J'étais à Londres en l'année 1872, et j'y bouquinais,
Car que faire _là-bas_, à moins qu'on ne _bouquine_?
Les vieux livres me faisaient vivre dans les âges passés, heureux
d'échapper au présent, d'échanger les petites passions du jour contre la
tranquille intimité des Alde, des Dolet ou des Estienne.
Un de mes libraires favoris était M. Allen, respectable vieillard,
établi dans l'_Euston Road_, presque à la porte de _Regent's Park_. Non
que sa boutique fût particulièrement riche en bouquins poudreux: au
contraire, elle était fort petite, et cependant jamais remplie. A peine
quatre ou cinq cents volumes à la fois, bien époussetés, bien luisants,
rangés avec symétrie sur des rayons à portée de la main; ceux du haut
restaient vides. A droite, la Théologie; à gauche, les Classiques Grecs
et Latins, en majorité, avec quelques livres Français et Italiens; car
telles étaient les spécialités de M. Allen: on eût dit qu'il ignorait
absolument Shakespeare et Byron, et que la littérature de sa nation
n'allait pas pour lui au delà des sermons de Blair ou de Macculloch.
Ce qui, au premier coup d'œil, frappait dans ces livres, c'était la
modicité de leur prix, comparée à leur excellent état de conservation.
Évidemment ils n'avaient pas été achetés au tas, au mètre cube, comme
les rebuts des ventes publiques, et pourtant les plus beaux, les plus
anciens, les plus vénérables par leur format, in-folio ou in-quarto,
n'étaient pas cotés plus de 2 à 3 shillings; les in-octavo se vendaient
1 shilling, les in-douze six pence: chacun suivant sa taille. Ainsi le
décidait M. Allen, homme méthodique s'il en fut, et bien il s'en
trouvait, car sa clientèle de _clergymen_, de _scholars_ et de
_collectors_ lui restant fidèle, son _stock_ se renouvelait avec une
rapidité que des spéculateurs plus prétentieux eussent peut-être enviée.
Mais comment se procurait-il ces volumes bien reliés et bien conservés,
qui, partout ailleurs, eussent été cotés cinq ou six fois plus cher?
Ici, encore, M. Allen avait sa méthode, sûre et régulière. Personne ne
suivait plus assidûment que lui les ventes publiques qui se font chaque
jour à Londres: sa place était marquée au bas du pupitre de
l'_auctioneer_. Les livres les plus rares, les plus précieux, passaient
devant lui, disputés à des prix souvent fabuleux par les Quaritch, les
Sotheran, les Pickering, les Toovey, et autres bibliopoles de la
capitale Britannique; M. Allen souriait de ces folies: une fois
l'enchère mise par tout autre, il n'eût pas ajouté un _penny_, se fût-il
agi d'un _Gutenberg_ inconnu ou du Boccace de _Valdarfer_. Mais si de
temps à autre, soit distraction, soit lassitude, la concurrence des
acheteurs faiblissait (_habent sua fata libelli_), M. Allen était là:
_six pence!_ murmurait-il, et parfois l'article lui restait; parfois
même, deux numéros consécutifs, réunis faute de trouver acheteur
isolément, lui étaient adjugés, toujours pour ce minimum de _six pence_,
qui était, à lui, son maximum.
Beaucoup de ces dédaignés méritaient sans doute leur sort; mais il
pouvait s'en glisser dans le nombre qui n'étaient pas indignes des
honneurs du catalogue, et que, à tout autre moment, des acheteurs plus
attentifs ou moins capricieux eussent peut-être couverts d'or. Ceci,
toutefois, n'entrait pour rien dans les calculs de M. Allen: la seule
règle de son estimation, c'était le format.
Or, un jour qu'à la suite d'une vente publique considérable, il avait
exhibé dans sa boutique des achats plus nombreux que d'ordinaire, je
remarquai spécialement quelques Manuscrits en langue Latine, dont le
papier, l'écriture, la reliure, dénotaient une origine Italienne, et qui
pouvaient avoir deux cents ans d'existence. L'un avait pour titre, je
crois: _De Venenis_, un autre: _De Viperis_, un troisième (c'est le
présent ouvrage): _De Dæmonialitate_, _et Incubis_, _et Succubis_. Tous
trois, d'ailleurs, d'auteurs différents, et indépendants l'un de
l'autre. Poisons, vipères, démons, que d'horreurs réunies! pourtant, ne
fût-ce que par politesse, il fallait acheter quelque chose; après un peu
d'hésitation, ce fut le dernier que je choisis: Démons il est vrai, mais
Incubes, mais Succubes, le sujet n'est pas vulgaire, et moins vulgaire
encore était la façon dont il me semblait traité. Bref, j'eus le volume
pour _six pence_ (63 centimes), un prix de faveur pour un in-quarto: M.
Allen jugeait sans doute ce gribouillage au-dessous du tarif de la
lettre moulée.
Ce manuscrit, en papier fort du XVIIe siècle, relié en parchemin
d'Italie, et d'une conservation parfaite, a 86 pages de texte. Le titre
et la première page sont de la main de l'auteur, une écriture de
vieillard; le reste est fort nettement écrit par une autre main, mais
sous sa direction, comme en témoignent des additions et rectifications
_autographes_ répandues dans tout le corps de l'ouvrage. C'est donc bien
le Manuscrit original, selon toute apparence unique et inédit.
Notre bouquiniste avait fait cette acquisition quelques jours auparavant
à la salle _Sotheby_, où avait eu lieu (du 6 au 16 Décembre 1871) la
vente des livres du baron Seymour Kirkup, collectionneur Anglais, mort à
Florence. Le Manuscrit était ainsi indiqué dans le Catalogue de la
vente:
Nº 145. AMENO (_R. P. Ludovicus Maria_ [Cotta] de).
De Dæmonialitate, et Incubis, et Succubis, _Manuscript_.
_Sæc. XVII-XVIII._
Quel est cet écrivain? a-t-il laissé des ouvrages imprimés? c'est une
question que j'abandonne aux bibliographes, car, malgré de nombreuses
recherches dans les Dictionnaires spéciaux, je n'ai rien pu apprendre à
cet égard. Brunet (_Manuel du libraire_, art. Cotta d'Ameno) soupçonne
vaguement son existence, mais il le confond avec son homonyme, et sans
doute aussi son compatriote, Lazaro Agostino Cotta d'Ameno, avocat et
littérateur Novarais. «L'auteur», dit-il, «dont, à ce qu'il paraît, les
véritables prénoms seraient _Ludovico-Maria_, a écrit plusieurs ouvrages
sérieux...» L'erreur est évidente. Ce qui est certain, c'est que notre
auteur vivait dans les dernières années du XVIIe siècle, comme il
résulte de son propre témoignage, et qu'il avait professé la théologie à
Pavie.
Quoi qu'il en soit, son livre m'a paru très-intéressant à divers points
de vue, et je le donne en toute confiance à ce public choisi, pour qui
le monde invisible n'est pas une chimère. Je serais fort étonné qu'après
l'avoir ouvert à une page quelconque, on ne fût pas tenté de revenir sur
ses pas et d'aller jusqu'au bout. Le philosophe, le confesseur, le
médecin, y trouveront, avec la foi robuste du Moyen-âge, des aperçus
neufs et ingénieux; le lettré, le curieux apprécieront la solidité du
raisonnement, la clarté du style, la gaîté des récits (car il y a des
historiettes, et finement contées). Tous les théologiens ont consacré
plus ou moins de pages à la question des rapports matériels de l'homme
avec le démon; de gros volumes ont été écrits sur la sorcellerie, et le
mérite de ce travail serait assez mince s'il se bornait à développer la
thèse ordinaire; mais tel n'est pas son caractère. Le fond de l'ouvrage,
ce qui lui donne un cachet vraiment original et philosophique, c'est la
démonstration toute nouvelle de l'existence des Incubes et des Succubes
en tant qu'animaux raisonnables, corporels à la fois et spirituels comme
nous, vivant au milieu de nous, naissant et mourant comme nous, comme
nous enfin rachetés par les mérites de Jésus-Christ et capables de salut
ou de damnation. Pour le Père d'Ameno, ces créatures douées de sens et
de raison, entièrement distinctes des Anges ou des Démons purs esprits,
ne sont autres que les Faunes, les Sylvains, les Satyres du paganisme,
continués par nos Sylphes, nos Lutins, nos Follets; et ainsi se trouve
renouée la chaîne des croyances. A ce titre seulement, et sans parler de
l'intérêt des détails, ce livre appellerait l'attention des lecteurs
sérieux: je suis persuadé qu'elle ne lui fera pas défaut.