L’APPRENTISSAGE

I

J’avais quitté mon entresol, trop près du trottoir, décidément, pour les

combles de la maison où ma mère logeait, au premier. Cela facilitait,

avec la tâche de Julie, mes allées et venues. Là, j’étais tout près du

ciel; j’avais pour horizon des gouttières, des toits et les hommes de

tôle des cheminées.

Parfois à une fenêtre mansardée, j’apercevais un pot de géraniums et

quelque ouvrière ou femme de chambre qui arrosait ses fleurs. Il me

semblait respirer mieux, et je n’avais plus, lorsque j’ouvrais mes

vitres, l’impression que toute la rue entrait chez moi: les voyageurs

d’impériale de l’omnibus vert du Panthéon, les passants arrêtés, les

fournisseurs avec leur boutique. Je me sentais moins le «monsieur de

l’entresol», et davantage «l’étudiant du cinquième». Et peut-être, sans

me l’avouer, trouvais-je quelque douceur à la proximité du logement

maternel et de la cuisine odorante de Julie: n’avoir plus que l’escalier

à descendre, à grimper! Mon premier besoin de liberté avait été

satisfait.

Désirer ce qu’on n’a pas, regretter ce qu’on n’a plus, n’est-ce pas

toute la pauvre vie de l’homme?

Sans doute la venue de dames illicites répugnait ici au respect des

convenances; mais, expérience faite, ne valait-il pas mieux aller leur

porter mes hommages que de les recevoir chez moi, où elles étaient

dépaysées, et où leur misère morale me semblait plus choquante en cet

intérieur d’intimité bourgeoise qu’elles pouvaient, à leur choix, envier

ou mépriser. D’ailleurs rien de pénible comme l’échange d’un plaisir

tarifé, aussi humiliant pour le mâle que dégradant pour la fille. Encore

celle-ci a-t-elle l’excuse qu’il faut vivre. Mais l’homme qui l’achète,

quelle est la sienne?

Je ne sentais encore ces choses que de façon obscure, mais troublante;

cela n’empêchait pas les hantises du désir et les défaites de

l’instinct, ces soirs où il y a dans l’air une volupté sèche, par les

nuits froides, ou molles, dans ces jours pluvieux qui relèvent les jupes

des passantes. Et ces soirs où sur le boulevard les affiches crues, les

lumières brutales des globes donnent un attrait irritant aux faces

peintes des prostituées rôdant comme des félins en cage. Et ces soirs de

music-hall où les maillots des danseuses font saillir le musclé des

cuisses, et tant d’autres soirs où le tison de volupté brûle les reins!

A vingt-deux ans, l’ivresse sexuelle demeure inséparable de la griserie

mentale suscitée par les lectures, les essais littéraires, les images de

toute nature. Il est une certaine classe de hantises qui ne se

rapportent qu’à la luxure, et dont l’obsession a les retours rythmés

d’une fièvre, tourne dans un cercle de visions impérieuses et

renaissantes.

Mais ce n’est qu’une part de l’être, et tant d’autres imaginations et

rêveries, tant d’autres châteaux de nuées s’élèvent, dorés de lueurs

fantasmagoriques, dans la chambre noire du cerveau. Je me rappelle

toujours avec émotion cette frénésie sensorielle, cette meule tournant à

toute vitesse. Ivresse de penser, de se sentir penser, de se penser

soi-même jusqu’à ce vertige qui vous prend devant l’abîme de la

conscience de soi, cette chute vertigineuse de l’être à travers l’espace

et le temps.

Combien m’apparaissait vraie cette phrase de Beaumarchais: «Rien n’est à

moi que la pensée que je forme et l’instant où j’en jouis.» Je

m’enivrais de cet envoûtement comme d’autres d’agir ou d’aimer. Cela ne

m’empêchait pas de me mêler à la réalité des êtres, mais sans m’y

confondre, et toujours avec ce retrait maladif de la sensitive blessée.

Je me revois, un soir où je n’ai pu entrer au Théâtre-Français, car on y

reprend _Le Roi s’amuse_, dont c’est le cinquantenaire, perdu dans la

foule amassée devant la porte de l’Administration, attendant, avec les

curieux, que le vieil Hugo en sorte. Tout à coup des cris, une ruée;

j’aperçois un fiacre de l’Urbaine, je crois voir y monter un homme à

barbe blanche; des sergents de ville font une trouée, le fiacre démarre,

la foule aimantée l’escorte en l’acclamant:--Vive Victor Hugo! Sur le

coup de fouet du cocher, je me sens emporté avec quatre ou cinq

enthousiastes dans le vent de la poursuite, courant à perdre haleine et

hurlant moi aussi:--«Vive Victor Hugo!» derrière la voiture qui nous

distance et disparaît.

Je me revois un soir de mardi gras: Fernand Beissier, Jean-Marie

Mestrallet, mon frère et moi décidons de nous déguiser. Les costumes du

théâtre de Valvins fournissent à l’un un Scapin, à l’autre un Gilles

masqué d’un loup de velours bleu, à moi mon costume préféré, la

souquenille à gros boutons, la face de plâtre. Dîner au restaurant à

demi ameuté, lazzis aux dîneurs, baisers lancés aux dames; et nous voilà

remontant en pleine cohue le boulevard, le long des tables à café

bondées, parmi des masques plus ou moins miteux où notre élégance

s’attire des: «A la bonne heure! Ceux-là sont propres, au moins!» Et

des: «Tiens, Pierrot! Comment vas-tu, Pierrot?» Et d’un journaliste

assis près d’une femme empanachée:

«Eh! Guyon! Alexandre Guyon!»

A quoi, un doigt augural levé, je réponds, à demi croyant, entre les

lèvres, l’air inspiré:

«Non, Deburau!

--Gamin, va!» réplique l’homme souriant.

Et la cohue nous éloigne. Des mains de femmes nous agrippent, des hommes

nous narguent. Un ouvrier évoque le fantôme que je souhaite incarner et

s’écrie à ma vue:

«Tiens, Deburau! On le disait mort!»

Fernand Beissier, qui, pour nous protéger, n’a pour déguisement qu’un

nez grotesque de carton facile à retirer, tient tête çà et là à des

interpellateurs en goguette. Toute la soirée nous roulons ainsi, aux

cafés de Montmartre, dans un bal masqué où nous faisons sensation, pour

échouer finalement dans les caveaux à bière du Quartier latin, où les

filles, ne voulant pas croire que Victor, trop beau, soit un homme, sous

la veste de Scapin palpent une gorge absente, cherchent, en soufflant

entre ses cheveux, le filet de la perruque, comme on fait dans les

plumes aux cailles du carnier, pour voir le blanc de leur peau.

Si mon frère supportait avec impatience l’internement au lycée Henri

IV,--il se consolait en rimant de jolis ou de beaux vers,--je ne me

résignais pas à mon existence d’employé sans avenir. La littérature ne

m’offrait aucun débouché, et je n’avais donné encore aucune preuve de

mérite. Mais au théâtre, fascinant chaque soir de ses trente-six mille

chandelles, de ses tremplins où la comédie et le drame se déroulaient en

tirades sonores, tout espoir de réussir comme acteur, voire à l’occasion

comme mime, m’était-il interdit?

Il fallait que mon ambition fût bien forte, car j’osai écrire à Worms

pour solliciter une audition. Je revois encore le célèbre sociétaire

m’introduisant dans son cabinet de travail. Soigneusement rasé, élégant

en une robe de chambre noire de coupe sévère, Worms ressemblait plutôt à

un clergyman qu’à un comédien.

Après le récit du Cid qu’il eut la patience d’écouter, il constata que

ma voix neutre, sans variations de tonalité, et mon jeu contraint,--je

fus détestable!--ne valaient rien pour la tragédie: le métier théâtral

réservait trop de déboires pour qu’on pût y encourager ceux qui n’y

témoignaient pas de dispositions exceptionnelles. Après cela, peut-être

que dans la comédie... Je pouvais voir son camarade Delaunay...

Sensible à sa courtoisie, j’emportai cette seule certitude de savoir que

je ressemblais, paraît-il, à un acteur anglais qu’il avait connu.

J’abordai Delaunay, avec une vive curiosité de voir à la ville cet homme

de cinquante ans passés qui jouait les blondins de Molière et le

Fortunio de Musset avec un entrain juvénile. En l’honneur d’Octave des

_Caprices de Marianne_, où il excellait, je le régalai de la

mélancolique tirade de Célio:

«Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, etc., etc...»

Grisonnant, le visage couperosé, les yeux clairs et le sourire fin,

Delaunay me laissa aller jusqu’au bout et redit à son tour la phrase en

m’en faisant spirituellement l’application et en détachant chaque mot

avec une délicatesse de nuances qui contenait le plus décourageant des

exemples. Les objections de Worms furent les siennes. Mon nom,

ajouta-t-il, qui m’ordonnait de réussir, compliquait les risques de

cette profession où le mieux était d’être pris jeune, enfant de la

balle, rompu par l’exercice et l’habitude. Ce qui me portait,

remarqua-t-il spirituellement, vers le théâtre, c’étaient des goûts

littéraires et non des aptitudes de métier. Le contraire eût été

préférable. Il parla avec autorité des déchéances d’une vie qui n’a

guère de milieu entre le très haut et le très bas, et sut me témoigner

assez d’intérêt pour me consoler un peu de la ruine de mes espoirs.

«Et cependant, protestai-je au fond de moi en redescendant l’escalier,

pourquoi, à force de travail, ne deviendrais-je pas quelqu’un?» Il me

semblait que sentir une pièce, comprendre un rôle, c’était pouvoir

l’exprimer. Ne citait-on pas des acteurs qui avaient triomphé d’un

physique ingrat, et dont les défauts de diction s’étaient imposés au

public?

Je n’acceptai pas sur l’heure que l’arrêt de ces deux maîtres fût

définitif; j’eus même l’enfantin désir de les faire changer d’opinion,

un jour. Mais comment? Le Conservatoire m’était fermé. J’avais

vingt-deux ans, et tout à apprendre. Delaunay avait évoqué l’exode

tâtonnant, les débuts de misère dans d’obscurs théâtres de banlieue: le

bureau, avait-il affirmé, valait beaucoup mieux.

Une dernière tentative auprès de Silvain ne fut pas plus heureuse.

Silvain avait été élève de La Flèche, «brution», mon ancien: n’était-ce

pas une excuse à le déranger dans son cottage d’Asnières? Ayant ouï une

tirade d’Émile Augier, il concéda que j’y mettais la ponctuation, et,

cordial et olympien, me demanda si je ne voulais pas m’asseoir à sa

table,--c’était l’heure du déjeuner,--pour me fermer, j’imagine, la

bouche.

Ce serait mal connaître la puissance des rêves qui m’agitaient que de

penser que je fus guéri de ma passion. J’oscillais tenace, entre mon

idéal de comédien polymorphe et de Pierrot aux lèvres closes. Que de

fois j’ai erré autour de bouis-bouis hasardeux et de music-halls

fétides, avec l’envie irrésistible d’entrer et de m’offrir! Passionné

des foires, à la fois attiré et repoussé par leur cacophonie bruyante,

leur grésillement de friture, leurs saltimbanques en maillot, que de

fois j’ai songé à figurer sur des planches mal jointes, en une baraque

de toile: combien j’ai envié la roulotte errante, chariot de Thespis des

humbles!

Un soir, dans un caf’-conce du Gros-Caillou, je reçus la secousse au

cœur. Sur la scène, un Pierrot hâve caressait une Colombine court vêtue

et se colletait avec un Arlequin preste. Je revois les heures passées

ensuite dans le petit café du théâtre, à circonvenir le régisseur, un

brave homme désillusionné, réservé sur les bocks et assez prudent pour

me dissuader: leur public, dit-il, ayant le verbe gras et l’orange

pourrie prompte.

Je m’obstinais à ma chimère. Il est étrange que je me sois révélé plus

tard romancier, et non dramaturge, avec un tel amour du théâtre. J’y

suis resté fidèle toute ma vie et, après Valvins, nos tréteaux de

campagne successifs attestèrent, pour moi bien plus que pour mon frère,

la persistance d’un goût dominateur.

Le printemps tourmenté · 第 10 / 25 题