M. Duriez baissait la tête comme un coupable.

--Tu comprends, ma chère amie, commença-t-il, que je ne lui aurais pas

tout donné...

--Je l'espère bien! s'écria sa femme, qui avait rougi d'indignation.

Elle prit le volume des mains de la jeune fille, qui s'était

approchée, et le posa devant elle, sur la table, d'un geste

majestueux.

--Tu me le laisseras bien finir, mère? dit Gabrielle, dont le ton

suppliant n'obtint de sa mère qu'un solennel:--Nous verrons.

Pour le coup la petite se révolta.

--C'est trop fort! murmura-t-elle. J'ai dix-huit ans maintenant, et je

peux bien lire autre chose que des niaiseries!... Je ne connais aucun

de nos auteurs; je n'ai ouvert d'histoire que celle de l'abbé je ne

sais plus qui... Je sais presque _Hernani_ par cœur, mais c'est grâce

à l'une de mes amies, qui l'avait pris chez elle, dans la

bibliothèque...

--Tu as lu _Hernani_! dit madame Duriez, et avec une de tes amies qui

se cachait de ses parents!... Tu me feras le plaisir de me nommer

cette petite sotte, afin que je puisse empêcher que tu remettes les

pieds chez elle.

--Je trouve qu'on élève les filles d'une façon absurde, fut la

conclusion que M. Duriez donna à cette petite scène: conclusion qu'il

eut soin d'émettre à voix basse, et de couvrir, par surcroît de

prudence, avec le bruit d'une allumette qu'il enflamma contre la

table.

Madame Duriez éprouva cependant quelque confusion de sa sévérité,

surtout lorsqu'elle vit deux larmes qui brillaient dans l'obscurité au

bord des longues paupières de sa fille.

--Viens ici, mignonne, lui dit-elle. Tu finiras _le Marquis de

Villemer_, mais il faut auparavant que tu écoutes la belle histoire de

soldats qu'Émile allait nous raconter.

Gabrielle se mit à rire; la dernière phrase de sa mère avait été dite

en effet comme pour consoler un petit enfant.

--Voyons l'histoire de soldats, fit-elle avec gaieté.

Cependant, Émile était vexé: l'effet qu'il avait compté produire se

trouvait gravement compromis par cette longue interruption.

--Ah! j'en étais sûr, dit-il d'un air moqueur, quelle femme

résisterait au récit d'une belle bataille?

Il avait voulu taquiner sa sœur, et il est certain qu'elle se fâcha

un peu.

--Je t'en prie, Émile, ne dis pas comme cela «les femmes». Quand vous

avez prononcé ce mot, vous autres jeunes gens, vous vous croyez bien

grands garçons: ce n'est pas gentil.

--Mais qu'ai-je dit d'offensant? C'est très joli à vous d'admirer le

courage.

--Le courage ne se trouve pas nécessairement et exclusivement dans la

doublure d'un uniforme. Il existe aussi sous une redingote ou une

blouse, voire même sous une robe de mousseline.

--Bravo, petite! s'écria M. Duriez.

--Gabrielle pose pour les idées larges, déclara Émile.

La jeune fille fut bien tentée de répondre: Cela vaut mieux que de

poser pour une coupe d'habits ou pour une coiffure; mais elle se

mordit les lèvres et fit une variante:

--J'aime mieux cela que de poser pour la toilette, dit-elle.

--Tu as tort, ma chère: c'est bien plus ridicule, surtout pour une

femme.

--Qu'est-ce que tu dis donc, Émile? interrompit son père. Gabrielle ne

pose pour rien, que je sache; quoiqu'elle pût le faire pour la plus

douce, la plus modeste et la plus raisonnable petite personne qui soit

en France et en Navarre.

Gabrielle se glissa auprès de M. Duriez, installa un petit pliant

auprès de son fauteuil, et, entourant le bras de son père avec ses

deux mains jointes, leva sur lui dans l'ombre ses grands yeux profonds

et doux.

--Tu es trop indulgent pour moi, père chéri, mais tu as raison de dire

que je ne pose pas: c'est là ce que je déteste le plus au monde. Ce

n'est pas ridicule, n'est-ce pas? de penser que l'habit, ou

l'uniforme, ou le titre ne fait pas l'homme; c'est une idée un peu

plus vieille que moi, j'espère.

Un long et tendre baiser sur son front fut la seule réponse de son

père.

Le silence qui suivit tira madame Duriez du demi-sommeil auquel elle

s'abandonnait de nouveau.

--Eh bien, eh bien, Émile, fit-elle, et cette histoire que nous

attendons?

--Voilà, dit le jeune homme. Écoutez, je vous réponds que cela en vaut

la peine. C'était en Alsace, un peu après Frœschwiller; Arnaud...

--Frœschwiller? interrompit madame Duriez. Le comte de Laverdie y

était aussi, il paraît; mais pas dans les chasseurs.

Émile eut un mouvement d'impatience.

--Arnaud, reprit-il, faisait partie de la division qui..

--Dans quel régiment M. de Laverdie a-t-il donc servi pendant la

guerre? poursuivit madame Duriez. La marquise me le disait encore

l'autre jour: je me suis étonnée qu'il ne fût pas dans la cavalerie,

je me souviens... Un jeune homme noble, et qui doit faire si bonne

figure à cheval... Ce n'était pourtant pas la ligne, te rappelles-tu,

mignonne?

--Le 117e de ligne, oui, maman, murmura Gabrielle.

--Avertissez-moi quand vous désirerez que je continue, s'écria Émile.

Il était très heureux pour lui que sa mère ne sût pas quelle avait été

la belle conduite de René de Laverdie en Alsace, car alors il est

probable que les aventures de celui-ci auraient passé, dans la

causerie du soir, avant celles du capitaine Arnaud. Mais, bien

souvent, Gabrielle, assise aux pieds de sa marraine, et les yeux fixés

sur la tapisserie de la marquise, avait entendu, tremblante d'émotion,

un récit qui, se présentant maintenant à sa pensée, la rendait tout à

fait incapable de prêter la moindre attention à celui de son frère.

A la bataille même de Frœschwiller, en effet, René de Laverdie,

sous-lieutenant dans un régiment de ligne, avait reçu une blessure

sérieuse. Recueilli et soigné par une famille de paysans, il avait

passé auprès d'eux des jours qui lui semblèrent bien longs, dans

l'impatience où il était d'agir et de lutter. Quels bruits sinistres

arrivaient de temps à autre à ce petit village perdu des Vosges, si

insignifiant que les Prussiens n'y pénétrèrent même pas, et qu'ainsi

le comte put échapper à une humiliante et douloureuse captivité!

Quelles tristes soirées il passa, lorsque, déjà convalescent, mais

encore bien faible, il venait s'asseoir sur le seuil de l'humble

maison qui lui servait d'asile, et que, dans la brume épaisse des

chauds crépuscules de l'été, il entendait monter les plaintes naïves

et les chuchotements consternés des bûcherons et des bergers! Pauvres

gens! ils s'entretenaient des défaites et des malheurs de la grande

France, qu'ils ne connaissaient guère, mais qu'ils aimaient depuis le

jour où ils avaient vu couler son sang.

Un matin enfin, René se sentit presque guéri; il demanda son uniforme,

que ses hôtes cachaient par prudence: non qu'il voulût le mettre

cependant, car sortir ainsi de sa retraite, dans un pays occupé par

les Allemands, eût été une véritable folie. Son intention était de

traverser les montagnes sous un habit de paysan, et de rejoindre au

plus tôt l'armée française. Cependant la vieille Alsacienne, l'aïeule

de la famille qui avait accueilli et sauvé René, étalait sur le lit

du jeune homme la tunique de drap bleu foncé, et lui montrait près de

l'épaule gauche la déchirure faite par une balle; de l'autre côté,

l'épaulette d'or était à demi brûlée et presque arrachée; René

comptait emporter ce débris, ainsi que la poignée de son épée dont il

allait briser la lame.

Tandis qu'il réfléchissait tristement, il fut soudain interrompu par

un grand bruit qui s'éleva au dehors, c'étaient des coups de feu,

auxquels répondirent les cris des femmes et des enfants. René

s'approcha de la fenêtre, et, à peine se fut-il rendu compte de la

cause du tumulte, qu'il sauta sur son épée et s'élança au dehors. La

pauvre paysanne, qui l'avait pris en grande affection à cause de ses

manières douces, et aussi parce qu'elle avait trois petits-fils de son

âge dans l'armée et dans la ligne, avait étendu vainement ses mains

tremblantes pour le retenir.--Monsieur l'officier! avait-elle crié....

faible comme vous êtes!... Mais, comme le jeune homme était parti et

que les détonations plus rapprochées ébranlaient la maison, elle tomba

à genoux et se mit à prier en sanglotant.

Voici ce qui se passait. Un parti de francs-tireurs, poursuivi par un

détachement prussien très supérieur en nombre, s'était précipité dans

le village. Sans songer à s'y barricader, à se réunir et à s'entendre

pour tenter quelque résistance, en proie à une panique folle, les

fuyards se dispersaient déjà dans les ruelles et dans les allées des

maisons, et ils eussent été massacrés isolément de la façon la plus

misérable, si tout à coup René ne se fût jeté au-devant d'eux.

Brandissant son épée, trouvant, dans sa douleur et dans son

indignation, le regard qui commande et les paroles qui raniment et qui

rassurent, il parvint à se faire écouter. Les francs-tireurs, honteux

de leur faiblesse, se groupèrent autour de lui. Ils avaient sur leurs

ennemis quelques minutes d'avance. En un clin d'œil, sur l'ordre de

René, une barricade s'éleva, formée d'une charrette, de pavés arrachés

à la hâte, et même de sacs de blé qui se trouvaient sous la main; les

femmes du village donnaient avec joie ce pain de leurs enfants; dans

l'enthousiasme qui s'était emparé d'elles, quelques-unes même aidèrent

à préparer la défense. Tandis que le combat s'engageait d'un côté, une

seconde barricade, en se formant quelques mètres en arrière, achevait

de couvrir les assiégés.

La lutte fut très sanglante, car les Prussiens, exaspérés par cette

résistance inattendue, s'acharnèrent contre la fragile redoute. Ils

finirent par être repoussés, c'est-à-dire que six ou huit hommes,

restés debout sur une trentaine, abandonnèrent la place. Presque tous

les francs-tireurs, du reste, étaient morts ou blessés. Au moment où

les survivants criaient victoire, on avait vu leur jeune chef tomber

de la barricade, sur laquelle il s'était battu armé du fusil d'un

Prussien; celui-ci s'étant aventuré jusqu'au sommet des sacs de blé,

René l'avait terrassé dans une lutte corps à corps et lui avait enlevé

son arme. On crut d'abord que l'héroïque jeune homme venait d'être

frappé d'une balle, mais on reconnut bientôt qu'il était seulement

évanoui; ses forces, quoique décuplées par sa volonté et par son

courage, refusaient de le servir dès que sa tâche était accomplie.

Heureusement, la forte constitution et la jeunesse du comte

triomphèrent d'une si rude épreuve; il avait échappé comme par miracle

à toute nouvelle blessure, et, après une violente fièvre de quelques

jours, il se remit pour la seconde fois. Ses hôtes le soignèrent

jusqu'au bout, bien qu'ils fussent demeurés presque seuls dans le

village, les autres habitants ayant gagné les villes voisines par

crainte de représailles de la part des Allemands. Lorsque René quitta

ses pauvres amis, ceux-ci le serrèrent dans leurs bras en

pleurant:--«Ah! monsieur l'officier, lui dirent-ils, revenez bientôt

avec l'armée: mon Dieu, que nous revoyons bientôt votre cher uniforme

français!...»

La nuit était complètement tombée sur Montretout, sur le jardin et sur

la terrasse. C'était une belle et douce nuit de juin, et l'on voyait

les étoiles briller, au-dessus des cimes noires des arbres, entre les

rameaux de la glycine. Gabrielle avait posé sa tête contre le bras de

son père; elle n'écoutait pas Émile: et pourtant celui-ci était devenu

presque éloquent dans l'animation avec laquelle il racontait le beau

trait de bravoure et de résolution qui avait valu à son ami Arnaud le

grade de capitaine... La jeune fille songeait à un petit hameau des

Vosges, attaqué, éperdu, dans les cris et la fumée, sous un ardent

soleil d'août; à des sacs, d'où le blé s'échappait comme du sang par

les déchirures des balles; à douze Français luttant contre trente

Prussiens; à un jeune homme pâle, intrépide, superbe, debout sur une

barricade, une épée sanglante à la main... Elle pensa aussi aux

généreux paysans qui l'avaient entouré de leur dévouement naïf et qui

avaient pleuré en lui disant adieu. Elle sentit que ses propres yeux

se remplissaient de larmes:

--Pauvres gens! murmura-t-elle, ils n'ont jamais revu «le cher

uniforme français».

V

Émile Duriez se coucha ce soir-là enchanté de lui-même,

s'applaudissant de sa finesse, bénissant le prestige du courage

militaire dans un cœur féminin. Il avait remarqué l'émotion de sa

sœur, et l'attribuait sans peine à l'effet de son récit, lequel, du

reste, en était digne.

Ernest Arnaud était un homme à l'esprit médiocre et au cœur léger;

mais, comme soldat, sa valeur fût devenue légendaire au temps de

Charlemagne, et plus tard, le chevalier sans peur et sans reproche lui

aurait serré la main avec admiration. A notre époque même, où les

progrès de l'art de la guerre ont laissé si peu de place au courage

personnel, il s'était fait remarquer; d'autant plus qu'il joignait à

cette ardeur un coup d'œil prompt et sûr, de la résolution, et une

véritable intelligence du métier d'officier. C'était du reste un

agréable compagnon, d'une amitié facile et cependant fidèle, et d'une

gaieté à mettre en train tout le régiment: il était très aimé parmi

ses frères d'armes.

Il arriva chez madame Duriez en grande tenue, comme celle-ci l'avait

souhaité, et irrésistible avec sa fière mine, sa vivacité de bon ton,

ses yeux brillants de jeunesse et de belle humeur. Il fut accueilli

comme un ancien ami. Rien, par exemple, ne lui causa plus d'étonnement

et ne l'amusa autant que les protestations de reconnaissance

maternelle dont il fut accablé dès qu'il entra. Il s'en défendit de

son mieux, et mordit sa moustache pour ne pas éclater de rire en

rencontrant le regard d'Émile.

La soirée passa comme par enchantement. Au dîner, on ne s'aperçut de

la présence d'un étranger que par l'animation et l'intérêt de la

conversation. Arnaud remplaçait l'esprit par la verve; il contait

bien, et les anecdotes ne lui manquaient pas: au besoin il en eût

inventé. D'ailleurs, il était lui-même sous le charme: dès qu'il avait

vu mademoiselle Duriez, il avait désiré lui plaire. Or, quand le

capitaine Arnaud voulait gagner un cœur, il mettait à en faire la

conquête autant de feu qu'à l'attaque d'une redoute; les succès qu'il

avait obtenus jusqu'alors, dans le domaine du sentiment comme sur les

champs de bataille, n'étaient pas destinés à lui faire changer de

système.

De la salle à manger on passa au jardin, et de là dans la salle de

billard. Tout le monde joua, même madame Duriez, qui poussait les

billes avec une gravité et une maladresse incroyables. Arnaud lui

donna des conseils.

Quand on fut remonté au salon, Émile proposa de faire de la musique;

il pria sa sœur de chanter quelque chose. Gabrielle avait une jolie

voix, mais elle répondit qu'il lui était difficile de s'accompagner

elle-même.

--Qu'à cela ne tienne, dit son frère, je suis à ton service.

La jeune fille fit une petite moue.

--J'ai appris du nouveau pendant ton absence, et tes doigts ont dû se

rouiller au régiment. J'ai peur que cela ne marche pas très bien.

--Bah! tu verras, essayons toujours.

Ils essayèrent en effet, mais cela ne marcha pas du tout; Émile

s'embrouilla tristement en accompagnant l'air des _Bijoux_.

Il fallut y renoncer.

Comme le jeune homme quittait le piano d'un air contrarié, son ami

s'en approcha.

--Je ne puis, dit-il, perdre le plaisir d'entendre chanter

mademoiselle sans faire de mon côté quelque tentative. Je n'ai pas de

fameux doigts non plus, mais enfin, si vous voulez bien me

permettre...

Il s'assit sur le tabouret, et accompagna tous les airs que l'on

demanda à la jeune fille de façon à prouver qu'il était musicien. On

le pressa naturellement de jouer quelque morceau; il le fit, et montra

un talent qui, pour n'avoir rien de remarquable, ne surprenait pas

moins chez un officier de cavalerie.

Madame Duriez, tout émerveillée, admirait qu'avec un sabre et des

éperons on pût faire courir sur le clavier des doigts presque aussi

légers que ceux d'une femme.

Émile était maintenant enchanté de sa maladresse et de ses fausses

notes. Il ne mettait pas sa vanité dans les arts d'agrément, qu'il

avait tous cultivés avec des résultats en général aussi satisfaisants

que pour la musique. Ce qu'il avait désiré, c'était de faire entendre

à son ami, dont il connaissait bien les goûts, la voix juste et

fraîche de sa sœur. Mais ce petit incident se terminait d'une manière

propre à combler son espérance. Les morceaux à quatre mains, et les

duos avaient en effet succédé aux soli de Gabrielle et aux valses

d'Ernest Arnaud. Les jeunes musiciens déchiffraient ensemble, riant

aux mêmes endroits lorsqu'il leur arrivait de se tromper, et

s'avertissant d'un regard ou d'un mot aux approches d'un passage

difficile. On voyait le charmant profil de Gabrielle se tourner

quelquefois à gauche, tantôt grave, avec un coup d'œil sérieux pour

commander l'attention, tantôt rieur, le coin de la lèvre relevé

malicieusement sur les dents brillantes.

Le capitaine quitta le piano tout ému et tout ébloui.

--Déjà minuit! s'écria-t-il en entendant sonner la pendule. Avec

quelle rapidité passent les bons moments! Voilà une soirée qui m'a

semblé bien courte.

--Il ne tient qu'à vous d'en avoir souvent de semblables, si toutefois

vous êtes sincère, dit M. Duriez. Vous nous ferez plaisir de

considérer comme vôtres notre famille et notre maison.

Le jeune homme remercia et resta encore un instant, tandis que son

ordonnance, qui jouait aux cartes dans la cuisine, recevait l'ordre de

sortir les chevaux.

Quelques minutes après, Ernest Arnaud traversait au grand trot allongé

les beaux bois de Ville-d'Avray éclairés par la lune. En sa qualité de

chasseur à cheval, il n'était pas fort porté à la rêverie; il ne

goûtait que médiocrement le charme de la solitude au sein des paysages

mélancoliques, et il eût cru faire trop d'honneur aux étoiles en leur

comparant les yeux de mademoiselle Duriez. Il ne ralentit donc pas une

seule fois son allure avant d'avoir atteint Versailles; il ne poussa

aucun soupir et ne leva pas les yeux vers l'astre des nuits; mais il

songea que Gabrielle était la jeune fille la plus naturelle et la plus

jolie qu'il eût encore rencontrée, qu'elle était aussi la plus

spirituelle et sans doute la meilleure, et que si le capitaine Arnaud

se mariait jamais, il n'épouserait nulle autre qu'elle.

--Qui aurait cru, se disait-il en riant, que ce gros Émile, l'homme le

plus lourd de toute la cavalerie légère, pouvait avoir à la maison une

si délicieuse petite sœur?

--Elle n'est certainement pas coquette, pensait-il encore: c'était

donc sans qu'elle y songeât que ses regards se tournaient ainsi vers

moi, si tristes quand je racontais nos dangers, et si brillants au

récit de quelque amusante aventure. Vive Dieu! comme elle est

charmante quand elle rit!... Un vrai petit oiseau, tant elle semble

douce et joyeuse... Et du reste elle en a la voix.

La gaieté gracieuse, entraînante de Gabrielle, avait fait une grande

impression sur l'insouciant officier, qui portait cette devise:

«Qu'importe!» gravée à la poignée de son sabre.

Cette gaieté pouvait devenir un peu folle quand la jeune fille se

laissait aller à toute la vivacité de sa nature. C'était un trait de

caractère contre lequel ses parents avaient dû la mettre en garde, et

qui faisait parfois, non sans quelque raison, frissonner madame

Duriez. Gabrielle avait eu de la peine à comprendre que, dans le

monde, les paroles, les mouvements ne doivent point être spontanés;

elle avait été terrifiée d'apprendre qu'on pourrait la croire étourdie

ou coquette. Ce dernier adjectif, dont elle ne saisissait pas la

portée, ne faisait naître dans son esprit que l'idée de toilettes

extravagantes ou recherchées; mais, tel qu'elle l'entendait, elle ne

souhaitait pas qu'on le lui appliquât. Elle n'était pas timide, mais

naturellement réservée, et, tout enfant, possédait déjà à un haut

degré le sentiment de la dignité féminine: ces dernières dispositions

venaient en aide aux efforts qu'elle devait faire pour tenir en bride

son esprit prompt et fantasque. Elle y réussissait généralement; en

entrant dans un salon, elle savait adopter cette impassibilité

souriante, uniforme moral des femmes bien élevées; mais cela lui avait

semblé tout d'abord un peu dur.--Les messieurs, disait-elle après son

premier bal, nous laissent la variété des toilettes, les fleurs et les

rubans; mais ce vilain habit noir, qu'ils semblent modestement garder

pour eux, ils le font prendre à nos pauvres âmes.

Aussi, Gabrielle Duriez n'aimait pas le monde. Ce qu'elle aimait,

c'était la maison de ses parents qu'elle pouvait parcourir en chantant

depuis le haut jusqu'en bas. Elle ne savait pas, du reste, ce que

c'est qu'un appartement parisien, car M. Duriez avait tout un

hôtel, dont une partie était occupée par ses bureaux, rue des

Petites-Écuries. A la campagne, elle était plus libre encore, bien que

Montretout fût loin d'être pour elle un séjour idéal; quant aux

endroits de bains, tels que Biarritz ou Trouville, elle les avait en

profonde horreur. Cependant, partout où se trouvait sa famille, elle y

était heureuse; là, en dépit des gronderies maternelles, qui ne

l'effrayaient guère, et des taquineries d'Émile, qui la fâchaient et

la ravissaient, elle pouvait rire de tout son cœur, et donner libre

cours à l'ardeur de ses idées et à la tendresse de ses sentiments.

Elle pouvait dire sans crainte tout ce qui lui passait par la tête:

c'était le poème charmant de la jeunesse, de l'enthousiasme et de la

bonté, mais ceci, Gabrielle ne s'en doutait pas.

Cette année-ci pourtant, depuis qu'elle avait quitté Paris, un

changement avait paru se produire dans le caractère de la jeune fille.

Elle était moins animée, ne tourmentait pas sa mère pour que celle-ci

la laissât galoper dans les bois avec Émile, et n'essayait pas

d'entreprendre tout l'ouvrage du jardinier; elle ne ramenait pas trop

de mendiants à la maison, et ne collait plus son joli minois contre

les vitres des bibliothèques en poussant de terribles soupirs qui

semblaient devoir les briser. Au contraire, événement véritablement

remarquable! il lui arriva quelquefois, ayant dans les mains un livre

nouveau, de l'y oublier, et de rester des quarts d'heure entiers avant

d'en tourner un feuillet.

--Gabrielle me rend bien heureuse, dit confidentiellement madame

Duriez à son mari; elle devient tout à fait raisonnable et posée. Je

crois que je suis parvenue à mettre un peu de plomb dans cette petite

tête folle.

--Du plomb, est-ce tellement nécessaire, à dix-huit ans? Elle a été

bien tranquille dernièrement, c'est vrai. Ne serait-elle pas malade?

--Malade, quelle idée! Ah! si elle commence à m'écouter, monsieur

Duriez, il est certain que ce n'est pas votre faute: vous êtes pour

cette enfant d'une faiblesse déplorable; vous riez le premier lorsque

je la reprends.

Le coupable courba le front et ne répondit pas, mais le lendemain il

observa sa fille: en voyant ses joues roses et l'expression heureuse

de ses beaux yeux, il ne put conserver la moindre inquiétude.

Hélas! les grains de plomb dont madame Duriez constatait le poids avec

tant de satisfaction étaient des fusées d'artifice, qui partirent en

pétillant à la première étincelle.

Les visites de la marquise et de son neveu avaient dissipé

l'impression un peu triste que Gabrielle avait gardée de certaine

rencontre sur un escalier de la rue de Grenelle-Saint-Germain. La

jeune fille (pour employer une expression juste sinon élégante)

sentait quelque chose dans l'air; et ce quelque chose ne l'inquiétait

pas, au contraire, elle le respirait avec une curiosité joyeuse.

D'ailleurs, elle ne s'abandonnait pas volontiers aux sentiments

vagues, à la mélancolie, qu'elle trouvait parfaitement ridicules.

Toute candide, toute jeune qu'elle fût, elle se rendait bien compte de

ce qui se passait dans son cœur; seulement elle ne jugeait pas à

propos d'y regarder de trop près.

La gaieté franche et sympathique d'Ernest Arnaud mit de nouveau au

dehors tout l'entrain qui était en elle. La familiarité cordiale avec

laquelle ses parents et son frère traitèrent le jeune capitaine fit

qu'elle ne put elle-même voir dans celui-ci un étranger. Elle s'étonna

ensuite de lui avoir parlé dès le premier moment sans plus d'embarras

qu'à Émile. Dieu merci, elle n'était pas assez fine logicienne pour

savoir qu'aux yeux d'une femme qui aime il n'existe qu'un seul homme,

celui dont l'image est gravée au fond de son âme.

Elle fut, pendant toute la soirée, étincelante d'esprit, d'espièglerie

mutine; elle s'amusa de tout: des saillies de leur hôte, de ses

propres fautes au billard, surtout de leur concert improvisé. Le cœur

du pauvre capitaine fondait à ce rayonnement; Émile entonnait

intérieurement un chant d'actions de grâces; M. Duriez était heureux

de retrouver sa fille comme il aimait à la voir.

Quant à madame Duriez, elle gardait le secret de ses réflexions

particulières, se réservant de les communiquer plus tard à celle qui

en était l'objet.

En effet, le lendemain matin, à peine se trouva-t-elle seule avec

elle, après le départ des deux hommes pour leurs affaires, qu'elle fit

entendre à Gabrielle le plus long sermon dont celle-ci eût encore eu à

remercier l'éloquence maternelle. Sans aucun doute, dans ce discours,

tout n'était pas exagéré; mais, tel qu'il était, il contenait assez

d'hyperboles pour couvrir la pauvre enfant de confusion et lui laisser

l'idée pénible qu'elle s'était conduite avec la plus grande

inconséquence. Ce qui portait madame Duriez à s'exprimer avec tant de

chaleur, c'est qu'elle n'avait pas deviné sa fille et tremblait à

l'idée qu'Arnaud avait pu lui plaire. La désolation de la petite était

profonde, quand tout à coup la main même qui la blessait lui apporta

le baume le plus propre à la guérir. Sa mère se mit à parler de madame

de Saint-Villiers:

--Tu ne saurais croire combien je me félicite que ta marraine n'ait

pas été là! Une personne d'une si haute distinction!... Qu'aurait-elle

pensé?

De la marquise, madame Duriez passa au comte, par une transition qui

semblait naturelle; elle dit quelques mots sans trop cacher son jeu,

car elle n'eût point été fâchée que Gabrielle comprît. Dès lors, elle

put continuer sans être interrompue ses remontrances et ses

explications; les regards suppliants et consternés de Gabrielle

s'éclairèrent si vivement que la jeune fille eut à peine le temps

d'abaisser ses longues paupières pour les cacher.

Quoi! pensa-t-elle, les choses en sont là! Maman y pense et la

marquise en a parlé!... C'est donc bien vrai? Il pourrait songer à

moi?.. mon Dieu!...

--Chère maman, dit-elle en contenant son émotion, je te comprends très

bien, je t'assure. Tu n'auras plus jamais à te plaindre de moi; je

vais être si tranquille et si raisonnable que tu en seras étonnée. Et

puis, si par hasard tu m'entends encore causer à tort et à travers, tu

n'auras qu'à me faire un petit signe... comme cela, vois-tu? et je me

tairai tout de suite, fussé-je au milieu d'un mot!...

Mais cette idée de rester la bouche béante sur un clin d'œil de sa

mère parut tout à coup si plaisante à Gabrielle, qu'elle ne put tenir

son sérieux, et se mit à rire à la fin de sa phrase.

--Cela n'a pas de bon sens! dit la pauvre madame Duriez, qui sourit

malgré elle. Voyons, Gabrielle, tu as dix-huit ans...

A ce moment, on frappa à la porte.

--Pardon, madame, dit un valet de chambre, c'est la cuisinière qui

attend les ordres de madame.

--Ah! bien, fit madame Duriez, qu'elle monte.

--Va, mère chérie, je te promets que je n'oublierai pas un mot de ce

que tu m'as dit.

Et Gabrielle, après avoir embrassé sa mère courut au jardin, où elle

eut la satisfaction de découvrir que sa monstrueuse rose Paul-Néron,

la gloire de son parterre, avait enfin consenti à s'épanouir dans

toute sa beauté.

Quelques semaines se passèrent, pendant lesquelles on vit plusieurs

fois à Montretout madame de Saint-Villiers et son neveu, tantôt

ensemble, tantôt séparément. A la suite d'une promenade au Bois, il

arrivait à René de traverser le pont de Boulogne et de venir causer un

moment avec madame Duriez et sa fille. Pourtant ses visites

conservaient toujours un caractère officiel et cérémonieux.

Le capitaine Arnaud, au contraire, avait pris à la lettre l'invitation

de M. Duriez de se considérer comme de la famille. Il commença par

inventer mille prétextes pour se présenter chez ses nouveaux amis

aussi souvent que possible, ce qui était toujours bien moins qu'il ne

l'eût désiré. Émile aurait pu être touché de l'amitié extraordinaire

que son ancien supérieur lui témoigna tout à coup, s'il n'avait su

parfaitement à quoi s'en tenir sur ce point. Quand sa présence chez

les Duriez fut devenue si naturelle qu'on s'étonnait de ne pas l'y

voir, Arnaud renonça à en donner chaque fois une explication qui lui

coûtait bien de la peine; imaginer... D'ailleurs, on recevait beaucoup

dans cette maison hospitalière; on donna quelques fêtes. Le comte de

Laverdie et le capitaine Arnaud n'étaient pas les seuls qui, pour une

raison ou pour une autre, songeassent à obtenir la main de

mademoiselle Duriez mais il est certain que, parmi les nombreux

rivaux, nul n'était plus amoureux que celui-ci ni plus noble que

celui-là.

Madame Duriez, inébranlable dans sa préférence qu'inspirait

l'ambition, voyait avec une joie intense le moment s'approcher où sa

fille serait comtesse de Laverdie et nièce de la marquise de

Saint-Villiers.

Si Gabrielle et René n'étaient pas encore officiellement fiancés,

c'était seulement parce que la vieille marquise redoutait les unions

trop précipitées; elle voulait laisser à ses deux enfants le temps de

se connaître un peu, car elle ne doutait pas qu'ils ne s'en aimassent

davantage. Des trois, elle était la plus tendre et la plus romanesque;

Gabrielle avait cependant le cœur bien ardent et l'imagination bien

vive, mais, elle, n'avait-elle pas dix-huit ans? et n'était-ce pas son

propre bonheur qui la faisait ainsi rêver?

Depuis la première soirée qu'Ernest Arnaud avait passée à Montretout,

madame Duriez ne s'était plus trouvée dans le cas d'avoir à réprimer

la vivacité parfois étourdie de sa fille. Celle-ci, en effet, était

peu à peu tombée dans une disposition tout autre, qui, chez cette

nature décidée, n'était pas de la mélancolie, mais bien réellement de

la tristesse. On ne le remarquait pas autour d'elle; car la seule

personne qui aurait pu s'en apercevoir, c'est-à-dire sa mère,

s'applaudissait de cette tranquillité, dans laquelle elle voyait le

bon résultat de ses observations.

Gabrielle était malheureuse et le devenait chaque jour davantage. Elle

savait maintenant que le comte de Laverdie recherchait sa main, mais

elle avait cessé de s'en réjouir.

Tout d'abord, lorsqu'elle l'avait appris, elle s'était dit que

naturellement le jeune homme l'aimait, puisqu'il souhaitait de

l'épouser. Ses manières vis-à-vis d'elle étaient graves et froides, il

est vrai; il parlait à peine; mais cette réserve excessive était sans

doute dictée par quelque loi du monde ignorée de la jeune fille.

Pourtant, elle songeait à leur première rencontre, à cette vive

sympathie qui était née entre eux dès qu'ils s'étaient parlé; ils

l'avaient ressentie également, elle en était certaine, et ils se

l'étaient exprimée, sans cependant avoir prononcé un seul mot

différent des banalités de bon goût qui se débitent pendant un bal...

Que s'était-il donc passé? et pourquoi ce délicieux moment n'était-il

jamais revenu?

A mesure que le temps s'écoula et que les visites de M. de Laverdie se

multiplièrent, Gabrielle sentit un doute singulier envahir son cœur

et le glacer.

--Serait-il possible, se demanda-t-elle, qu'on pût songer à faire

d'une jeune fille sa femme et que cependant on ne l'aimât pas?... Mon

père racontait l'autre jour l'histoire d'un homme qui s'est marié

pour devenir riche; sa femme avait une dot immense, mais elle était

laide et méchante; elle l'a rendu si malheureux qu'il s'est tiré un

coup de revolver; il ne s'est pas tué cependant, et je ne sais plus

comment tout cela finissait... Il arrive quelquefois des horreurs

pareilles. Mais il arrive aussi qu'on fait des faux, qu'on vole et

qu'on empoisonne... Et quel rapport ont ces abominations avec le cher

petit monde où je vis, avec mes bons parents, avec ma spirituelle

marraine, avec René de Laverdie?...

Quel intérêt le comte aurait-il à m'épouser s'il n'avait pas un peu

d'affection pour moi, lui qui est noble, qui est riche, qui est si

plein de goût, d'intelligence et d'esprit? Il a un caractère très

profond, il est franc, bon, généreux; cela est facile à voir, car il

porte toutes ces qualités sur son visage... Et puis, je le sais bien,

car sa tante me l'a répété souvent. Quand il parle, tout ce qu'il dit

est très simple, et cependant c'est toujours original; il semble que

chacune de ses paroles vous donne une idée nouvelle. Pourquoi

voudrait-il m'épouser, moi qui suis si sotte, qui n'ai même jamais

rien lu de tout ce qui l'intéresse?... (Mais cela, par exemple, c'est

bien parce qu'on ne me le permet pas)... Il a vu sans doute que cette

petite Gabrielle Duriez a un très grand cœur pour aimer tout ce qui

est supérieur, juste, beau, et qu'alors elle le comprendrait, lui, et

l'aimerait... oh! l'aimerait!...

Et il s'est dit: «Ce sera ma petite femme: puisque j'ai tout,

noblesse, esprit et beauté, il est digne de moi de partager avec

quelqu'un qui n'a rien de tout cela.»

De tels raisonnements, que Gabrielle se refaisait cent fois dans une

même journée, parvenaient quelquefois à la consoler du désappointement

et du malaise où la plongeait la conduite de M. de Laverdie.

Cependant, devant l'évidence, ces raisonnements perdirent à la fin

toute force de persuasion.

Comment conserver l'illusion que celui qui serait dans peu son fiancé,

puis son mari, désirât découvrir ou amener entre elle et lui la

moindre communion, soit d'idées, soit de sentiments? Il ne s'adressait

à elle que rarement et ne paraissait jamais se soucier de savoir ce

qu'elle pensait sur les choses les plus sérieuses comme sur les plus

insignifiantes. Il s'appliquait à plaire à madame Duriez, ce qui lui

était aisé, causait longuement avec son mari, et se montrait presque

disposé à traiter Émile en camarade; cependant il conservait, dans ses

rapports avec ce dernier, une certaine hauteur qui, si légèrement

qu'elle se fît sentir, n'en irritait pas moins jusqu'à la fureur un

jeune homme vaniteux et jaloux.

Six semaines peut-être s'étaient écoulées depuis le jour où Gabrielle

avait guetté de sa fenêtre, avec un cœur doucement ému, la voiture de

sa marraine qui descendait de Montretout. Elle était de nouveau à la

même place et dans la même attitude, mais à une autre heure, et agitée

par des pensées bien différentes.

C'était le soir, un peu avant minuit. Quelques personnes avaient dîné

chez ses parents, le capitaine Arnaud, entre autres, puis la marquise

avec son neveu. Ces deux derniers venaient de se retirer. René avait

traité la jeune fille avec une courtoisie plus raffinée et plus

glaciale encore que de coutume; une fois, elle avait rencontré son

regard fixé sur elle, et ce regard lui avait paru presque ironique; il

est vrai que le comte, comme s'il en avait eu conscience, s'était hâté

de lui adresser la parole sur un ton gracieux et enjoué; mais, depuis

cet instant, le poids qui pesait sur le cœur de Gabrielle devint si

lourd qu'elle se demanda si la force n'allait pas lui manquer pour le

porter.

Dès qu'elle eut embrassé sa marraine au bas du perron et répondu à

l'inclination profonde de René, Gabrielle, sans rentrer au salon,

monta comme une flèche jusqu'à sa chambre. Il faisait très chaud; la

nuit était magnifique; on avait laissé les deux croisées ouvertes.

Elle s'assit dans l'embrasure de l'une d'elles et se mit à regarder

dans la direction du pont.

Elle le trouva vite dans l'obscurité, grâce aux becs de gaz espacés

sur les deux trottoirs; il paraissait vide. Bientôt l'omnibus

d'Auteuil le traversa lentement, avec un roulement sourd que la jeune

fille écouta jusqu'à ce qu'elle ne pût distinguer si elle l'entendait

encore ou si c'était son oreille qui en conservait le son affaibli.

Une minute après, elle vit paraître deux lumières qui s'avançaient

dans la même direction; à la clarté d'un bec de gaz, elle reconnut un

landau resté ouvert à cause de la douceur de la soirée: c'était celui

de madame de Saint-Villiers. Une petite étoile rougeâtre semblait

voltiger au-dessus et marcher avec lui.--Ah! pensa Gabrielle, c'est le

cigare de M. de Laverdie; la marquise est toujours contente lorsque la

nuit permet à son neveu de fumer dehors à côté d'elle.

Le landau passa plus vite que l'omnibus; il faisait aussi moins de

bruit; les pas des chevaux s'amortirent sur le sable aussitôt que le

pont fut franchi.

Gabrielle continua à tenir ses yeux fixés sur la masse noire du bois

de Boulogne, au-dessus de laquelle l'atmosphère de Paris s'élevait

rose comme une vapeur de fournaise. Elle regarda longtemps, longtemps,

puis tout à coup se retourna... L'idée lui était venue de voir quel

aspect prenait, par une belle nuit, cet espace entre les deux

collines, cette échancrure ouverte sur l'infini du ciel, par où il lui

semblait autrefois que ses rêves arrivaient en flottant jusqu'à elle.

L'espace était tout à fait sombre, les étoiles ne brillaient point si

bas. Gabrielle prit sa tête entre ses mains et se mit à sangloter.

--Oh! mon Dieu, murmura-t-elle, c'est tout, c'est tout?... Folle que

j'étais d'avoir pensé que l'on pourrait m'aimer!... Mais alors,

pourquoi donc est-ce qu'il veut m'épouser?... Oh! si cela m'est

possible, je ne me marierai jamais!

Le mariage de Gabrielle · 第 10 / 22 题