DE LA PREMIÈRE ÉDITION (_Paris, 1875_)

J'étais à Londres en l'année 1872, et j'y bouquinais,

Car que faire _là-bas_, à moins qu'on ne _bouquine_?

Les vieux livres me faisaient vivre dans les âges passés, heureux

d'échapper au présent, d'échanger les petites passions du jour contre la

tranquille intimité des Alde, des Dolet ou des Estienne.

Un de mes libraires favoris était M. Allen, respectable vieillard,

établi dans l'_Euston Road_, presque à la porte de _Regent's Park_. Non

que sa boutique fût particulièrement riche en bouquins poudreux: au

contraire, elle était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine

quatre ou cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants,

rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du haut

restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les Classiques Grecs

et Latins, en majorité, avec quelques livres Français et Italiens; car

telles étaient les spécialités de M. Allen: on eût dit qu'il ignorait

absolument Shakespeare et Byron, et que la littérature de sa nation

n'allait pas pour lui au delà des sermons de Blair ou de Macculloch.

Ce qui, au premier coup d'œil, frappait dans ces livres, c'était la

modicité de leur prix, comparée à leur excellent état de conservation.

Évidemment ils n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme

les rebuts des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus

anciens, les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto,

n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se vendaient

1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa taille. Ainsi le

décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut, et bien il s'en

trouvait, car sa clientèle de _clergymen_, de _scholars_ et de

_collectors_ lui restant fidèle, son _stock_ se renouvelait avec une

rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent peut-être enviée.

Mais comment se procurait-il ces volumes bien reliés et bien conservés,

qui, partout ailleurs, eussent été cotés cinq ou six fois plus cher?

Ici, encore, M. Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne

suivait plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque

jour à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de

l'_auctioneer_. Les livres les plus rares, les plus précieux, passaient

devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les Quaritch, les

Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres bibliopoles de la

capitale Britannique; M. Allen souriait de ces folies: une fois

l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté un _penny_, se fût-il

agi d'un _Gutenberg_ inconnu ou du Boccace de _Valdarfer_. Mais si de

temps à autre, soit distraction, soit lassitude, la concurrence des

acheteurs faiblissait (_habent sua fata libelli_), M. Allen était là:

_six pence!_ murmurait-il, et parfois l'article lui restait; parfois

même, deux numéros consécutifs, réunis faute de trouver acheteur

isolément, lui étaient adjugés, toujours pour ce minimum de _six pence_,

qui était, à lui, son maximum.

Beaucoup de ces dédaignés méritaient sans doute leur sort; mais il

pouvait s'en glisser dans le nombre qui n'étaient pas indignes des

honneurs du catalogue, et que, à tout autre moment, des acheteurs plus

attentifs ou moins capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci,

toutefois, n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule

règle de son estimation, c'était le format.

Or, un jour qu'à la suite d'une vente publique considérable, il avait

exhibé dans sa boutique des achats plus nombreux que d'ordinaire, je

remarquai spécialement quelques Manuscrits en langue Latine, dont le

papier, l'écriture, la reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui

pouvaient avoir deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je

crois: _De Venenis_, un autre: _De Viperis_, un troisième (c'est le

présent ouvrage): _De Dæmonialitate_, _et Incubis_, _et Succubis_. Tous

trois, d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de

l'autre. Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne

fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après un peu

d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il est vrai, mais

Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire, et moins vulgaire

encore était la façon dont il me semblait traité. Bref, j'eus le volume

pour _six pence_ (63 centimes), un prix de faveur pour un in-quarto: M.

Allen jugeait sans doute ce gribouillage au-dessous du tarif de la

lettre moulée.

Ce manuscrit, en papier fort du XVIIe siècle, relié en parchemin

d'Italie, et d'une conservation parfaite, a 86 pages de texte. Le titre

et la première page sont de la main de l'auteur, une écriture de

vieillard; le reste est fort nettement écrit par une autre main, mais

sous sa direction, comme en témoignent des additions et rectifications

_autographes_ répandues dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien

le Manuscrit original, selon toute apparence unique et inédit.

Notre bouquiniste avait fait cette acquisition quelques jours auparavant

à la salle _Sotheby_, où avait eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la

vente des livres du baron Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à

Florence. Le Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la

vente:

Nº 145. AMENO (_R. P. Ludovicus Maria_ [Cotta] de).

De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, _Manuscript_.

_Sæc. XVII-XVIII._

Quel est cet écrivain? a-t-il laissé des ouvrages imprimés? c'est une

question que j'abandonne aux bibliographes, car, malgré de nombreuses

recherches dans les Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à

cet égard. Brunet (_Manuel du libraire_, art. Cotta d'Ameno) soupçonne

vaguement son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans

doute aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et

littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il paraît, les

véritables prénoms seraient _Ludovico-Maria_, a écrit plusieurs ouvrages

sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est certain, c'est que notre

auteur vivait dans les dernières années du XVIIe siècle, comme il

résulte de son propre témoignage, et qu'il avait professé la théologie à

Pavie.

Quoi qu'il en soit, son livre m'a paru très-intéressant à divers points

de vue, et je le donne en toute confiance à ce public choisi, pour qui

le monde invisible n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après

l'avoir ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur

ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le

médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des aperçus

neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la solidité du

raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits (car il y a des

historiettes, et finement contées). Tous les théologiens ont consacré

plus ou moins de pages à la question des rapports matériels de l'homme

avec le démon; de gros volumes ont été écrits sur la sorcellerie, et le

mérite de ce travail serait assez mince s'il se bornait à développer la

thèse ordinaire; mais tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage,

ce qui lui donne un cachet vraiment original et philosophique, c'est la

démonstration toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes

en tant qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme

nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme

nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de salut

ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées de sens et

de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons purs esprits,

ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les Satyres du paganisme,

continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos Follets; et ainsi se trouve

renouée la chaîne des croyances. A ce titre seulement, et sans parler de

l'intérêt des détails, ce livre appellerait l'attention des lecteurs

sérieux: je suis persuadé qu'elle ne lui fera pas défaut.

De la démonialité des animaux incubes et succubes · 第 2 / 24 题