Vous m'avez permis de vous écrire de Genève, et j'ose user de la
permission, sachant bien qu'on ne vous accusera jamais de _camaraderie_
avec un pauvre poëte de mon espèce. C'est pourquoi, contre tous les
usages reçus, je vous dirai toute mon admiration sans crainte de blesser
votre modestie. Je ne suis pas un dispensateur de renommée; je suis, en
fait d'art, un écolier sans conséquence, et les maîtres peuvent agréer
mon enthousiasme en souriant.
Je vous raconterai donc une journée de mon voyage, journée commencée
dans une église où je ne pensai qu'à vous, et finie dans un théâtre où
je ne parlai que de vous. Pour ne pas vous ennuyer de ma personne, je
vous ferai le résumé de ma rêverie et celui de mon entretien.
J'entrai dans le temple protestant et j'écoutai les cantiques, nobles
chants, purs et braves hymnes, demi-guerriers, demi-religieux, vestiges
sacrés des temps héroïques d'une foi déjà aussi vieille et aussi
mourante que la nôtre!
Si je jugeais de la religion protestante par le sermon que j'entendis,
et du caractère protestant par les figures effacées qui remplissaient à
peine un coin du temple, j'aurais une belle occasion d'accabler de mon
mépris superbe et l'idée religieuse, et la forme, et les adeptes du
culte; mais c'est la mode aujourd'hui de le faire, et je m'en garderai,
car tout ce qui est de mode, et de mode littéraire surtout, m'inspire
une grande méfiance. Notre pauvre génération a la vue si courte que, par
la pensée, elle vit comme par la chair, tout entière dans le temps
présent; elle juge de l'homme de tous les temps par l'homme malade
d'aujourd'hui; elle tranche sur tout, et décide que l'esclavage est la
condition naturelle de l'humanité, l'indifférence son éternelle
disposition, la faiblesse et l'égoïsme son inévitable organisation, son
infirmité nécessaire. Elle ne croit plus ni aux grands hommes ni aux
grandes choses, et la raison en est simple.
Pour ceux qui ont arrangé leur vie de manière à rester en dehors des
graves puérilités et des pédantesques tracasseries dont se nourrissent
aujourd'hui les intelligences, il y a encore bien de l'admiration pour
le passé, et à cause de cela bien de l'indulgence pour le présent: car,
en voyant ce qui fut hier, on sait ce qui pourrait être demain; et
l'heure qui passe, le siècle où l'on vit, ne prouvent aucune vérité
absolue sur le progrès ou la dégénérescence de l'homme.
Les hommes d'_actualité_ (comme on dit maintenant), voyant les temples
calvinistes aussi dépeuplés que les temples catholiques, et les
protestants faire de leur croyance aussi bon marché que nous de la
nôtre, en ont inféré que la réforme avait été, dès sa naissance, la plus
plate idée du monde, et la forme religieuse de cette idée la plus pauvre
et la plus aride de toutes les formes. Par une réaction fort étrange et
que le caprice de la mode peut seul expliquer (car du temps de Benjamin
Constant, temps qui n'est pas très-reculé, il y avait de toutes parts
éloges et sympathies pour la réforme, aversion et déchaînement contre le
catholicisme), toute la génération _écrivante_ et _déclamante_ se
rejette dans le sein d'une orthodoxie de fraîche date, singulièrement
amalgamée à un incurable athéisme et à de magnifiques dédains pour le
christianisme pratique. Des hommes littéraires fort doux, et pénétrés
d'horreur pour les sauvages expiations de 93, en sont venus, à ce qu'on
m'a dit, jusqu'à rédiger négligemment, entre l'opéra bouffe et le
glacier Tortoni, des formules bénignes de la forme de celle-ci: «Le
massacre de la Saint-Barthélemy fut _tout simplement_ une grande et sage
mesure de _haute politique_, sans laquelle le trône et l'autel eussent
été la proie des factieux.» Pour peu qu'on voie les choses _de haut_, il
n'y a dans le massacre des huguenots ni bourreaux ni victimes, mais une
guerre de légitime défense, provoquée par des complots dangereux à la
sûreté de l'État, etc., etc.
Les mots _factieux_ et _sûreté de l'État_ ont été admirablement
exploités depuis qu'il existe des oppresseurs et des opprimés. Chaque
fois qu'une idée de salut a osé germer dans l'âme des uns, les autres se
sont constitués les défenseurs de leurs propres avantages et priviléges,
dissimulés sous le nom pompeux d'inviolabilité gouvernementale et de
sûreté publique. Quand un pouvoir est menacé, il évoque les boutiquiers
dont l'émeute a brisé les vitres, et il envoie à l'échafaud les
libérateurs de l'intelligence humaine, sous prétexte qu'ils
troubleraient le sommeil des vénérables bourgeois de la cité.
Notre génération, qui s'est montrée forte et fière un matin pour chasser
les jésuites dans la personne de Charles X, a bien mauvaise grâce, il me
semble, à conspuer les courageuses tentatives de la réforme et à
insulter dans sa postérité religieuse le grand nom de Luther. Lequel de
nous n'a pas été un _factieux_ en 1830? La famille de Charles X ne
représentait-elle pas aussi la _sûreté de l'État_? N'a-t-il pas fallu,
pour opérer jusqu'à un certain point et dans un certain sens la
réhabilitation de tout un peuple, pour secouer le joug des plus
révoltants priviléges et faire faire un pas imperceptible au règne lent,
mais inévitable, de la justice populaire; n'a-t-il pas fallu, dis-je,
briser beaucoup de vitres et contrarier beaucoup de dormeurs? J'espère,
au reste, que tous ces mots à l'usage du charlatanisme monarchique ont
perdu toute espèce de sens dans les consciences, et que ceux qui s'en
servent ne se rencontrent pas sans rire.
J'accorderais beaucoup de raison et de sagesse à nos catholiques
nouveau-nés, si, en déclarant, comme ils font, qu'ils proscrivent les
méchants prêtres, les moines dissolus, et qu'ils leur attribuent tout le
discrédit où est tombée la chère orthodoxie, ils ne réservaient pas des
anathèmes encore plus âpres et des mépris encore plus acharnés pour les
épurateurs de l'Évangile. Mais leur logique est en défaut quand ils
s'attaquent si violemment à la réforme de Luther, eux qui se posent en
réformateurs nouveaux, en chrétiens perfectionnés.
Si on rétablissait les couvents et les bénéfices, ils jetteraient des
cris affreux et recommenceraient Luther et Calvin, sans daigner
s'apercevoir que l'idée n'est pas neuve, et que la route vers une juste
réforme a été frayée par des pas plus nobles et plus assurés que les
leurs. Je voudrais bien savoir si ces beaux confesseurs de la foi
catholique blâment les mesures prises dans l'Assemblée nationale
relativement aux biens du clergé; m'est avis, au contraire, qu'ils s'en
trouvent fort bien, et qu'ils ne seraient pas très-contents de voir
relever les abbayes et les monastères aux dépens des métairies que leurs
parents installèrent, il y a quarante ans, sur les ruines de ces
propriétés, si agréablement acquises, si lucrativement exploitées, si
bonnes à prendre, en un mot, et si bonnes à garder. S'ils méprisent
Luther et Calvin pour avoir fait la guerre aux richesses ecclésiastiques
en vue de la perfection chrétienne, et non au profit d'un clergé
nouveau, je leur conseille de ne s'en point vanter et de garder leurs
biens nationaux, sans insulter la mémoire de ceux qui, les premiers,
osant prêcher aux apôtres de Jésus la pauvreté, l'austérité et
l'humilité de leur divin maître, préparèrent au clergé catholique ce qui
lui est arrivé en France et ce qui lui arrive aujourd'hui en Espagne.
L'apparente hypocrisie de ceux qui les attaquent ferait horreur, si
leur puérilité, leur engouement pour le premier paradoxe venu, leur
nature _singeuse_ et leur absence totale de raisonnement ne faisaient
sourire.
M'étant posé ces questions fondamentales, j'entrai sans crainte dans le
temple genevois, et j'écoutai avec beaucoup de douceur le prêche d'un
monsieur qui avait une bien excellente figure, et dont, à cause de cela,
je me réjouis sincèrement d'avoir oublié le nom. Il nous apprit que si
l'industrie avait fait des progrès en Suisse, c'est que Genève était
protestante (libre à nous de croire que si l'industrie est florissante
en France, c'est que nous sommes catholiques). Il nous dit encore que
Dieu envoyait toujours des richesses aux hommes pieux, ce qui ne me
parut ni très-certain, ni très-conforme à l'esprit de l'Évangile; puis
encore que si l'auditoire manquait de ferveur, le prix des denrées
pourrait bien baisser, le commerce aller à la diable, et les bourgeois
être forcés de boire du mauvais vin et de fumer du tabac avarié. Je
crois même qu'il ajouta que ces belles montagnes et ce beau lac, dont la
Providence avait gratifié les protestants de Genève, pourraient bien
être supprimés par un décret céleste, si l'on n'était pas plus assidu au
service divin. L'auditoire se retira satisfait après avoir chanté des
cantiques, et je restai seul dans le temple.
Quand la nef fut vide de ces figures impassibles, sur le front
desquelles Lavater n'eût pu écrire que ce seul mot: _exactitude_; quand
ce pasteur nasillard eut cessé d'y faire entendre ses remontrances
paternellement prosaïques, la réforme, cette forte idée sans emblèmes,
sans voiles et sans mystérieux ornements, m'apparut dans sa grandeur et
dans sa nudité. Cette église sans tabernacle ni sanctuaire, ces vitraux
blancs éclairés d'un brillant soleil, ces bancs de bois où trône
l'égalité (du moins à l'heure de la prière), ces murs froids et lisses,
tout cet aspect d'ordre qui semble établi d'hier dans une église
catholique dévastée, théâtre refroidi d'une installation toute
militaire, me frappèrent de respect et de tristesse. Çà et là, quelques
figures de pélicans et de chimères, vestiges de l'ancien culte, se
roulaient comme plaintives et enchaînées autour des chapiteaux de
colonnes. Les grandes voûtes n'étaient ni papistes ni huguenotes.
Élevées et profondes, elles semblaient faites pour recevoir sous toutes
les formes l'aspiration vers le ciel, pour répondre sur tous les
rhythmes à la prière et à l'invocation religieuse. De ces dalles, que
n'échauffent jamais les genoux du protestant, semblaient sortir des voix
graves, des accents d'un triomphe calme et serein, puis des soupirs de
mourant et les murmures d'une agonie tranquille, résignée, confiante,
sans râle et sans un gémissement. C'était la voix du martyre calviniste,
martyre sans extase et sans délire, supplice dont la souffrance est
étouffée sous l'orgueil austère et la certitude auguste.
Naturellement, ces chants imaginaires prirent dans mon cerveau la forme
du beau cantique de l'opéra des _Huguenots_; et tandis que je croyais
entendre au dehors les cris furieux et la fusillade serrée des
catholiques, une grande figure passa devant mes yeux, une des plus
grandes figures dramatiques, une de plus belles personnifications de
l'idée religieuse qui aient été produites par les arts dans ce temps-ci,
le Marcel de Meyerbeer.
Et je vis debout cette statue d'airain, couverte de buffle, animée par
le feu divin que le compositeur a fait descendre en elle. Je la vis, ô
maître! pardonnez à ma présomption, telle qu'elle dut vous apparaître à
vous-même quand vous vîntes la chercher à l'heure hardie et vaillante de
midi, sous les arcades resplendissantes de quelque temple protestant,
vaste et clair comme celui-ci. O musicien plus poëte qu'aucun de nous,
dans quel repli inconnu de votre âme, dans quel trésor caché de votre
intelligence avez-vous trouvé ces traits si nets et si purs, cette
conception simple comme l'antique, vraie comme l'histoire, lucide comme
la conscience, forte comme la foi? Vous qui naguère étiez à genoux dans
les profondeurs voluptueuses de Saint-Marc, bâtissant sur des
proportions plus vastes votre église sicilienne, vous imprégnant de
l'encens catholique à l'heure sombre où les flambeaux s'allument et font
étinceler les parois d'or et de marbre, vous laissant saisir et ployer
par les émotions tendres et terribles du saint lieu; comment donc, en
entrant dans le temple de Luther, avez-vous su évoquer ses austères
poésies et ressusciter ses morts héroïques?--Nous pensions que votre âme
était inquiète et timide à la façon de Dante, lorsque, entraîné dans les
enfers et dans les cieux par son génie, il s'épouvante ou s'attendrit à
chaque pas. Vous aviez surpris les secrets des choeurs invisibles,
lorsqu'à l'élévation de l'hostie les anges de mosaïque du Titien agitent
leurs grandes ailes noires sur les fonds d'or de la voûte byzantine et
planent sur le peuple prosterné. Vous aviez percé le silence
impénétrable des tombeaux, et, sous les pavés frémissants des
cathédrales, vous aviez entendu la plainte amère des damnés et les
menaces des anges de ténèbres. Toutes ces noires et bizarres allégories,
vous les aviez saisies dans leur sens profond et dans leur sublime
tristesse. Entre l'ange et le démon, entre le ciel et l'enfer
fantastiques du moyen âge, vous aviez vu l'homme divisé contre lui-même,
partagé entre la chair et l'esprit, entraîné vers les ténèbres de
l'abrutissement, mais protégé par l'intelligence vivifiante et sauvé par
l'espoir divin. Vous aviez peint ces luttes, ces effrois et ces
souffrances, ces promesses et ces enthousiasmes en traits sérieux et
touchants, tout en les laissant enveloppés de leurs poétiques symboles.
Vous aviez su nous émouvoir et nous troubler avec des personnages
chimériques et des situations impossibles. C'est que le coeur de
l'homme bat dans l'artiste et porte brûlantes toutes les empreintes de
la vie réelle; c'est que l'art véritable ne fait rien d'insignifiant, et
que la plus saine philosophie et les plus douces sympathies humaines
président toujours aux plus brillants caprices du génie.
Mais n'était-il pas permis de croire, après cette oeuvre catholique de
_Robert_, que toute votre puissance et toute votre inspiration s'étaient
allumées dans votre intelligence allemande (c'est-à-dire consciencieuse
et savante), sous le ciel de Naples ou de Palerme? N'êtes-vous pas un
homme grave et profond du Nord, fait homme passionné par le climat
méridional? Dans votre abord d'une modestie si touchante, dans votre
langage si plein de grâce et de vivacité timide, dans cette espèce de
combat que votre enthousiasme d'artiste semble livrer à je ne sais
quelle fierté craintive d'homme du monde, je retrouvai tout le charme de
votre oeuvre, tout le piquant de votre manière. Mais la sublimité du
grand _moi_ intérieur voilée par l'usage et la réserve légitime des
paroles, je me demandais si vous mèneriez longtemps de front la science
et la poésie, l'Allemagne et l'Italie, la pompe du catholicisme et la
gravité du protestantisme; car il y avait déjà du protestantisme dans
Bertram, dans cet esprit sombre et révolté qui interrompt parfois ses
cris de douleur et de colère, pour railler et mépriser la foi crédule et
les vaines cérémonies qui l'entourent. Ce beau contraste du doute
audacieux, du courage désespéré, au milieu de ces soupirs mystiques et
de ces élans enthousiastes vers les saints et les anges, accusait déjà
une réunion de puissances diverses, une vive intelligence de
transformation de la pensée et du caractère religieux dans l'homme. On a
dit à propos des _Huguenots_ qu'il n'y a pas de musique protestante, non
plus que de musique catholique: ce qui équivaut à dire que les cantiques
de Luther qu'on chante en Allemagne n'ont pas un caractère différent du
chant grégorien de la chapelle Sixtine; comme si la musique n'était
qu'un habile arrangement de sons plus ou moins bien combinés pour
flatter l'oreille, et que le rhythme seul approprié à la situation
dramatique suffît pour exprimer les sentiments et les passions d'un
drame lyrique! J'avoue que je ne comprends pas, et je me demande si la
principale beauté de _Guillaume Tell_ ne consiste pas dans le caractère
pastoral helvétique, si admirablement senti et si noblement idéalisé.
Mais il a été émis sur votre compte bien d'autres paradoxes pour
l'intelligence desquels je me creuserais vainement la tête. Jusqu'à ce
que la lumière se fasse, je reste convaincu qu'il est au pouvoir du plus
beau de tous les arts de peindre toutes les nuances du sentiment et
toutes les phases de la passion. Sauf la dissertation métaphysique (et
pour ma part je n'y ai pas regret), la musique peut tout exprimer. La
description des scènes de la nature trouve en elle des couleurs et des
lignes idéales, qui ne sont ni exactes ni minutieuses, mais qui n'en
sont que plus vaguement et plus délicieusement poétiques. Plus exquise
et plus vaste que les beaux paysages en peinture, la symphonie pastorale
de Beethoven n'ouvre-t-elle pas à l'imagination des perspectives
enchantées, toute une vallée de l'Engaddine ou de la Misnie, tout un
paradis terrestre où l'âme s'envole, laissant derrière elle et voyant
sans cesse s'ouvrir à son approche des horizons sans limites, des
tableaux où l'orage gronde, où l'oiseau chante, où la tempête naît,
éclate et s'apaise, où le soleil boit la pluie sur les feuilles, où
l'alouette secoue ses ailes humides, où le coeur froissé se répand, où
la poitrine oppressée se dilate, où l'esprit et le corps se raniment et,
s'identifiant avec la nature, retombent dans un repos délicieux?
Quand les bruits désordonnés du _Pré aux Clercs_ s'effacent dans le
lointain, et que le _couvre-feu_ fait entendre sa phrase mélancolique,
traînante comme l'heure, mourante comme la clarté du jour, est-il besoin
de la toile peinte en rouge de l'Opéra et de l'escamotage adroit de six
quinquets pour que l'esprit se représente l'horizon embrasé qui pâlit
peu à peu, les bruits de la ville qui expirent, le sommeil qui déploie
ses ailes grises dans le crépuscule, le murmure de la Seine qui reprend
son empire à mesure que les chants et les cris humains s'éloignent et se
perdent?--A ce moment de la représentation, j'aime à fermer les yeux,
et à voir un ciel beaucoup plus chaud, une cité colorée de teintes
beaucoup plus vraies, n'en déplaise à M. Duponchel, que sa belle
décoration et le jeu habile de sa lumière décroissante. Que de fois j'ai
juré contre le lever du soleil qui accompagne le dernier choeur du
second acte de _Guillaume Tell_! O toile! ô carton! ô oripeaux! ô
machines! qu'avez-vous de commun avec cette magnifique prière où tous
les rayons du soleil s'étalent majestueusement, grandissent, flamboient;
où le roi du jour apparaît lui-même dans sa splendeur et semble faire
éclater les cimes neigeuses pour sortir de l'horizon à la dernière note
du chant sacré? Mais la musique a sous ce rapport une puissance bien
plus grande encore. Il n'est pas besoin d'une mélodie complète; il ne
faut que des modulations pour faire passer des nuées sombres sur la face
d'Hélios et pour balayer l'azur du ciel, pour soulever le volcan et
faire rugir les cyclopes au sein de la terre, pour ramener la brise
humide et la faire courir sur les arbres flétris d'épouvante. Alice
paraît, le temps est serein, la nature chante ses harmonies sauvages et
primitives. Tout à coup les sorcières roulent sous ses pas les anneaux
de leur danse effrénée. Le sol s'ébranle, les gazons se dessèchent, le
feu souterrain émane de tous les pores de la terre gémissante, l'air
s'obscurcit, et des lueurs sinistres éclairent les rochers.--Mais la
ronde du sabbat s'enfonce dans les cavernes inaccessibles, la nature se
ranime, le ciel s'épure, l'air fraîchit, le ruisseau reprend son cours
suspendu par la terreur; Alice s'agenouille et prie.
A ce propos, et malgré la longueur de cette digression, il faut, maître,
que je vous raconte un fait puéril qui m'est tout personnel, mais dont
je me suis toujours promis de vous témoigner ma reconnaissance. Il y a
deux ans, j'allai, au milieu de l'hiver, passer à la campagne deux des
plus tristes mois de ma vie. J'avais le spleen, et dans mes accès je
n'étais pas très-loin de la folie. Il y avait alors dans mon coeur
toutes les furies, tous les démons, tous les serpents, toutes les
chaînes brisées et traînantes de votre sabbat. Quand ces crises, suivant
la marche connue de toutes les maladies, commençaient à s'éclaircir,
j'avais un moyen infaillible de hâter la transition et d'arriver au
calme en peu d'instants. C'était de faire asseoir au piano mon neveu,
beau jeune homme tout rose, tout frisé, tout sérieux, plein d'une tendre
majesté monacale, doué d'un front impassible et d'une santé inaltérable.
A un signe qu'il comprenait, il jouait ma chère modulation d'Alice au
pied de la croix, image si parfaite et si charmante de la situation de
mon âme, de la fin de mon orage et du retour de mon espérance. Que de
consolations poétiques et religieuses sont tombées comme une sainte
rosée de ces notes suaves et pénétrantes! Le pinson de mon lilas blanc
oubliait aussi le froid de l'hiver, et, rêvant de printemps et d'amour,
se mettait à chanter comme au mois de mai. L'hémérocale s'entr'ouvrait
sur la cheminée, et, dépliant ses pétales de soie, laissait échapper sur
ma tête, au dernier accord, son parfum virginal. Alors la pastille
d'aloès s'enflammait dans la pipe turque, l'âtre envoyait une grande
lueur blanche, et mon neveu, patient comme une machine à vapeur, dévoué
comme un fils, recommençait vingt fois de suite cette phrase adorable,
jusqu'à ce qu'il eût vu son cher oncle jeter par terre les douze aunes
de molleton qui l'enveloppaient et hasarder les pas les plus gracieux au
milieu de la chambre en faisant sauter son bonnet au plafond et en
éternuant pendant vingt minutes. Comment ne vous bénirais-je pas, mon
cher maître, qui m'avez guéri tant de fois mieux qu'un médecin, car ce
fut sans me faire souffrir et sans me demander d'argent! et comment
croirais-je que la musique est un art de pur agrément et de simple
spéculation, quand je me souviens d'avoir été plus touché de ses effets
et plus convaincu par son éloquence que par tous mes livres de
philosophie?
Pour en revenir à l'apparition des _Huguenots_, je vous confesse que je
n'attendais pas une oeuvre si intelligente et si forte et que je me
fusse contenté de moins. Je ne pressentais pas tout le parti que vous
pouviez et que vous deviez tirer du sujet, c'est-à-dire de l'idée du
sujet, car quel sujet vous eût embarrassé après le poëme apocalyptique
de _Robert_? Néanmoins j'avais tant aimé _Robert_ que je ne me flattais
pas d'aimer davantage votre nouvelle oeuvre. J'allai donc voir les
_Huguenots_ avec une sorte de tristesse et d'inquiétude, non pour vous,
mais pour moi; je savais que, quels que fussent le poëme et le sujet,
vous trouveriez, dans votre science d'instrumentation et dans votre
habileté, des ressources ingénieuses et les moyens de gouverner le
public, de mater les récalcitrants et d'endormir les cerbères de la
critique en leur jetant tous vos gâteaux dorés, tous vos grands effets
d'orchestre, toutes les richesses d'harmonie dont vous possédez les
mines inépuisables. Je n'étais pas en peine de votre succès; je savais
que les hommes comme vous imposent tout ce qu'ils veulent, et que, quand
l'inspiration leur échappe, la science y supplée. Mais pour les poëtes,
pour ces êtres incomplets et maladifs, qui ne savent rien, qui étudient
bien peu de chose, mais qui pressentent et devinent presque tout, il est
difficile de les tromper, et de l'autel où le feu sacré n'est pas
descendu nulle chaleur n'émane. Quelle fut ma joie quand je me sentis
ému et touché par cette histoire palpitante, par ces caractères vrais et
sans allégories, autant que j'avais été troublé et agité par les luttes
symboliques de _Robert_!--Je n'eus ni le loisir ni le sang-froid
d'examiner le poëme. J'ai un peu ri du style en le lisant plus tard;
mais je comprends la difficulté d'écrire pour le chant, et d'ailleurs je
sais le meilleur gré du monde à M. Scribe (si toutefois ce n'est pas
vous qui lui avez fourni le sujet et les principales situations) de vous
avoir jeté brusquement dans une arène nouvelle, dans d'autres temps,
dans un autre pays, dans une autre religion surtout. Vous aviez donné
la preuve d'une haute puissance pour le développement du sentiment
religieux; ce fut une excellente idée à lui (je suppose toujours que
vous ne la lui avez pas donnée) de vous fournir une forme religieuse qui
ne fût pas la même, et qui ne vous contraignît pas à faire abus de vos
ressources.
Mais dites-nous comment, avec une trentaine de versiculets
insignifiants, vous savez dessiner de telles individualités, et créer
des personnages de premier ordre là où l'auteur du libretto n'a mis que
des accessoires? Ce vieux serviteur rude, intolérant, fidèle à l'amitié
comme à Dieu, cruel à la guerre, méfiant, inquiet, fanatique de
sang-froid, puis sublime de calme et de joie à l'heure du martyre,
n'est-ce pas le type luthérien dans toute l'étendue du sens poétique,
dans toute l'acception du vrai idéal, du réel artistique, c'est-à-dire
de la perfection _possible_? Cette grande belle fille brune, courageuse,
entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son bonheur comme celui de
sa vie, et passant du fanatisme catholique à la sérénité du martyre
protestant, n'est-ce pas aussi une figure généreuse et forte, digne de
prendre place à côté de Marcel! Nevers, ce beau jeune homme en satin
blanc, qui a, je crois, quatre paroles à dire dans le libretto, vous
avez su lui donner une physionomie gracieuse, élégante, chevaleresque,
une nature qu'on chérit malgré son impertinence, et qui parle avec une
mélancolie adorable des nombreux désespoirs des dames de la cour à
propos de son mariage.
Excepté dans les deux derniers actes, le rôle de Raoul, malgré votre
habileté, ne peut soulever la niaiserie étourdie dont l'a accablé M.
Scribe. La vive sensibilité et l'intelligence rare de Nourrit luttent en
vain contre cette conduite de hanneton sentimental, véritable victime à
situations, comme nous disons en style de romancier. Mais comme il se
relève au troisième acte! comme il tire parti d'une scène que des
puritanismes, d'ailleurs estimables, ont incriminée un peu légèrement,
et que, pour moi qui n'entends malice ni à l'évanouissement ni au sofa
de théâtre, je trouve très-pathétique, très-lugubre, très-effrayante, et
nullement anacréontique! Quel duo! quel dialogue! maître, comme vous
savez pleurer, prier, frémir et vaincre à la place de M. Scribe! O
maître! vous êtes un grand poëte dramatique et un grand faiseur de
romans. J'abandonne votre petit page à la critique, il ne peut triompher
de l'ingratitude de sa position; mais je défends envers et contre tous
le dernier trio, scène inimitable, qui est coupée et brisée, parce que
la situation l'exige, parce que la vérité dramatique vous cause quelque
souci, à vous; parce que vous n'admettez pas qu'il y ait de la _musique
de musicien_ et de la _musique de littérateur_, mais bien une musique de
passion vraie et d'action vraisemblable, où le charme de la mélodie ne
doit pas lutter contre la situation et faire chanter la cavatine en
règle, avec _coda_ consacrée et _trait_ inévitable, au héros qui tombe
percé de coups sur l'arène.
Il serait bien temps, je pense, d'assujettir l'art au joug du sens
commun, et de ne pas faire dire au spectateur naïf:--Comment ces gens-là
peuvent-ils chanter dans une position si affreuse?--Il faudrait que le
chant fût alors un véritable _pianto_, et qu'on daignât s'affranchir de
la forme rebattue, au point de séduire l'esprit le plus simple et de
faire naître en lui autre chose que des attendrissements de convention.
Vous avez prouvé qu'on le pouvait, et quand Rossini l'a voulu, il l'a
prouvé aussi.
Permettez-moi cependant ici de vous exprimer un voeu. C'est beaucoup
d'insolence de ma part, et je hais l'insolence sous toutes ses formes et
dans toutes ses prétentions. N'imaginez donc pas, je vous en supplie,
que je songe à vous donner un conseil. Mais quelquefois, vous savez, un
ignorant a une bonne idée dont l'artiste fait son profit, de même qu'il
tire ses conceptions les plus hardies des impressions les plus naîves et
les moins prévues, la splendeur des temples, de la sauvage attitude des
forêts; les mélodies pleines et savantes, de quelques sons champêtres,
de quelque brise entrecoupée, de quelque murmure des eaux. Voici donc ce
qui me tourmente. Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette _coda_,
espèce de cadre uniforme et lourd? pourquoi ce _trait_, équivalent de la
pirouette périlleuse du danseur? pourquoi cette habitude de faire passer
la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les
plus élevées ou les plus basses du gosier? pourquoi toutes ces formes
rebattues et monotones qui détruisent l'effet des plus belles phrases?
Ne viendra-t-il pas un temps où le public s'en lassera, et reconnaîtra
que l'action morale (qui est, quoi qu'on en dise, inséparable du
mouvement lyrique) est interrompue à chaque instant par cette
ritournelle inévitable; que toute grâce, toute naïveté, toute fraîcheur
est souillée ou effacée par cette baguette rigide, par cette formule
inintelligente et triviale, dont on n'ose pas la dégager? Listz compare
cette formule au «_J'ai l'honneur d'être votre très-humble et
très-obéissant serviteur_,» qu'on place au bas de toutes les lettres de
cérémonie, dans l'acception la plus fausse et la plus absurde, comme
dans la plus juste et la mieux sentie. Il paraît que le vulgaire chérit
encore ce vieil usage, et ne croit pas qu'il y ait scène terminée là où
il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui
ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette
situation ridicule, l'intérêt demeure suspendu; les acteurs, forcés à
une attitude de plus en plus théâtrale, s'égosillent et deviennent
forcenés en répétant les paroles de leur froid transport que ne soutient
plus la mélodie. L'effet souverain de la passion ou de l'émotion,
commandé par tout ce qui précède, se perd et s'anéantit sous cette
formule, comme si, au milieu d'une scène tragique, les personnages, tout
animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public
à plusieurs reprises.
Vous ne vous êtes pas encore tout à fait affranchi à cet égard de
l'ignorance d'un public grossier et des exigences des chanteurs
inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même
n'avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu'à la faveur du
remplissage obligé des formules. Mais à présent ne pouvez-vous pas
former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se
passer de lisières, et lui révéler une pureté de goût qu'il ignore, et
que nul n'a encore pu proclamer franchement? Ces immenses succès, ces
bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits; elles
vous imposent peut-être aussi des devoirs, car au-dessus de la faveur
populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de
l'artiste. Vous êtes l'homme du présent, maître, soyez aussi l'homme de
l'avenir... Et si mon idée est folle, ma demande inconvenante, prenez
que je n'ai rien dit.
Maintenant que je suis en train de rêver, je rêve pour vous un poëme qui
vous transporterait en plein paganisme: les Euménides, cet effrayant
opéra, tout fait, d'Eschyle; ou la mort d'Orphée, si terrible et si
naïve à faire quand on est associé à un homme comme vous, qui n'a besoin
que d'un canevas de gaze pour broder un voile d'or et de pierreries. Si
je savais coudre deux rimes l'une à l'autre, mon maître, j'irais vous
prier de me dicter toutes les scènes, et je serais fier de vous voir
aborder des mélodies grecques plus pleines, plus complètes, plus simples
d'accompagnement peut-être que vos précédents sujets ne l'ont exigé. Je
vous verrais faire ce dont on semble vous défier, et répondre, comme
font les grands artistes, à des menaces par des victoires. Mais tant de
bonheur ne me sera pas donné: je ne sais pas la prose, comment
saurais-je les vers?--Quant à mon sujet grec, vous savez mieux que moi
ce qu'il vous convient de faire; mais quelque jour il vous tentera, je
gage.
Maître, je ne suis pas un savant, j'ai la voix fausse et ne sais jouer
d'aucun instrument. Pardonnez-moi si je ne parle pas la langue technique
des aristarques. Quand même je serais _dilettante_ éclairé, je
n'éplucherais pas vos chefs-d'oeuvre pour tâcher d'y découvrir quelque
tache légère qui me donnât occasion de montrer les puérilités de ma
science: je ne saurais chercher si votre inspiration vient de la tête ou
du coeur, étrange distinction qui ne signifie absolument rien, éternel
reproche que la critique adresse aux artistes; comme si le même sang ne
battait pas sous le sein et dans la tempe; comme si, en supposant qu'il
y a deux régions distinctes dans l'homme pour recevoir le feu sacré, la
chaleur qui monte des entrailles au cerveau et celle qui descend du
cerveau aux entrailles ne produisaient pas dans l'art et dans la poésie
absolument les mêmes effets! Si l'on disait que vous êtes
_bilioso-nerveux_, et que votre travail s'opère lentement, avec moins de
rapidité peut-être, mais aussi avec plus de perfection que chez les
sanguins et les pléthoriques, je comprendrais à peu près ce qu'on veut
dire, et je trouverais fort simple que vous n'eussiez pas tous les
tempéraments à la fois; mais que m'importe qu'il y ait sur votre
clavecin une carafe d'eau pure et cristalline, au lieu d'un brûlant
flacon de vin de Chypre, et réciproquement, si l'un vous inspire ce que
l'autre n'inspire pas à autrui? Quelle fureur pédagogique tourmente ces
pauvres appréciateurs littéraires, occupés sans cesse à se méfier de
leurs sympathies, et à se demander si par hasard la Vénus de Milo
n'aurait pas été faite de la main gauche, au lieu de l'être de la main
droite? A voir tout le mal que des hommes de talent se donnent pour
percer le mystère des ateliers et pénétrer dans le secret des veilles et
des rêveries de l'artiste, on est saisi de chagrin, et on regrette de
voir cette famille d'intelligences, fécondes sans doute, s'appauvrir et
se stériliser de tout son pouvoir, afin d'arriver à ce qu'elle appelle
la _clairvoyance_ et l'_impartialité_.
Sans doute il est bon et nécessaire que des hommes de goût impriment au
vulgaire une bonne direction et fassent son éducation. Mais on sait
comme le plus noble métier endurcit rapidement celui qui l'exerce
exclusivement comme le chirurgien s'habitue à jouer avec la souffrance,
avec la vie et la mort; comme le juge se _systématise_ aisément, et,
partant d'inductions sages, arrive à prendre trop de confiance dans sa
méfiance, et à ne plus voir la vérité que sous des faces arbitraires.
Ainsi procède le critique: consciencieux d'abord, il en vient peu à peu
à un casuisme méticuleux, et il finit par ne plus rien sentir à force de
tout raisonner. Quand on ne sent plus, le raisonnement devient spécieux,
et l'appréciation un travail de plus en plus ingrat, pénible, dirai-je
impossible? A la fin d'un repas où l'on a fait excès de tout, les
meilleurs mets perdent leur saveur, et le palais blasé ne distingue plus
la fraîcheur des fruits du feu des épices. L'homme qui veut goûter et
approfondir toutes les jouissances de la vie en vient un jour à ne plus
dormir sur l'édredon et à s'imaginer que son premier lit de fougère fut
plus chaud et plus moelleux. Erreur déplorable en fait d'art, mais
inévitable condition de la nature humaine! On vit les premiers essais
d'un jeune talent, on les traita peut-être avec plus d'indulgence et
d'affection qu'ils ne méritaient. On était jeune soi-même. Mais à juger
ceux qui produisent, on vieillit plus vite qu'à produire. Quand on
regarde la vie comme un éternel spectacle auquel on dédaigne ou craint
de prendre part, on s'ennuie bien vite de l'acteur, parce qu'on s'ennuie
de soi. On suit les progrès de l'artiste; mais, à mesure qu'il acquiert,
on perd par l'inaction, à son propre insu, le feu sacré qu'il dérobe au
dieu du labeur; et le jour où il présente son chef-d'oeuvre, on ne le
goûte plus; on se reporte avec regret au premier jour d'émotion qu'il
vous donna; jour perdu et enfoui à jamais dans les richesses du passé,
émotion chère et précieuse qu'on pleure et qu'on ne retrouvera pas.
L'artiste est devenu Prométhée; mais l'homme d'argile s'est pétrifié et
reste inerte sous le souffle divin. On prononce que l'artiste est
dégénéré, et on croit ne pas mentir!
Ceci est l'histoire du public en fait d'art, et des générations en fait
d'action politique; mais cette histoire est résumée d'une manière
effrayante dans la courte existence morale de l'infortuné qui s'adonne à
la critique. Il vit son siècle dans l'espace de quelques années; sa
barbe est à peine poussée, et déjà son front est dévasté par l'ennui, la
fatigue et le dégoût. Il eût pu prendre une place honorable ou brillante
au milieu des artistes féconds; il n'en a plus la force, il ne croit
plus à rien, et à lui-même moins qu'à toute autre chose.
Quand on jette les yeux, dans un jour de courage et de curiosité, sur
les trente ou quarante jugements littéraires qui s'impriment le
lendemain de l'apparition d'une bluette quelconque, on s'étonne de tant
d'esprit, de tant de doctes raisonnements, de tant d'ingénieux
parallèles, de tant de dissertations subtiles, écrits pour la plupart
d'un style riche, orné, éblouissant; et on s'afflige de voir ces trésors
qui, en d'autres temps, eussent défrayé toute une année, répandus
pêle-mêle aux pieds d'un public insouciant qui les regarde à peine, et
qui fait bien; car, à supposer qu'il découvrît la vérité à travers ce
kaléidoscope d'idées et de sentiments contradictoires, cette vérité
serait si futile, si rebattue, si facile à exprimer en trois lignes,
qu'il aurait perdu sa journée à tailler un chêne pour avoir une
allumette. L'homme de bon sens examine donc lui-même l'objet de la
discussion, le juge selon son impulsion naturelle, et s'inquiète fort
peu de savoir si la critique accorde à l'auteur un millimètre ou un
mètre de gloire.
Et ce n'est pas que je méprise la critique par elle-même; je l'estime et
la respecte si bien dans son but et dans ses effets possibles et
désirables, que je m'afflige de la voir sortie de sa route et devenue
plus nuisible qu'utile aux artistes, plus amusante qu'instructive pour
un public oisif, indifférent et moqueur. Je veux croire les hommes qui
l'exercent pleins de loyauté et possédés d'une seule passion, l'amour
du beau et du vrai. Eh bien! je déplore que l'organisation de ce corps
utile et respectable soit si mauvaise que son action devienne
impossible, pour ne pas dire funeste, et que sa considération tombe
chaque jour sous les lazzis et les soupçons de la foule ignorante. Voici
quelle serait mon utopie si j'avais à chercher un remède à tant d'abus
et de confusion.
D'abord je voudrais que le nombre des gens qui font de la critique fût
beaucoup plus étendu, en même temps que le nombre des articles de
critique qui paraîtraient serait fort restreint. Je voudrais qu'on ne
fît pas de la critique un métier, et qu'il n'y eût pas de la critique
tous les jours et à propos de tout. Puisque le public veut des journaux,
que les colonnes des journaux sont les chaires d'éloquence assignées à
certains professeurs d'esthétique, je voudrais que chaque journal eût
son jury, où des hommes compétents seraient choisis selon les opinions
et l'esprit du journal, et appelés à prononcer sur les oeuvres de
quelque importance; je voudrais qu'une foule d'enfants sans savoir, sans
goût et sans expérience, ne fût pas admise à juger les doyens de l'art,
à faire ou à empêcher de naissantes réputations, sur la seule
recommandation d'un style aisé, d'une rédaction abondante et facile,
d'un esprit ingénieux et plaisant. Je voudrais que nul n'osât exercer la
critique comme une profession, mais que tout homme de talent et de
savoir en remplît le sérieux et noble exercice comme un devoir, et par
amour des lettres, sauf à en tirer un honnête bénéfice dans l'occasion,
puisqu'il est permis même au prêtre de vivre de l'autel.
Je ne suis pas de ceux qui pensent que les artistes seuls doivent juger
les artistes. Je crois au contraire que généralement c'est une assez
mauvaise épreuve, et que les journaux deviendraient bien vite, entre les
mains de rivaux de même profession, le théâtre de combats sans dignité,
sans retenue, où, la passion s'exprimant toujours, on approcherait
moins que jamais de la vérité. Le rôle du critique demanderait, certes,
des connaissances spéciales, de plus un coup d'oeil calme et
désintéressé, et il est bien difficile que ce calme et ce
désintéressement soient l'apanage de quiconque sent sa destinée dans les
mains du public. Sans exclure donc certains artistes dont l'expérience,
la position faite ou le caractère exceptionnel donneraient des garanties
suffisantes, j'accorderais peu de moyens de gouverner l'opinion à ceux
qui ont personnellement et exclusivement besoin de l'opinion.
Et si cette foule de jeunes beaux-esprits qui vit du feuilleton se
plaignait de n'avoir plus de moyens de publicité ou d'occasion de
développement, je lui dirais: «Rendez grâces à des mesures qui vous
forcent à travailler et à produire; vous faisiez un métier d'eunuques et
d'esclaves; vous étiez condamnés à baigner, à déshabiller et à rhabiller
sans cesse, à promener dans les rues les enfants des riches; soyez pères
à votre tour. Que vos enfants soient beaux ou difformes, forts ou
malingres, vous les aimerez, car ils seront à vous. Votre vie de haine
et de pitié se changera en une vie d'amour et d'espérance. Vous ne serez
peut-être pas tous de grands hommes, mais du moins vous serez hommes, et
vous ne l'êtes pas.»
Et si, pour être plus réfléchis et plus judicieux, les arrêts de la
critique devenaient plus rares (ce qui serait inévitable), si les
entrepreneurs de journaux se plaignaient du vide de leurs colonnes, le
public de l'absence de feuilleton, pourquoi n'offrirait-on pas
précisément ces pages blanches, hélas! si désirées et si difficiles à
aborder, à tous ces talents inconnus et modestes qui répugnent à faire
de la critique sans expérience, et qui cherchent vainement les moyens de
percer l'obscurité où ils s'éteignent, faute d'un éditeur qui les devine
et qui leur prête son papier et ses caractères _gratis_? Pourquoi tous
ces jeunes feuilletonistes, que l'on force à se tenir, comme des
pompiers ou des exempts de police, à toutes les représentations
nouvelles, et à écrire gravement toute la nuit sur les plus ignobles
pasquinades des petits théâtres, (sauf à citer le déluge à propos d'un
chapon), ne seraient-ils pas appelés à publier quotidiennement ces
poëmes et ces romans qui dorment dans le portefeuille ou qui sommeillent
dans le cerveau, étouffés par les nécessités d'un métier abrutissant[G]?
Pauvres enfants jeunes lévites de l'art, flétris dans la fleur de votre
talent par les exigences scandaleuses de la presse, vous qui eussiez été
avec joie, avec douceur, avec amour, et avec profit surtout, les
disciples des grands maîtres, ne craignez pas que je vous condamne sans
pitié, et que je méconnaisse ce qu'il y eut, ce qu'il y a peut-être
encore de grand et de pur en vous! Je sais vos secrets, je connais vos
déboires, j'ai soulevé la coupe de vos douleurs! Je sais que plus d'un
parmi vous, assis la nuit dans sa mansarde froide et misérable, forcé
d'avoir le lendemain (ce qui équivaut aujourd'hui au pain des artistes
d'autrefois) un habit propre et des gants neufs, à laissé tomber son
visage baigné de larmes sur les pages de quelque beau livre nouveau que
la haine ou l'envie lui avait prescrit d'injurier, et que ses profondes
sympathies le forçaient se jeter loin de lui afin de pouvoir condamner
l'artiste sans l'entendre. Pitié à vous qui avez été forcés de rougir de
vous-mêmes! Honte et malheur à vous qui vous êtes habitués à ne plus
rougir!
Mais pourquoi, maître, vous ai-je entretenu si longtemps de la critique
française? Vous êtes placé trop haut pour vous occuper d'elle à ce
point, et peut-être ignorez-vous seulement qu'elle ait tâché de disputer
au public européen les palmes qu'il vous tend de toutes parts? Loin de
moi la pensée grossière de vous consoler de quelques injustices que
vous avez dû accepter avec l'humanité souriante d'un conquérant, pour
peu qu'elles aient frappé votre oreille. Je ne sais pas si les hommes
comme vous sont aussi modestes que leur gracieux accueil et leur exquise
politesse le donnent à penser; mais je sais que la conscience de leur
force leur inspire une haute sagesse. Ils vivent avec le dieu, et non
avec les hommes; ils sont bons, parce qu'ils sont grands.
Vous souvenez-vous, maître, qu'un soir j'eus l'honneur de vous
rencontrer à un concert de Berlioz? Nous étions fort mal placés, car
Berlioz n'est rien moins que galant dans l'envoi de ses billets; mais ce
fut une vraie fortune pour moi que d'être jeté là par la foule et le
hasard. On joua la _Marche au supplice_. Je n'oublierai jamais votre
serrement de main sympathique et l'effusion de sensibilité avec laquelle
cette main chargée de couronnes applaudit le grand artiste méconnu qui
lutte avec héroïsme contre son public ingrat et son âpre destinée; vous
eussiez voulu partager avec lui vos trophées, et je m'en allai les yeux
tout baignés de larmes, sans trop savoir pourquoi, car quelle merveille
que vous soyez ainsi?