je m'amarre ici... et quand je devrais y venir tous

les jours... faudra bien que je la voie... Vingt-cinq ans... c'est elle!

Elle vient tous les deux ou trois jours. Pauvre chère femme!... Ah!

c'est bien, ça!... c'est bien!

Et il essuyait brutalement une larme qui coulait sur sa joue.

--Je me vas embosser là, à l'ombre!...--Et il se plaçait derrière

le monument, de façon à ne pas être vu,--et j'espère... Ainsi, cette

pauvre malheureuse se désole pendant que l'autre est vivant!... Et

elle vient là comme une sainte... Elle vient s'abîmer à force de

pleurer... Crédié! elle n'est pas la seule qui ait fait ce qu'elle a

fait... Ça me fait quelque chose d'être ici.

Simon était là depuis deux grandes heures; il s'était à son tour

raconté, pour se distraire, son voyage autour du monde..., lorsqu'il

vit descendre par la grande avenue une femme vêtue de deuil; il se

cacha aussitôt. Malgré son long voile de veuve, il la reconnut,

c'était elle! Geneviève Davenne..., la veuve du vivant. Elle avança

lentement, recueillie; elle portait un bouquet de fleurs nouvelles; elle

passa sans le voir près du matelot; étant entrée dans le monument et

en ayant fermé la porte, elle s'agenouilla et se mit à prier. Simon

se glissa sans bruit près de la grille; ne pouvant voir sans risquer

d'être vu, il appliqua sa large oreille sur la serrure de la porte.

Après une longue prière, il entendit la voix suppliante de la jeune

femme qui disait:

--Pierre..., mon Pierre..., je suis bien punie maintenant. Pierre,

grâce!... grâce! Fais-moi retrouver mon enfant!

L'émotion secouait le matelot; il eut un mouvement si brusque pour se

reculer qu'il en avala sa praline. C'était trop! Il avait deux grosses

larmes sur ses joues tannées.

--Espère! espère! grogna-t-il, je ne te quitte plus...

Et il se blottit dans un coin, attendant patiemment le départ de celle

qu'on appelait la veuve. Simon voulait la suivre et savoir ainsi sa

demeure.

La femme du mort, Tome II (1897) · 第 8 / 44 题