Nohant, septembre 1834.
Combien j'ai à te remercier, mon vieil ami, d'être venu me voir tout de
suite! Je n'espérais pas ce bonheur, et je vois que, ta position n'ayant
pas changé, c'est une grande preuve d'amitié que m'as donnée. J'ai passé
une journée heureuse, mon brave Malgache, auprès de toi, au milieu de
mes enfants et de mes amis. J'ai ri de bien bon coeur de nos anciennes
folies; j'ai renouvelé nos combats espiègles; je me suis diverti de tes
calembours. J'ai retrouvé, après deux ans d'absence (qui renferment pour
moi deux siècles), toute cette ancienne vie avec un plaisir d'enfant,
avec une joie de vieillard. Eh bien! mon pauvre ami, tout cela est entré
une journée entière dans ce coeur usé et désolé; tout cela l'a fait
bondir de joie, mais ne l'a ni guéri ni rajeuni; c'est un mort que le
galvanisme a fait tressaillir, et qui retombe plus mort qu'auparavant.
J'ai le spleen, j'ai le désespoir dans l'âme, Malgache. Je me suis dit
tout ce que je pouvais et devais me dire, j'ai essayé de me rattacher à
tout; je ne puis pas vivre, je ne le puis pas. Je viens dire adieu à mon
pays, à mes amis. Le monde ne saura pas ce que j'ai souffert, ce que
j'ai tenté avant d'en venir là. J'essaierais en vain de te faire
comprendre mon âme et ma vie: ne me parle pas de cela; reçois mon adieu,
et ne me dis rien; ce serait inutile. Viens me voir quelquefois pendant
mon séjour ici et parler du passé avec moi. J'aurai quelques services à
te demander: tu en accepteras l'ennui comme une preuve de confiance.
Pense à moi, et si j'ai un tombeau quelque part où tu passes un jour,
arrête-toi pour y laisser tomber quelques larmes? Oh! prie pour celui
qui, seul peut-être, a bien connu et bien jugé ton coeur.
Lundi soir.
Merci, mon bon vieux Malgache, merci de ta lettre; aucun remède ne peut
être plus efficace que ces paroles d'amitié et cette douce compassion
dont mon orgueil ne saurait souffrir. Tu ne sais des malheurs de ma vie
qu'une bien faible partie. Si le sort nous réunit quelques heures, je te
les dirai; mais l'important, ce n'est pas que tu les saches, c'est que
ton affection les adoucisse. Va, le raisonnement, les représentations,
les réprimandes, ne font qu'aigrir le coeur de ceux qui souffrent, et
une poignée de main bien cordiale est la plus éloquente des
consolations. Il se peut que j'aie le coeur fatigué, l'esprit abusé
par une vie aventureuse et des idées faussas; mais j'en meurs, vois-tu,
et il ne s'agit plus pour ceux qui m'aiment que de me conduire doucement
à ma tombe. Otez-moi les dernières épines du chemin, ou du moins semez
quelques fleurs autour de ma fosse, et faites entendre à mon oreille les
douces paroles du regret et de la pitié. Non, je ne rougis pas de la
vôtre, ô mes amis! et de la tienne surtout, vieux débris qui as surnagé
sur les orages de la vie, et qui en connais les soucis rongeurs et les
fatigues accablantes. Je suis un malade qu'il faut plaindre et non
contrarier. Si vous ne me guérissez pas, du moins vous me rendrez la
souffrance moins rude et la mort moins laide. Me préserve le ciel de
mépriser votre amitié et de la compter pour peu de chose! Mais sais-tu
quels maux contre-balancent ces biens-là? Sais-tu ce que certains
bonheurs ont inspiré d'exigences à mon âme, ce que certains malheurs lui
ont imposé de méfiance et de découragement? Et puis vous êtes forts,
vous autres. Moi, j'ai de l'énergie, et non de la force. Tu me dis que
l'_instinct_ me retiendra auprès de mes enfants: tu as raison peut-être;
c'est le mot le plus vrai que j'aie entendu. Cet instinct, je le sens si
profondément que je l'ai maudit comme une chaîne indestructible; souvent
aussi je l'ai béni en pressant sur mon coeur ces deux petites
créatures innocentes de tous mes maux. Écris-moi souvent, mon ami; sois
délicat et ingénieux à me dire ce qui peut me faire du bien, à m'éviter
les leçons trop dures. Hélas! mon propre esprit est plus sévère que tu
ne le serais, et c'est la rude clairvoyance qui me pousse au désespoir.
Que ton coeur, qui est bon et grand, quoi qu'on en dise et quoi qu'on
en pense, t'inspire l'art de me guérir. Je suis venu chercher ici ce qui
me fuyait ailleurs. Les pédagogues abondent partout, l'amitié est rare
et prudente: elle se tire bien mieux d'affaire avec un reproche ou une
raillerie qu'avec une larme et un baiser. Oh! que la tienne soit
généreuse et douce! Répète-moi que ton affection m'a suivi partout, et
qu'aux heures de découragement, où je me croyais seul dans l'univers, il
y avait un coeur qui priait pour moi et qui m'envoyait son ange
gardien pour me ranimer.
Mercredi soir.
Écrivons-nous tous les jours, je t'en prie; je sens que l'amitié seule
peut me sauver.
Je n'en suis pas à espérer de pouvoir vivre. Je borne pour le moment mon
ambition à mourir calme et à ne pas être forcé de blasphémer à ma
dernière heure, comme cet homme innocent que l'on guillotina dans notre
ville il y a quatre ou cinq ans, et qui s'écria sur l'échafaud: _Ah! il
n'y a pas de Dieu!_--Tu es religieux, toi, Malgache; moi aussi, je
crois. Mais j'ignore si je dois espérer quelque chose de mieux que les
fatigues et les souffrances de cette vie. Que penses-tu de
l'autre?--Voilà ce qui m'arrête. Il m'est bien prouvé que je n'arriverai
a rien dans celle-ci, et il n'y a pas d'espoir pour moi sur la terre.
Mais trouverai-je le repos après ces trente ans de travail? La nouvelle
destinée où j'entrerai sera-t-elle une destinée calme et supportable?
Ah! si Dieu est bon, il donnera au moins à mon âme un an de repos; qui
sait ce que c'est que le repos et quel renouvellement cela doit opérer
dans une intelligence! Hélas! si je pouvais me reposer ici auprès de
toi, au milieu de mes amis, dans mon pays, sous le toit où j'ai été
élevé, où j'ai passé tant de jours sereins! Mais la vie de l'homme
commence par où elle devrait finir. Dans ses premiers ans il lui est
accordé un bonheur et un calme dont il ne jouit que plus tard par le
souvenir; car, avant d'avoir souffert et travaillé, avant d'avoir subi
les ans de la virilité, il ne sait pas le prix de ses jours
d'enfance.--A ton dire, mon ami, il arriverait pour l'homme sage et fort
un temps où ce repos peut s'acquérir par la réflexion et la volonté. Oh!
sois sincère, je t'en prie, et oublie le rôle de consolateur que ton
amitié t'impose avec moi. Ne me trompe pas dans l'espoir de me guérir;
car plus tu ferais refleurir sous mes pas d'espérances décevantes, plus
je ressentirais de colère et de douleur en les perdant. Dis-moi la
vérité, es-tu heureux?--Non, ceci est une sotte question, et le
_bonheur_ est un mot ridicule, qui ne représente qu'une idée vague comme
un rêve. Mais supportes-tu la vie de bon coeur? La regretterais-tu si
demain Dieu t'en délivrait? Pleurerais-tu autre chose que tes enfants?
Car cette affection d'_instinct_, comme tu dis fort bien, est la seule
que la réflexion désespérante ne puisse ébranler.--Dis-moi, oh! dis-moi
ce qui se passe en moi depuis dix ans et plus; ce dégoût de tout, cet
ennui dévorant, qui succède à mes plus vives jouissances, et qui de plus
en plus me gagne et m'écrase, est-ce une maladie de mon cerveau, ou
est-ce un résultat de ma destinée? Ai-je horriblement raison de détester
la vie? ai-je criminellement tort de ne pas l'accepter? Mettons de côté
les questions sociales, supposons même que nous n'ayons pas d'enfants,
et que nous ayons subi tous deux la même dose de malheur et de fatigue.
Crois-tu que, par suite de la diversité de nos organisations, nous nous
retrouverions l'un et l'autre où nous en sommes, toi réconcilié avec la
vie, moi plus las et plus désespéré que jamais? Y a-t-il donc en vous
autres une faculté qui me manque? Suis-je plus mal partagé que vous, et
Dieu m'a-t-il refusé cet instinctif amour de la vie qu'il a donné à
toutes les créatures pour la conservation des espèces? Je vois ma mère:
elle a souffert matériellement plus que moi, son histoire est une des
plus orageuses et des plus funestes que j'aie entendu raconter; sa force
naturelle l'a sauvée de tout; son insouciance, sa gaieté, ont surnagé
dans tous ses naufrages. A soixante ans elle est encore belle et jeune,
et chaque soir en s'endormant elle prie Dieu de lui conserver la vie.
Ah! mon Dieu, mon Dieu! c'est donc bien bon de vivre? pourquoi ne
suis-je pas ainsi? Ma position sociale pourrait être belle; je suis
indépendant, les embarras matériels de mon existence ont cessé; je puis
voyager, satisfaire toutes mes fantaisies; pourquoi n'ai-je plus de
fantaisies?
Ne réponds pas à ces questions-là, c'est trop tôt. Tu ne sais pas les
événements qui m'ont amené à cet état moral, et tu pourrais concevoir
quelque fausse idée, faute de bien connaître et de bien juger les faits.
Mais réponds en ce qui te concerne.--Tu as souffert, tu as aimé, tu es
un être très-élevé sous le rapport de l'intelligence, tu as beaucoup vu,
beaucoup lu; tu as voyagé, observé, réfléchi, jugé la vie sous bien des
faces diverses.--Tu es venu échouer, toi dont la destinée eût pu être
brillante, sur un petit coin de terre où tu t'es consolé de tout en
plantant des arbres et en arrosant des fleurs. Tu dis que tu as souffert
dans les commencements, que tu as soutenu une lutte avec toi-même, que
tu t'es contraint à un travail physique. Raconte-moi avec détail
l'histoire de ces premiers temps, et puis dis-moi le résultat de tous
ces combats et de toute cette vertu. Es-tu calme? supportes-tu sans
aigreur et sans désespoir les tracasseries de la vie domestique?
t'endors-tu aussitôt que tu te couches? n'y a-t-il pas autour de ton
chevet un démon sous la forme d'un ange qui te crie: L'amour, l'amour!
le bonheur, la vie, la jeunesse!--tandis que ton coeur désolé répond:
Il est trop tard! cela eût pu être, et cela n'a pas été?--O mon ami!
passes-tu des nuits entières à pleurer tes rêves et à te dire: Je n'ai
pas été heureux?
--Oh! je le devine, je le sens, cela t'arrive quelquefois, et j'ai tort
peut-être de réveiller l'idée d'une souffrance que le temps et ton
courage ont endormie; mais ce sera une occasion d'exercer la force que
tu as amassée que de me raconter comment tu as fait, et de m'apprendre
à quoi tu es arrivé. Hélas! si je pouvais comme toi me passionner pour
un insecte! J'aime tout cela pourtant, et nul n'est mieux organisé que
moi pour jouir de la vie. Je sympathise avec toutes les beautés, toutes
les grâces de la nature. Comme toi, j'examine longtemps avec délices,
l'aile d'un papillon. Comme toi je m'enivre du parfum d'une fleur.
J'aimerais à me bâtir aussi un ajoupa et à y porter mes livres; mais je
n'y pourrais rester, mais les fleurs et les insectes ne peuvent pas me
consoler d'une peine morale. La contemplation des cimes immobiles du
Mont-Blanc, l'aspect de cette neige éternelle, immaculée, sublime de
blancheur et de calme, avait suffi, pendant trois ou quatre jours du
mois dernier, pour donner à mon âme une sérénité inconnue depuis
longtemps. Mais à peine eus-je passé la frontière de France, cette paix
délicieuse s'écroula comme une avalanche devant le souvenir et l'aspect
de mes maux et des ennuis matériels. La poussière des chemins, la
puanteur de la diligence et la nudité hideuse du pays suffirent pour me
faire dire: La vie est insupportable et l'homme est infortuné.--Et des
douleurs morales, réelles, profondes, incurables, se ranimèrent.
Je me berce de l'idée que je mourrai réconcilié du moins avec le passé.
Il y a dans l'air du pays, dans le silence de l'automne, dans la magie
des souvenirs, dans le coeur de mes amis surtout, quelque chose
d'étrangement puissant. Je marche beaucoup, et, soit fatigue de corps,
soit repos d'esprit, je dors plus que je n'ai fait depuis un an. Mes
enfants me font encore beaucoup de mal au milieu de tout le bonheur
qu'ils me donnent; ce sont mes maîtres, les liens sacrés qui m'attachent
à la vie, à une vie odieuse! Je voudrais les briser, ces liens
terribles! la peur du remords me retient. Et pourtant il y aurait bien
des choses à ma décharge si je pouvais raconter l'histoire de mon
coeur. Mais ce serait si long, si pénible!--Bonsoir, rappelle-toi nos
adieux d'autrefois sous le grand arbre, _the parting's tree_. Nous
avions lu _les Natchez_, et nous nous disions chaque soir:--Je te
souhaite un ciel bleu et l'espérance.--L'espérance de quoi?...
Jeudi.
Mes jours s'écoulent tristes comme la mort, et ma force s'épuise
rapidement. Avant-hier j'étais assez bien, je me sentais tomber dans une
sorte d'apathie qui ne manquait pas de charme. La fatigue du coeur et
celle du corps étaient si grandes en moi, qu'il ne me restait plus guère
de sensibilité. J'avais accepté les ennuis et les plaisirs de la
journée, et je ne m'étais pas dit comme les autres jours: Pourrai-je
vivre demain? Je m'étais rejeté dans le passé, et je savourais cette
illusion imbécile au point de me croire transporté aux jours qui sont
derrière nous. Je revins de la rivière avec Rollinat et les enfants. Il
faisait chaud, et le chemin était difficile. J'eus une sorte de bonheur
à traverser une terre labourée en portant Solange sur mes épaules.
Maurice marchait devant moi avec son petit ami, et le chien de la
maison, quoique laid et mélancolique, nous suivait d'un air si habitué à
nous, si sûr de son gîte, si nécessairement attaché à chacun de nos pas,
qu'il me semblait faire partie de la famille. Rollinat riait à sa
manière, et débitait des facéties à ma mère, et je venais le dernier
avec mon fardeau, partageant ma pensée entre les embarras de la marche
et le souvenir de tes conseils. Voici, me disais-je, les plaisirs
simples et purs que mon ami me vante et me souhaite. Et je ne sais
pourquoi la fatigue, les cris joyeux des enfants, la gaieté de ma mère,
quoique tout cela fût en désaccord avec la tristesse qui me ronge et
l'accablement qui m'écrase, avaient pour moi un charme indéfinissable.
Cela me rappelait nos courses au grand arbre, nos récoltes de
champignons dans les prés, et la première enfance de mon fils, qu'alors
je rapportais aussi à la maison sur mes épaules. J'oubliais presque ces
terribles années d'expérience, d'activité et de passion qui me séparent
de celles-là.
Mais ce bien-être, dont je ne saurais attribuer le bienfait qu'à des
circonstances extérieures, à l'influence de l'air, au silence délicieux
de la campagne, à la bonne humeur de ceux qui m'entouraient, cessa
bientôt, et je retombai dans mon abattement ordinaire en rentrant à la
maison.
Rollinat est une des plus parfaites et des plus affectueuses créatures
qu'il y ait sur la terre, doux, simple, égal, silencieux, triste,
compatissant. Je ne sais personne dont la société intime et journalière
soit plus bienfaisante; je ne sais pas si je l'aime plus ou moins que
toi; mon coeur n'a plus assez de vigueur pour s'interroger et se
connaître; je sais que l'amitié que j'ai pour Alphonse, pour Laure, pour
chacun de vous, ne nuit à aucun en particulier. Seulement, je me tais de
mon mal avec ces jeunes enfants dont il troublerait le bonheur, et je
n'en parle qu'à Rollinat et à toi. Lui ne me donne ni conseils, ni
encouragements, ni consolations; nous échangeons peu de paroles dans le
jour; nous marchons côte à côte dans les traînes du vallon ou dans les
allées de mon jardin, courbés comme deux vieillards, concentrés dans une
muette douleur, et nous comprenant sans nous avertir. Le soir, nous
marchons encore dans le jardin jusqu'à minuit; c'est une fatigue
physique qui m'est absolument nécessaire pour trouver le sommeil, et à
lui aussi qui souffre continuellement des nerfs. Alors nous nous
racontons les détails et les ennuis de notre vie. Quelquefois nous
retombons dans un profond silence; il regarde les étoiles, où il me rêve
un asile, et je promène d'inutiles regards sous les ténébreux ombrages
que nous traversons. Leur mystérieux silence me fait tressaillir
quelquefois d'épouvante, et il me semble que c'est mon spectre qui se
promène à ma place, dans ces lieux mornes comme la tombe. Alors je passe
mon bras sous le sien, comme pour m'assurer que j'appartiens encore au
monde des vivants, et il me répond avec sa voix caverneuse et
monotone:--Tu es malade, bien malade.--Malgré le peu d'encouragements
qu'il me donne (car ses inclinations ne sont que trop conformes aux
miennes), son amitié m'est très-précieuse, et sa société m'est en
quelque sorte nécessaire. Il me semble, que tant que j'aurai à mon côté
un ami sincère et fidèle, je ne peux pas mourir désespéré; je lui ai
fait jurer, ce soir, qu'il assisterait à ma dernière heure, et qu'il
aurait le courage de ne point me retenir. Il y a dans la voix, dans le
regard, dans tout l'être de ceux que nous aimons, un fluide magnétique,
une sorte d'auréole, non visible, mais sensible au toucher de l'âme, si
je peux parler ainsi, qui agit puissamment sur nos sensations intimes.
La présence de Rollinat m'infuse silencieusement la résignation
mélancolique et la sérénité morne et muette. Son silence opère peut-être
plus sur moi que ses paroles. Quand il est assis, à une heure du matin,
au fond du grand salon, et qu'à la faible clarté d'une seule bougie,
oubliée plutôt qu'allumée sur la table, je jette de temps en temps les
yeux sur sa figure grave et rêveuse, sur ses orbites enfoncées, sur sa
bouche close et serrée, sur son front que plisse une méditation
perpétuelle, il me semble contempler l'humble courage et la triste
patience revêtus d'une forme humaine. O amitié sobre de démonstrations
et riche de dévouements! qui te payera de ce que tu supportes d'heures
sombres et de funestes pensées auprès d'une âme moribonde? Assis comme
un médecin sans espoir au chevet d'un ami expirant, il semble tâter le
pouls à mon désespoir et compter ce qu'il me reste de jours mauvais à
subir. Désireux dans sa conscience d'entendre sonner l'heure de ma
délivrance, navré dans son affection d'être forcé d'abandonner bientôt
ce cadavre qu'il entoure encore de soins inutiles et généreux, il voit
mon infortune; il ne prie ni ne pleure; il me fait un dernier oreiller
de son bras, et ne me dit point ce qui se passera en lui quand mes yeux
seront pour jamais fermés. O Dieu juste! donnez-lui un ami qui vive
pour lui et qui ne l'abandonne point pour mourir!
J'ai souvent honte de cette lâcheté qui m'empêche d'en finir tout de
suite; ne sais-je donc me décider à rien? ne puis-je ni vivre ni mourir?
Il y a des instants où je me figure que je suis usé par le travail,
l'amour ou la douleur, et que je ne suis plus capable de rien sur la
terre; mais, à la moindre occasion, je m'aperçois bien que cela n'est
pas et que je vais mourir dans toute la force de mon organisation et
dans toute la puissance de mon âme. Oh! non, ce n'est pas la force qui
me manque pour vivre et pour espérer; c'est la foi et la volonté. Quand
un événement extérieur me réveille de mon accablement, quand le hasard
me presse et me commande d'agir selon ma nature, j'agis avec plus de
présence d'esprit et de calme que je n'ai jamais fait.--Tel je suis
encore, malgré tant d'affronts et de blessures dont on m'a couvert,
malgré tant de fange et de pierres qu'on m'a jetées, dans le vain espoir
de tarir la source vive et abondante des vertus que Dieu m'avait
données. On l'a bien troublée, hélas! et la beauté du ciel ne s'y
réfléchit plus comme autrefois. Mais quand un être souffrant s'en
approche, elle coule encore pour lui, et il peut y puiser sans qu'elle
lui refuse son flot bienfaisant. Il y a plus: ce bien que je fais sans
enthousiasme et même sans plaisir, ces devoirs que j'accomplis sans
satisfaction puérile et sans espoir d'en retirer aucun soulagement,
c'est un sacrifice plus austère et peut-être plus grand devant Dieu que
les ardentes offrandes d'un coeur plus heureux et plus jeune. C'est
maintenant que je sens intimement combien mon âme est droite, puisqu'à
mon insu l'amour du bien refleurit en moi sur les plus sombres ruines. O
mon Dieu! s'il pouvait me tomber de votre sein paternel une conviction,
une volonté, un désir seulement! mais en vain j'interroge cette âme
vide. La vertu n'y est plus qu'une habitude forte comme la nécessité,
mais stérile pour mon bonheur; la foi n'est plus qu'une lueur
lointaine, belle encore dans sa pâleur douloureuse, mais silencieuse,
indifférente à ma vie et à ma mort, une voix qui se perd dans les
espaces du ciel et qui ne me crie point de croire, mais d'espérer
seulement. La volonté n'est plus qu'une humble et muette servante de ce
reste de vertu et de religion. Elle proportionne son activité au besoin
qu'on a d'elle; et peut-être a-t-elle un troisième conseiller plus fort
que la foi et que la vertu, l'orgueil.
Oui, l'orgueil saignant, altier et debout sous les plaies et les
souillures dont on s'est efforcé de le couvrir. Nul n'a été plus outragé
et plus calomnié que moi, et nul ne s'est cramponné avec plus de douleur
et de force à l'espoir d'une justice céleste et au sentiment de sa
propre innocence. Oh! comment n'avoir pas d'orgueil, quand on a une
guerre inique à soutenir? Pourquoi Dieu m'a-t-il laissé faire si
malheureux? et pourquoi permet-il que l'impudence des hommes lâches
flétrisse et tue l'existence des hommes candides? Faut-il donc que
l'innocent se lève dans sa douleur, et qu'essuyant les larmes de la
colère et de la honte, il se lave des impuretés dont on l'accable?
Seigneur! Seigneur! à quoi songez-vous, quand vous envoyez un ange
gardien à l'enfant suspendu encore au sein de sa mère, et quand votre
providence s'occupe du dernier brin d'herbe de la prairie, tandis
qu'elle laisse meurtrir et outrager le faible, et que l'honneur, la plus
belle fleur qui croisse sur nos chemins, est brisé et foulé aux pieds
par le premier écolier qui passe? L'homme dont le front s'est plissé
dans la réflexion et dans la souffrance est-il donc moins précieux pour
vous que l'âme inerte et encore informe du nourrisson de la femme? Notre
triste gloire humaine est-elle plus méprisable que l'ortie qui croît le
long des cimetières? O Dieu du ciel! voyez, entendez, et faites
justice.