II

Je t'ai raconté bien des fois un rêve que je fais souvent, et qui m'a

toujours laissé, après le réveil, une impression de bonheur et de

mélancolie. Au commencement de ce rêve, je me vois assis sur une rive

déserte, et une barque, pleine d'amis qui chantent des airs délicieux,

vient à moi sur le fleuve rapide. Ils m'appellent, ils me tendent les

bras, et je m'élance avec eux dans la barque. Ils me disent: «Nous

allons à... (ils nomment un pays inconnu), hâtons-nous d'arriver.» On

laisse les instruments, on interrompt les chants. Chacun prend la rame.

Nous abordons... à quelle rive enchantée? Il me serait impossible de la

décrire; mais je l'ai vue vingt fois, je la connais: elle doit exister

quelque part sur la terre, ou dans quelqu'une de ces planètes dont tu

aimes à contempler la pâle lumière dans les bois, au coucher de la

lune.--Nous sautons à terre; nous nous élançons, en courant et en

chantant, à travers les buissons embaumés. Mais alors tout disparaît et

je m'éveille. J'ai recommencé souvent ce beau rêve, et je n'ai jamais pu

le mener plus loin.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces amis qui me convient et qui

m'entraînent, je ne les ai jamais vus dans la vie réelle. Quand je

m'éveille, mon imagination ne se les représente plus. J'oublie leurs

traits, leurs noms, leur nombre et leur âge. Je sais confusément qu'ils

sont tous beaux et jeunes; hommes et femmes sont couronnés de fleurs, et

leurs cheveux flottent sur leurs épaules. La barque est grande et elle

est pleine. Ils ne sont pas divisés par couples, ils vont pêle-mêle sans

se choisir, et semblent s'aimer tous également, mais d'un amour tout

divin. Leurs chants et leurs voix ne sont pas de ce monde. Chaque fois

que je fais ce rêve, je retrouve aussitôt la mémoire des rêves

précédents où je les ai vus. Mais elle n'est distincte que dans ce

moment-là; le réveil la trouble et l'efface.

Lorsque la barque paraît sur l'eau, je ne songe à rien. Je ne l'attends

pas; je suis triste, et une des occupations où elle me surprend le plus

souvent, c'est de laver mes pieds dans la première onde du rivage. Mais

cette occupation est toujours inutile. Aussitôt que je fais un pas sur

la grève, je m'enfonce dans une fange nouvelle, et j'éprouve un

sentiment de détresse puérile. Alors la barque paraît au loin; j'entends

vaguement les chants. Puis ils se rapprochent, et je reconnais ces voix

qui me sont si chères. Quelquefois, après le réveil, je conserve le

souvenir de quelques lambeaux des vers qu'ils chantent; mais ce sont des

phrases bizarres et qui ne présentent plus aucun sens à l'esprit

éveillé. Il y aurait peut-être moyen, en les commentant, d'écrire le

poëme le plus fantastique que le siècle ait encore produit. Mais je m'en

garderai bien; car je serais désespéré de composer sur mon rêve, et de

changer ou d'ajouter quelque chose au vague souvenir qu'il me laisse. Je

brûle de savoir s'il y a dans les songes quelque sens prophétique,

quelque révélation de l'avenir, soit pour cette vie, soit pour les

autres. Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'apprît ce qui en est, et

qu'on m'ôtât le plaisir de chercher.

Quels sont ces amis inconnus qui viennent m'appeler dans mon sommeil et

qui m'emmènent joyeusement vers le pays des chimères? D'où vient que je

me peux jamais m'enfoncer dans ces perspectives enchantées que

j'aperçois du rivage? D'où vient aussi que ma mémoire conserve si bien

l'aspect des lieux d'où je suis parti et de ceux où j'arrive, et qu'elle

est impuissante à se retracer la figure et les noms des amis qui m'y

conduisent? Pourquoi ne puis-je soulever, à la lumière du jour, le voile

magique qui me les cache? Sont-ce les âmes des morts qui

m'apparaissent? Sont-ce les spectres de ceux que je n'aime plus?

Sont-ce les formes confuses où mon coeur doit puiser de nouvelles

adorations? Sont-ce seulement des couleurs mêlées sur une palette, par

mon imagination qui travaille encore dans le repos des nuits?

Je te l'ai dit souvent, le matin, tout fraîchement débarqué de mon île

inconnue, tout pâle encore d'émotion et de regret, rien dans la vie

réelle ne peut se comparer à l'affection que m'inspirent ces êtres

mystérieux, et à la joie que j'éprouve à les retrouver. Elle est telle

que j'en ressens l'impression physique après le réveil, et que, pour

tout un jour, je n'y puis songer sans palpitations. Ils sont si bons, si

beaux, si purs, à ce qu'il me semble! Je me retrace, non pas leurs

traits, mais leur physionomie, leur sourire et le son de leur voix. Ils

sont si heureux, et ils m'invitent à leur bonheur avec tant de

tendresse! Mais quoi est-il, leur bonheur?

Je me souviens de leurs paroles:--Viens donc, me disent-ils; que fais-tu

sur cette triste rive? viens chanter avec nous; viens boire dans nos

coupes. Voici des fleurs; voici des instruments.--Et ils me présentent

une harpe d'une forme étrange, et que je n'ai vue que là. Mes doigts

semblent y être habitués depuis longtemps; j'en tire des sons divins, et

ils m'écoutent avec attendrissement.--O mes amis! ô mes bien-aimés! leur

dis-je, d'où venez-vous donc, et pourquoi m'avez-vous abandonné si

longtemps?--C'est toi, me disent-ils, qui nous abandonnes sans cesse.

Qu'as-tu fait, où as-tu été depuis que nous ne t'avons vu? Comme te

voilà vieux et fatigué! comme tes pieds sont couverts de boue! Viens te

reposer et rajeunir avec nous. Viens à... où la mousse est comme un

tapis de velours où l'on marche sans chaussure...» Non, ce n'est pas

comme cela qu'ils disent. Ils disent des choses bien belles, et que je

ne peux pas me rappeler assez pour les rendre. Moi, je m'étonne d'avoir

pu vivre loin d'eux, et c'est ma vie réelle qui alors me semble un rêve

à demi effacé. Je vais leur demandant aussi où ils étaient pendant ce

temps-là.--Comment se fait-il, leur dis-je, que j'aie vécu avec d'autres

êtres, que j'aie connu d'autres amis? Dans quel monde inaccessible vous

étiez-vous retirés? et comment la mémoire de notre amour s'était-elle

perdue? Pourquoi ne m'avez-vous pas suivi dans ce monde où j'ai

souffert? d'où vient que je n'ai pas songé à vous y chercher?--C'est que

nous n'y sommes pas; c'est que nous n'y allons jamais, me répondent-ils

en souriant. Viens par ici, par ici avec nous.--Oui, oui! et pour

toujours, leur dis-je; ne m'abandonnez pas, ô mes frères chéris! ne me

laissez pas emporter par ce flot qui m'entraîne toujours loin de vous;

ne me laissez plus remettre le pied sur ce sol mouvant où je m'enfonce

jusqu'à ce que vous ayez disparu à mes yeux, jusqu'à ce que je me trouve

dans une autre vie, avec d'autres amis qui ne vous valent pas.--Fou et

ingrat que tu es! me disent-ils en me raillant tendrement, tu veux

toujours y retourner, et, quand tu en reviens, tu ne nous reconnais

plus.--Oh! si, je vous reconnais! A présent il me semble que je ne vous

ai jamais quittés. Vous voilà toujours jeunes, toujours heureux.--Alors,

je les nomme tous, et ils m'embrassent en me donnant un nom que je ne me

rappelle pas, et qui n'est pas celui que je porte dans le monde des

vivants.

Cette apparition d'une troupe d'amis dont la barque me porte vers une

rive heureuse, est dans mon cerveau depuis les premières années de ma

vie. Je me souviens fort bien que, dans mon berceau, dès l'âge de cinq

ou six ans, je voyais en m'endormant une troupe de beaux enfants

couronnés de fleurs, qui m'appelaient et me faisaient venir avec eux

dans une grande coquille de nacre flottante sur les eaux, et qui

m'emmenaient dans un jardin magnifique. Ce jardin était différent du

rivage imaginaire de mon île. Il y a entre l'un et l'autre la même

disproportion qu'entre les amis enfants et les amis de mes rêves

d'aujourd'hui. Au lieu des hauts arbres, des vastes prairies, des

libres torrents et des plantes sauvages que je vois maintenant, je

voyais alors un jardin régulier, des gazons taillés, des buissons de

fleurs à la portée de mon bras, des jets d'eau parfumée dans des bassins

d'argent, et surtout des roses bleues dans des vases de la Chine. Je ne

sais pourquoi les roses bleues me semblaient les fleurs les plus

surprenantes et les plus désirables. Du reste, mon rêve ressemblait aux

contes de fées dont j'avais déjà la tête nourrie, mais aux souvenirs

desquels je mêlais toujours un peu du mien. Maintenant il ressemble à la

terre libre et vierge que je vais cherchant, et que je peuple

d'affections saintes et de bonheur impossible.

Eh bien! il m'est arrivé, l'autre soir, de me trouver en réalité dans

une situation qui ressemblait un peu à mon rêve, mais qui n'a pas fini

de même.

J'étais au jardin public vers le coucher du soleil. Il y avait, comme à

l'ordinaire, très-peu de promeneurs. Les Vénitiennes élégantes craignent

le chaud et n'oseraient sortir en plein jour, mais en revanche elles

craignent le froid et ne se hasardent guère dehors la nuit. Il y a trois

ou quatre jours faits exprès pour elles dans chaque saison, où elles

font lever la couverture de la gondole; mais elles mettent rarement les

pieds à terre. C'est une espèce à part, si molle et si délicate qu'un

rayon de soleil ternit leur beauté, et qu'un souffle de la brise expose

leur vie. Les hommes civilisés cherchent de préférence les lieux où ils

peuvent rencontrer le beau sexe, le théâtre, les _conversazioni_, les

cafés et l'enceinte abritée de la Piazzetta à sept heures du soir. Il ne

reste donc aux jardins que quelques vieillards grognons, quelques

fumeurs stupides et quelques bilieux mélancoliques. Tu me classeras dans

laquelle des trois espèces il te plaira.

Peu à peu je me trouvai seul, et l'élégant café qui s'avance sur les

lagunes éteignait ses bougies plantées dans des iris et dans des algues

de cristal de Murano. Tu as vu ce jardin bien humide et bien triste la

dernière fois! Moi, je n'y allais pas chercher de douces pensées, et je

n'espérais pas m'y débarrasser de mon spleen. Mais le printemps! comme

tu dis, qui pourrait résister à la vertu du mois d'avril? A Venise, mon

ami, c'est bien plus vrai. Les pierres même reverdissent; les grands

marécages infects, que fuyaient nos gondoles, il y a deux mois, sont des

prairies aquatiques couvertes de cressons, d'algues, de joncs, de

glaïeuls, et de mille sortes de mousses marines d'où s'exhale un parfum

tout particulier, cher à ceux qui aiment la mer, et où nichent des

milliers de goëlands, de plongeons et de cannes petières. De grands

pétrels rasent incessamment ces prés flottants, où chaque jour le flux

et le reflux font passer les flots de l'Adriatique, et apportent des

milliers d'insectes, de madrépores et de coquillages.

Je trouvai, au lieu de ces allées glaciales que nous avions fuies

ensemble la veille de ton départ, et où je n'avais pas encore eu le

courage de retourner, un sable tiède et des tapis de pâquerettes, des

bosquets de sumacs et de sycomores fraîchement éclos au vent de la

Grèce. Le petit promontoir planté à l'anglaise est si beau, si touffu,

si riche de fleurs, de parfums et d'aspects, que je me demandai si ce

n'était pas là le rivage magique que mes rêves m'avaient fait

pressentir. Mais non, la terre promise est vierge de douleurs, et

celle-ci est déjà trempée de mes larmes.

Le soleil était descendu derrière les monts Vicentins. De grandes nuées

violettes traversaient le ciel au-dessus de Venise. La tour de

Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette pépinière de flèches

et de minarets qui s'élèvent de tous les points de la ville se

dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l'horizon. Le

ciel arrivait, par une admirable dégradation de nuances, du rouge cerise

au bleu de smalt; et l'eau, calme et limpide comme une glace, recevait

exactement le reflet de cette immense irisation. Au-dessous de la ville

elle avait l'air d'un grand miroir de cuivre rouge. Jamais je n'avais vu

Venise si belle et si féerique. Cette noire silhouette, jetée entre le

ciel et l'eau ardente comme dans une mer de feu, était alors une de ces

sublimes aberrations d'architecture que le poëte de l'Apocalypse a dû

voir flotter sur les grèves de Patmos quand il rêvait sa Jérusalem

nouvelle, et qu'il la comparait à une belle épousée de la veille.

Peu à peu les couleurs s'obscurcirent, les contours devinrent plus

massifs, les profondeurs plus mystérieuses. Venise prit l'aspect d'une

flotte immense, puis d'un bois de hauts cyprès où les canaux

s'enfonçaient comme de grands chemins de sable argenté. Ce sont là les

instants où j'aime à regarder au loin. Quand les formes s'effacent,

quand les objets semblent trembler dans la brume, quand mon imagination

peut s'élancer dans un champ immense de conjectures et de caprices,

quand je peux, en clignant un peu la paupière, renverser et bouleverser

une cité, en faire une forêt, un camp ou un cimetière; quand je peux

métamorphoser en fleuves paisibles les grands chemins blancs de

poussière, et en torrents rapides les petits sentiers de sable qui

descendent en serpentant sur la sombre verdure des collines; alors je

jouis vraiment de la nature, j'en dispose à mon gré, je règne sur elle,

je la traverse d'un regard, je la peuple de mes fantaisies.

Quand j'étais adolescent et que je gardais encore les troupeaux dans le

plus paisible et le plus rustique pays du monde, je m'étais fait une

grande idée de Versailles, de Saint-Cloud, de Trianon, de tous ces

palais dont ma grand'mère me parlait sans cesse comme de ce qu'il y

avait de plus beau à voir dans l'univers. J'allais par les chemins au

commencement de la nuit ou à la première blancheur du jour, et je me

créais à grands traits Trianon, Versailles et Saint-Cloud dans la vapeur

qui flottait sur nos champs. Une haie de vieux arbres mutilés par la

cognée au bord d'un fossé devenait un peuple de tritons et de naïades de

marbre enlaçant leurs bras armés de conques marines. Les taillis et les

vignes de nos coteaux étaient les parterres d'ifs et de buis; les

noyers de nos guérets, les majestueux ombrages des grands parcs royaux

et le filet de fumée qui s'élevait du toit d'une chaumière cachée dans

les arbres, et dessinait sur la verdure une ligne bleuâtre et

tremblante, devenait à mes yeux le grand jet d'eau que le plus simple

bourgeois de Paris avait le privilège de voir jouer aux grandes fêtes,

et qui était pour moi alors une des merveilles du monde fantastique.

C'est ainsi qu'à grands frais d'imagination je me dessinais dans un

vaste cadre le modèle exagéré des petites choses que j'ai vues depuis.

C'est grâce à cette manie de faire de mon cerveau un microscope que j'ai

trouvé d'abord le vrai si petit et si peu majestueux. Il m'a fallu du

temps pour l'accepter sans dédain et pour y découvrir enfin des beautés

particulières et des sujets d'admiration autres que ceux que j'y avais

cherchés. Mais dans le vrai, quelque beau qu'il soit, j'aime à bâtir

encore. Cette méthode n'est ni d'un artiste ni d'un poëte, je le sais;

c'est le fait d'un fou. Tu m'en as souvent raillé, toi qui aimes les

grandes lignes pures, les contours hardiment dessinés, la lumière riche

et splendide. Tu veux aborder franchement dans le beau, voir et sentir

ce qui est, savoir pourquoi et comment la nature est digne de ton

admiration et de ton amour. J'expliquais cela à notre ami un de ces

soirs, comme nous passions ensemble en gondole sous la sombre arcade du

pont des Soupirs. Tu te souviens de cette petite lumière qu'on voit au

fond du canal, et qui se reflète et se multiplie sur les vieux marbres

luisants de la maison de Bianca Capello? Il n'y a pas dans Venise un

canaletto plus mystérieux et plus mélancolique. Cette lumière unique,

qui brille sur tous les objets et qui n'en éclaire aucun, qui danse sur

l'eau et semble jouer avec le remous des barques qui passent, comme un

follet attaché à les poursuivre, me fit souvenir de cette grande ligne

de réverbères qui tremble dans la Seine et qui dessine dans l'eau des

zigzags de feu. Je racontai à Pietro comme quoi j'avais voulu un soir

te faire goûter cette illumination aquatique, et comme quoi, après

m'avoir ri au nez, tu m'embarrassas beaucoup avec cette question:--En

quoi cela est-il beau?--Et qu'y trouviez-vous de beau en effet? me dit

notre ami.--Je m'imaginais, répondis-je, voir dans le reflet de ces

lumières des colonnes de feu et des cascades d'étincelles qui

s'enfonçaient à perte de vue dans une grotte de cristal. La rive me

paraissait soutenue et portée par ces piliers lumineux, et j'avais envie

de sauter dans la rivière pour voir quelles étranges sarabandes les

esprits de l'eau dansaient avec les esprits du feu dans ce palais

enchanté.--Le docteur haussa les épaules, et je vis qu'il avait un

profond mépris pour ce galimatias.--Je n'aime pas les idées

fantastiques, dit-il; cela nous vient des Allemands, et cela est tout à

fait contraire au vrai beau que cherchaient les arts dans notre vieille

Italie. Nous avions des couleurs, nous avions des formes dans ce

temps-là. Le fantastique a passé sur nous une éponge trempée dans les

brouillards du Nord. Pour moi, je suis comme notre ami, continua-t-il,

j'aime à contempler. Amusez-vous à rêver si cela vous plaît.

Je te demande, une fois pour toutes, une licence en bonne forme pour le

chapitre des digressions, et je reviens à la soirée du jardin public.

J'étais absorbé dans mes fantaisies accoutumées, lorsque je vis sur le

canal de Saint-Georges, au milieu des points noirs dont il était

parsemé, un point noir qui filait rapidement, et qui laissa bientôt tous

les autres en arrière. C'était la nouvelle et pimpante gondole du jeune

Catullo. Quand elle fut à la portée de la vue, je reconnus la fleur des

gondoliers en veste de nankin. Cette veste de nankin avait été le sujet

d'une longue discussion _a casa_ dans la matinée. Le docteur, voulant la

mettre à la réforme, sous prétexte d'une augmentation d'embonpoint dans

sa personne, l'avait destinée à son frère Giulio; mais Catullo, étant

survenu, sollicita le pourpoint avec une grâce irrésistible. Ma

gouvernante Cattina, qui ne voit pas d'un mauvais oeil le scapulaire

suspendu au cou blanc et ramassé du gondolier, observa que le seigneur

Jules avait beaucoup grandi cette année, et que la veste lui serait trop

courte. En conséquence Catullo, qui est quatre fois grand et gros comme

les deux frères ensemble, se fit fort d'endosser un vêtement trop court

pour l'un, trop étroit pour l'autre. Je ne sais par quel procédé

miraculeux le Minotaure en vint à bout sans le faire craquer; mais il

est certain que je le vis apparaître sur la lagune dans le propre

vêtement d'été du docteur. A la vérité, ce riche équipage nuisait un peu

à la souplesse de ses mouvements, et il ne se balançait pas sur la poupe

avec toute l'élégance accoutumée. Mais, avant d'enfoncer la rame dans le

tranquille miroir de l'onde, il jetait de temps en temps un regard de

satisfaction sur son image resplendissante; et, charmé de sa bonne

tenue, pénétré de reconnaissance pour l'âme généreuse de son patron, il

enlevait la gondole d'un bras vigoureux et la faisait bondir sur l'eau

comme une sarcelle.

Giulio était à l'autre bout de la gondole et le secondait avec toute

l'aisance d'un enfant de l'Adriatique. Notre ami Pietro était couché

indolemment sur le tapis, et la belle Beppa, assise sur les coussins de

maroquin noir, livrait au vent ses longs cheveux d'ébène, qui se

séparent sur son noble front et tombent en rouleaux souples et

nonchalants jusque sur son sein. Nos mères appelaient, je crois, ces

deux longues boucles _repentirs_. Je m'en suis rappelé le nom précieux

en les voyant autour du visage triste et passionné de Beppa. La barque

se ralentit tandis que l'un des rameurs prenait haleine; et quand elle

fut près de la rive ombragée, elle se laissa couler mollement avec l'eau

qui caressait les blancs escaliers de marbre du jardin. Alors Pierre

pria Beppa de chanter. Giulio prit sa guitare, et la voix de Beppa

s'éleva dans la nuit comme l'appel d'une sirène amoureuse. Elle chanta

une strophe de romance que Pierre a composée pour je ne sais quelle

femme, pour Beppa peut-être:

Con lei sull'onda placida

Errai dalla laguna,

Ella gli sguardi immobili

In te fissava, o luna!

E a che pensava allor?

Era un morrente palpito?

Era un nascente amor?

--Te voilà, Zorzi? me cria-t-elle en m'apercevant au-dessus de la rampe.

Que fais-tu là tout seul, vilain boudeur? Viens avec nous prendre le

café au Lido.--Et fumer une belle pipe de caroubier, dit le docteur.--Et

prendre un peu la rame à ma place, dit Giulio.--Ah! pour cela, Giulio,

je te remercie, répondis-je; quant au docteur, toutes ses pipes ne

valent pas une de mes cigarettes; mais pour toi, aimable Beppa, quelle

excuse pourrais-je trouver?--Viens donc, dit-elle.--Non, repris-je,

j'aime mieux confesser que je suis un butor et rester où je suis.--Fi!

le vilain caractère, dit-elle en me jetant son bouquet à demi effeuillé

à la figure. Est-ce que tu ne deviendras jamais plus aimable que cela?

Et pourquoi ne veux-tu pas venir avec nous?--Que sais-je? répondis-je.

Je n'en ai nulle envie, et pourtant j'ai le plus grand plaisir du monde

à vous rencontrer.

Catullo, qui est sujet, comme tous les animaux domestiques de son

espèce, à se mêler de la conversation et à donner son avis, haussa les

épaules et dit à Giulio, d'un air fin et entendu: _Foresto!_--Oui,

précisément, répondit Giulio. Entends-tu, Zorzi? voilà Catullo qui te

traite de malade extravagant.--Peu m'importe, repris-je, je ne suis pas

des vôtres. Tu es trop belle ce soir, ô Beppa; le docteur est trop

ennuyeux, le justaucorps de Catullo m'est insupportable à voir, et

Giulio est trop fatigué. Au bout d'un quart d'heure de bien-être, les

yeux de Beppa me feraient extravaguer, et il m'arriverait peut-être de

faire pour elle des vers aussi mauvais que ceux du docteur; le docteur

en serait jaloux. Catullo doit nécessairement crever d'apoplexie avant

d'arriver au Lido, et Jules me forcerait de ramer. Bonsoir donc, ô mes

amis; vous êtes beaux comme la lune et rapides comme le vent; votre

barque est venue à moi comme une douce vision: allez-vous-en bien vite

avant que je m'aperçoive que vous n'êtes pas des spectres.

--Qu'a-t-il mangé aujourd'hui? dit Beppa à ses compagnons.--_Erba_,

répondit gravement le docteur.--Tu as deviné juste, ô mon grand

Esculape, lui dis-je: pois, salade et fenouil. J'ai fait ce que tu

appelles un dîner pythagorique.--Régime très-sain, répondit-il, mais

trop peu substantiel. Viens avec moi manger un riz aux huîtres, et boire

une bouteille de vin de Samos à la Quintavalle.--Va au diable!

empoisonneur, lui dis-je. Tu voudrais m'abrutir par des digestions

laborieuses et m'affadir le caractère par de liquoreuses boissons, pour

me voir étendu ensuite sur ce tapis comme un vieux épagneul au retour de

la chasse, et pour n'avoir plus à rougir de ton intempérance et de ton

inertie, Vénitien que tu es.--Et que prétends-tu faire à Venise, si ce

n'est le _far niente_? dit Beppa.--Tu as raison, _benedetta_, lui

répondis-je; mais tu ne sais pas que mon _far niente_ est délicieux là

où je suis à te regarder. Tu ne sais pas quel plaisir j'ai à voir courir

cette gondole sans me donner la moindre peine pour la faire aller. Il me

semble alors que je dors, et que je fais un rêve qui m'est bien cher, ô

ma Beppa! et dans lequel de mystérieuses créatures m'apparaissent dans

une barque et passent comme toi en chantant.--Quelles sont ces

mystérieuses créatures? demanda-t-elle.--Je l'ignore, répondis-je; ce ne

sont pas des hommes, ils sont trop bons et trop beaux pour cela; et

pourtant ce ne sont pas des anges, Beppa, car tu n'es pas avec

eux.--Viens me raconter cela, dit-elle, j'aime les rêves à la

folie.--Demain, lui dis-je; aujourd'hui rends-moi un peu l'illusion du

mien. Chante, Beppa, chante avec ce beau timbre guttural qui s'éclaircit

et s'épure jusqu'au son de la cloche de cristal; chante avec cette voix

indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble à une

odalisque paresseuse qui lève peu à peu son voile et finit par le jeter

pour s'élancer blanche et nue dans son bain parfumé; ou plutôt à un

sylphe qui dort dans la brume embaumée du crépuscule, et qui déploie peu

à peu ses ailes pour monter avec le soleil dans un ciel embrasé. Chante,

Beppa, chante, et éloigne-toi. Dis à tes amis d'agiter les rames comme

les ailes d'un oiseau des mers, et de t'emporter dans ta gondole comme

une blanche Léda sur le dos brun d'un cygne sauvage... Va, romanesque

fille, passe et chante; mais sache que la brise soulève les plis de ta

mantille de dentelle noire, et que cette rose, mystérieusement cachée

dans tes cheveux par la main de ton amant, va s'effeuiller si tu n'y

prends garde. Ainsi s'envole l'amour, Beppa, quand on le croit bien

gardé dans le coeur de celui qu'on aime.--Adieu, maussade, me

cria-t-elle; je te fais le plaisir de te quitter; mais, pour te punir,

je chanterai en dialecte, et tu n'y comprendras rien.--Je souris de

cette prétention de Beppa d'ériger son patois en langue inintelligible à

des oreilles françaises. J'écoutai la barcarolle, qui vraiment était

écrite dans les plus doux mots de ce gentil parler vénitien, fait, à ce

qu'il me semble, pour la bouche des enfants.

Coi pensieri malinconici

No te star a tormentar.

Vien con mi, montemo in gondola,

Andremo in mezo al mar.

Pasaremo i porti e l'isole

Che contorna la cità:

El sol more senza nuvole

E la luna nascarà.

* * * * *

Co, spandemlo el lume palido

Sera l'aqua inarzentada,

La se specia e la se cocola

Como dona inamorada.

Sta baveta che te zogola

Sui caveli inbovolai,

No xe torbia della polvere

Dele rode e dei cavai.

Sto remeto che ne dondola

Insordirne no se sente

Come i sciochi de la scuria,

Come i urli de la zente.

* * * * *

Ti xe bella, ti xe zovene,

Ti xe fresca come un flor;

Vien per tuti le so lagreme,

Ridi adeso e fa l'amor.

* * * * *

In conchiglia i greci, Venere,

Se sognava un altro di;

Forse, visto i aveva in gondola

Una bela come ti.

La nuit était si calme et l'eau si sonore, que j'entendis la dernière

strophe distinctement, quoique les sons n'arrivassent plus à mon oreille

que comme l'adieu mystérieux d'une âme perdue dans l'espace. Quand je

n'entendis plus rien, je regrettai de ne pas être avec eux. Mais je m'en

consolai en me disant que, si j'y étais allé, je serais déjà en train de

m'en repentir.

Il y a des jours où il est impossible de vivre avec son semblable, tout

porte au spleen, tout tourne au suicide; et il n'y a rien de plus triste

au monde, et surtout de plus ridicule, qu'un pauvre diable qui tourne

autour de sa dernière heure, et qui parlemente avec elle pendant des

semaines et des années, comme l'homme de Shakspeare avec la vengeance.

Les gens s'en moquent. Ils sont autour de lui à le regarder et à crier

comme les spectateurs d'un saltimbanque maladroit qui hésite à crever le

ballon.--Il sautera! Il ne sautera pas! Les hommes ont raison de rire au

nez de celui qui ne sait ni les quitter ni les supporter, qui ne veut

pas renoncer à la vie, et qui ne veut pas l'accepter comme elle est.

Ils le punissent ainsi de l'ennui impertinent qu'il éprouve et qu'il

avoue. Mais leur justice est dure. Ils ne savent pas ce qu'il a fallu de

souffrances et de déboires pour amener à ce point de préoccupation

inconvenante un caractère tant soit peu orgueilleux et ferme.

Je conseille à tous ceux qui se trouveront, soit par habitude, soit par

accident, dans une semblable disposition, de faire des repas légers pour

éviter l'irritation cérébrale de la digestion, et de se promener seuls

au bord de l'eau, les mains dans les poches, un cigare à la bouche,

pendant un certain nombre d'heures, proportionné à la force et à la

ténacité de leur mauvaise humeur.

Je rentrai à minuit, et je trouvai Pierre et Beppa qui chantaient dans

la _galerie_; c'est Giulio qui a décoré l'antichambre de ce titre

pompeux, en attachant aux murailles quatre paysages peints à l'huile, où

le ciel est vert, l'eau rousse, les arbres bleus, et la terre couleur de

rose. Le docteur prétend faire sa fortune en les vendant à quelque

Anglais imbécile, et Giulio prétend faire inscrire le nom de notre

palais dans la nouvelle édition du Guide du voyageur à Venise. Pour

s'inspirer, sans doute, de la vue des bois et des montagnes, le docteur

a fait placer le petit piano qui lui sert à improviser, sous le plus

enfumé de ces paysages. Les heures où le docteur improvise sont les plus

béates de notre journée à tous. Beppa s'assied au piano et exécute

lentement avec une main un petit thème musical qui sert à

l'improvisateur pour suivre son rhythme lyrique, et ainsi éclosent, dans

une matinée, des myriades de strophes pendant lesquelles je m'endors

profondément dans le hamac; Giulio roule à cheval sur la rampe du

balcon, au grand risque de tomber dans quelque barque et de se réveiller

à Chioggia ou à Palestrine. Beppa elle-même laisse ses grands cils noirs

s'abaisser sur ses joues pâles, et sa main continue l'action mécanique

du doigter, tandis que son imagination fait quelque rêve d'amour à

travers les nuages du sommeil, et que le chat, roulé en pelote sur les

cahiers de musique, exhale de temps en temps un miaulement plein d'ennui

et de mélancolie.

Ce soir-là, Beppa était seule avec Pierre et Vespasiano (c'est le nom du

chat).--Miracle, docteur! dis-je en entrant; comment as-tu fait pour

veiller si tard?--Nous étions inquiets, me dit-il d'un ton grondeur,

tandis que sa dernière rime expirait encore _amorosa_ sur ses lèvres, et

vous savez que nous ne dormons pas quand vous n'êtes pas rentré.--Ah çà,

mes amis, répondis-je, votre tendresse est une persécution. Me voilà

obligé d'avoir des remords de votre insomnie, quand j'ai cru faire la

promenade la plus innocente du monde.--Mon cher enfant, me dit Beppa en

me prenant les mains, nous avons une prière à te faire.--Qui est-ce qui

pourrait te refuser quelque chose, Beppa? Parle.--Donne-moi ta parole

d'honneur de ne plus sortir seul après la nuit tombée.--Voilà encore tes

folles sollicitudes, ma Beppa; tu me traites comme un enfant de quatre

ans, quand je suis plus vieux que ton grand-père.--Tu es environné de

dangers, me dit Beppa avec ce petit ton de déclamation sentimentale qui

lui sied si bien; celle qui te poursuit est capable de tout. Si tu aimes

un peu la vie à cause de nous, Zorzi, enferme-toi à la maison ou quitte

le pays pour quelque temps.

--Docteur, répondis-je, je te prie de tâter le pouls de notre Beppa.

Certainement elle a la fièvre et un peu de délire.

--Beppa s'exagère le danger, dit-il; d'ailleurs ce danger, quel qu'il

fût, ne saurait commander à un homme une chose aussi ridicule que de

fuir devant la colère d'une femme. Pourtant il ne faut pas trop rire,

dans ce pays-ci, de certaines menaces de vengeance, et il serait prudent

de ne pas courir seul à des heures indues et par les quartiers les plus

déserts et les plus dangereux de Venise.

--Dangereux! lui dis-je en haussant les épaules; allons, voilà de la

prétention. Mes pauvres amis! vous vous battez les flancs pour soutenir

l'antique réputation de votre patrie; mais vous avez beau faire, vous

n'êtes plus rien, pas même assassins! Vous n'avez pas une femme capable

de toucher à un poignard sans tomber évanouie ni plus ni moins qu'une

petite-maîtresse parisienne, et vous chercheriez longtemps avant de

trouver un bravo pour seconder un projet de meurtre, eussiez-vous à lui

offrir tout le trésor de Saint-Marc en récompense.

Le docteur fit un petit mouvement du doigt par lequel les Vénitiens

expriment beaucoup de choses, et qui piqua ma curiosité.--Voyons, lui

dis-je, qu'avez-vous à répondre?--Je réponds, dit-il, de vous trouver,

avant douze heures, pour la modique somme de cinquante francs tout au

plus, un bon spadassin capable de donner, à qui bon vous semblera, une

_coltellata_ d'aussi solide qualité que si nous étions en plein moyen

âge.

--Grand merci, mon maître, répondis-je. Cependant une _coltellata_ me

paraît une chose si romantique et tellement adaptée à la mode nouvelle,

que je voudrais en recevoir une, dût-elle me retenir trois jours au lit.

--Les Français se moquent de tout, reprit-il, et ils ne sont pas plus

terribles que les autres en présence du danger. Pour nous, nous sommes

heureusement très-dégénérés dans l'art du couteau; cependant il y a

encore des amateurs qui le cultivent, et il n'y a pas de danger qu'il se

perde comme les autres arts.

--Vous ne me ferez pas croire que cela entre dans l'éducation de vos

dandies?

--Cela n'entre dans celle de personne, répondit-il d'un air un peu

suffisant. Cependant, il y a dans la main d'un Vénitien une certaine

adresse naturelle qui le rend capable de devenir habile en peu de temps.

Tenez, essayons cela ensemble.--Il alla prendre sur son bureau un vieux

petit couteau de mauvaise mine, et, ouvrant la porte de ma chambre, il

se ménagea une distance de dix pas, et plaça les bougies de manière à

éclairer un pain à cacheter collé au but pour point de mire. Il tenait

le couteau d'un air négligé et sans paraître songer a mal.--Voyez-vous,

dit-il, on fait comme cela; on a une main dans sa poche, on regarde le

temps qu'il fait, on siffle un air d'opéra, on passe à distance de son

homme, et, sans que personne s'en aperçoive, sans presque mouvoir le

bras, on lance le harpon. Regardez! Avez-vous vu?

--Je vois, docteur, lui dis-je, que ta perruque est tombée sur les

genoux de Beppa, et que le chat s'enfuit épouvanté. Quand tu voudras

jouer au couteau tout de bon, il faudra tâcher de ne pas te trahir par

des incidents aussi burlesques.--Mais le couteau, dit-il sans se

déconcerter et sans songer à relever sa perruque, où est le couteau, je

vous prie?--Je regardai le but: le couteau était certainement planté

dans le pain à cacheter.

--Tudieu! lui dis-je, est-ce ainsi que tu saignes tes malades, cher

docteur?

--Il est vrai que j'ai perdu ma perruque, dit-il d'un air triomphant;

mais remarquez que j'avais affaire à une porte de plein chêne,

incontestablement plus difficile à pénétrer que le sternum, l'épigastre

ou le coeur d'un homme. Quant aux femmes, ajouta-t-il, méfiez-vous de

celles qui sont blanches, courtes et blondes. Il y a un certain type qui

n'a pas dégénéré. Quand le bleu de l'oeil est foncé et le coloris du

visage changeant, tâchez qu'elles n'aient pas de ressentiment contre

vous, ou bien n'allez pas faire le gentil sous leurs balcons. . . .

* * * * *

....Tu ne te doutes pas, mon ami, de ce que c'est que Venise. Elle n'avait

pas quitté le deuil qu'elle endosse avec l'hiver, quand tu as vu ses

vieux piliers de marbre grec, dont tu comparais la couleur et la forme à

celles des ossements desséchés. A présent le printemps a soufflé sur

tout cela comme une poussière d'émeraude. Le pied de ces palais, où les

huîtres se collaient dans la mousse croupie, se couvre d'une mousse

vert-tendre, et les gondoles coulent entre deux tapis de cette belle

verdure veloutée, où le bruit de l'eau vient s'amortir languissamment

avec l'écume du sillage. Tous les balcons se couvrent de vases de

fleurs, et les fleurs de Venise, nées dans une glaise tiède, écloses

dans un air humide, ont une fraîcheur, une richesse de tissu et une

langueur d'attitudes qui les font ressembler aux femmes de ce climat,

dont la beauté est éclatante et éphémère comme la leur. Les ronces

doubles grimpent autour de tous les piliers, et suspendent leurs

guirlandes de petites rosaces blanches aux noires arabesques des

balcons. L'iris à odeur de vanille, la tulipe de Perse, si purement

rayée de rouge et de blanc qu'elle semble faite de l'étoffe qui servait

de costume aux anciens Vénitiens, les roses de Grèce, et des pyramides

de campanules gigantesques s'entassent dans les vases dont la rampe est

couverte; quelquefois un berceau de chèvrefeuille à fleurs de grenat

couronne tout le balcon d'un bout à l'autre, et deux ou trois cages

vertes cachées dans le feuillage renferment les rossignols qui chantent

jour et nuit comme en pleine campagne. Cette quantité de rossignols

apprivoisés est un luxe particulier à Venise. Les femmes ont un talent

remarquable pour mener à bien la difficile éducation de ces pauvres

chanteurs prisonniers, et savent, par toutes sortes de délicatesses et

de recherches, adoucir l'ennui de leur captivité. La nuit, ils

s'appellent et se répondent de chaque côté des canaux. Si une sérénade

passe, ils se taisent tous pour écouter, et, quand elle est partie, ils

recommencent leurs chants, et semblent jaloux de surpasser la mélodie

qu'ils viennent d'entendre.

A tous les coins de rue, la madone abrite sa petite lampe mystérieuse

sous un dais de jasmin, et les _traghetti_, ombragés de grandes

treilles, répandent, le long du Grand-Canal, le parfum de la vigne en

fleur, le plus suave peut-être parmi les plantes.

Ces traghetti sont des places de station pour les gondoles publiques.

Ceux qui sont établis sur les rives du Canalazzo sont le rendez-vous des

_facchini_ qui viennent causer et fumer avec les gondoliers. Ces

messieurs sont groupés là d'une manière souvent théâtrale. Tandis que

l'un, couché sur sa gondole, bâille et sourit aux étoiles, un autre

debout sur la rive, débraillé, l'air railleur, le chapeau retroussé sur

une forêt de longs cheveux crépus, dessine sa grande silhouette sur la

muraille. Celui-là est le matamore du traghetto. Il fait souvent des

courses de nuit du côté de Canaregio, dans une barque où les passagers

ne se hasardent guère, et il rentre quelquefois, le matin, avec la tête

fendue d'un coup de rame qu'il prétend avoir reçu au cabaret. Il est

l'espoir de sa famille, et sa poitrine est chargée d'images, de reliques

et de chapelets que sa femme, sa mère et ses soeurs ont fait bénir

pour le préserver des dangers de sa profession nocturne. Malgré ses

exploits, il n'est ni vantard ni insolent. La prudence n'abandonne

jamais un Vénitien. Jamais le plus hardi contrebandier ne laisse

échapper un mot de trop, même devant son meilleur ami; et quand il

rencontre le garde-finance dont il a supporté le feu la veille, il parle

avec, lui des événements de la nuit avec autant de sang-froid et de

présence d'esprit que s'il les avait appris par la voix

publique.--Auprès de lui on peut voir un vieux sournois qui en sait plus

long que les autres, mais dont la voix s'est enrouée à crier sur les

canaux ces paroles d'une langue inconnue, dérivée peut-être du turc ou

de l'arménien, qui servent de signaux aux rameurs de Venise pour

s'avertir et s'éviter dans l'obscurité, ou au détour d'un angle du

canal. Celui-ci, couché sur le pavé, dans l'attitude d'un chien

rancuneux, a vu les fastes de la république; il a conduit la gondole du

dernier doge; il a ramé sur le Bucentaure. Il raconte longuement, quand

il trouve des auditeurs, des histoires de fêtes qui ressemblent à des

contes de fées; mais quand il craint de ne pas être entendu avec

recueillement, il s'enferme dans son mépris du temps présent, et

contemple avec philosophie les trous nombreux de sa casaque, en se

rappelant qu'il a porté la veste de soie bariolée, l'écharpe flottante

et la barrette emplumée. Trois ou quatre autres se pressent face à face

devant la madone. Ils semblent avoir un secret d'importance à se

confier; on dirait presque d'un groupe de bandits méditant un assassinat

sur la route de Terracine. Mais ils vont se livrer à la plus innocente

de leurs passions, celle de chanter en choeur. Le _tenore_, qui est en

général un gros réjoui, à voix grasse et grêle, commence en fausset du

haut de sa tête et du fond de son nez. C'est lui qui, selon leur

expression énergique, _gante_ la note, et chante seul le premier vers.

Peu à peu les autres le suivent, et la basse-taille, plus rauque qu'un

boeuf enrhumé, s'empare des trois ou quatre notes dont se compose sa

partie, mais qu'elle place toujours bien, et qui certainement sont d'un

grand effet. La basse-taille est d'ordinaire un grand jeune homme sec,

bronzé, à physionomie grave et dédaigneuse, un des quatre ou cinq types

physiques dont à Venise, comme partout, la population se compose.

Celui-là est peut-être le plus rare, le plus beau et le moins national.

Le pur sang insulaire des lagunes produit le type que décrit ainsi

Gozzi: _Bianco, biondo e grassotto_.--Robert va sans doute rassembler,

dans le cadre qu'il remplit à présent à Venise, les plus beaux modèles

de ces diverses variétés, et nous donner de cette race caractérisée une

idée à la fois poétique et vraie[B]. Sa couleur, broyée aux ardents

rayons du soleil de l'Italie méridionale, se modifiera sans doute à

Venise, et se teindra d'une chaleur moins âpre et moins éblouissante.

Heureux l'homme qui peut faire de ses impressions et de ses souvenirs

des monuments éternels!

Les chants qui retentissent, le soir, dans tous les carrefours de cette

ville sont tirés de tous les opéras anciens et modernes de l'Italie,

mais tellement corrompus, arrangés, adaptés aux facultés vocales de ceux

qui s'en emparent, qu'ils sont devenus tout indigènes, et que plus d'un

compositeur serait embarrassé de les réclamer. Rien n'embarrasse ces

improvisateurs de pots-pourris. Une cavatine de Bellini devient

sur-le-champ un choeur à quatre parties. Un choeur de Rossini

s'adapte à deux voix au milieu d'un duo de Mercadante, et le refrain

d'une vieille barcarolle d'un maestro inconnu, ralentie jusqu'à la

mesure grave du chant d'église, termine tranquillement le thème tronqué

d'un cantique de Marcello. Mais l'instinct musical de ce peuple sait

tirer parti de tant de monstruosités, le plus heureusement possible, et

lier les fragments de cette mutilation avec une adresse qui rend souvent

la transition difficile à apercevoir. Toute musique est simplifiée et

dépouillée d'ornements par leur procédé, ce qui ne la rend pas plus

mauvaise. Ignorants de la musique écrite, ces dilettanti passionnés vont

recueillant dans leur mémoire les bribes d'harmonie qu'ils peuvent

saisir à la porte des théâtres ou sous le balcon des palais. Ils les

cousent à d'autres portions éparses qu'ils possèdent d'ailleurs, et les

plus exercés, ceux qui conservent les traditions du chant à plusieurs

parties, règlent la mesure de l'ensemble. Cette mesure est un

impitoyable adagio, auquel doivent se soumettre les plus brillantes

fantaisies de Rossini: et vraiment cela me rangerait presque à l'avis

de ceux qui pensent que la musique n'a pas de caractère par elle-même,

et se ploie à exprimer toutes les situations et tous les sentiments

possibles, selon le mouvement qu'il plaît aux exécutants de lui donner.

C'est le champ le plus vaste et le plus libre qui soit ouvert à

l'imagination, et, bien plus que le peintre, le musicien crée pour les

autres des effets opposés à ceux qu'il a créés pour lui. La première

fois que j'ai entendu la symphonie pastorale de Beethoven, je n'étais

pas averti du sujet, et j'ai composé dans ma tête un poëme dans le goût

de Milton sur cette adorable harmonie. J'avais placé la chute de l'ange

rebelle et son dernier cri vers le ciel, précisément à l'endroit où le

compositeur fait chanter la caille et le rossignol. Quand j'ai su que je

m'étais trompé, j'ai recommencé mon poëme à la seconde audition, et il

s'est trouvé dans le goût de Gessner, sans que mon esprit fît la moindre

résistance à l'impression que Beethoven avait eu dessein de lui donner.

L'absence de chevaux et de voitures et la sonorité des canaux font de

Venise la ville la plus propre à retentir sans cesse de chansons et

d'aubades. Il faudrait être bien enthousiaste pour se persuader que les

choeurs de gondoliers et de facchini sont meilleurs que ceux de

l'Opéra de Paris, comme je l'ai entendu dire à quelques personnes d'un

heureux caractère; mais il est bien certain qu'un de ces choeurs,

entendu de loin sous les arceaux des palais moresques que blanchit la

lune, fait plus de plaisir qu'une meilleure musique exécutée sous les

châssis d'une colonnade en toile peinte. Les grossiers dilettanti

beuglent dans le ton et dans la mesure; les froids échos de marbre

prolongent sur les eaux ces harmonies graves et rudes comme les vents de

la mer. Cette magie des effets acoustiques et le besoin d'entendre une

harmonie quelconque dans le silence de ces nuits enchantées font écouter

avec indulgence, je dirais presque avec reconnaissance, la plus modeste

chansonnette qui arrive, passe et se perd dans l'éloignement.

Quand on arrive à Venise, et qu'un gondolier bien tenu vient vous

attendre à la porte de l'auberge, avec sa veste de drap et son chapeau

rond, il est impossible de retrouver en lui la plus légère trace de

cette élégance qu'ils avaient aux temps féeriques de Venise. On la

chercherait aussi vainement sous les guenilles de ceux qui abandonnent

leurs vêtements à un désordre plus pittoresque. Mais l'esprit incisif,

pénétrant et subtil de cette classe célèbre n'est pas encore tout à fait

perdu. Leurs physionomies ont généralement ce caractère de finesse

mielleuse qu'on pourrait prendre au premier coup d'oeil pour de la

gaieté bienveillante, mais qui cache une mordante causticité et une

astuce profonde. Le caractère de cette race et celui de la nation

vénitienne est encore ce qu'il a été de tout temps, la prudence. Nulle

part il n'y a plus de paroles et moins de faits, plus de querelles et

moins de rixes. Les _barcaroles_ ont un merveilleux talent pour se dire

des injures; mais il est bien rare qu'ils en viennent aux mains. Deux

barques se rencontrent et se heurtent à l'angle d'un mur, par la

maladresse de l'un et l'inattention de l'autre. Les deux barcaroles

attendent en silence le choc qu'il n'est plus temps d'éviter; leur

premier regard est pour la barque; quand ils se sont assurés l'un et

l'autre de ne s'être point endommagés, ils commencent à se toiser

pendant que les barques se détachent et se séparent. Alors commence la

discussion.--Pourquoi n'as-tu pas crié _siastali_[C]?--J'ai

crié.--Non.--Si fait.--Je gage que non, _corpo di Bacco!_--Je jure que

si, _sangue di Diana!_--Mais avec quelle diable de voix?--Mais quelle

espèce d'oreilles as-tu pour entendre?--Dis-moi dans quel cabaret tu

t'éclaircis la voix de la sorte.--Dis-moi de quel âne ta mère a rêvé

quand elle était grosse de toi.--La vache qui t'a conçu aurait dû

t'apprendre à beugler.--L'ânesse qui t'a enfanté aurait dû te donner les

oreilles de ta famille.--Qu'est-ce que tu dis, race de chien?--Qu'est-ce

que tu dis, fils de guenon?--Alors la discussion s'anime, et va toujours

s'élevant à mesure que les champions s'éloignent. Quand ils ont mis un

ou deux ponts entre eux, les menaces commencent.--Viens donc un peu ici,

que je te fasse savoir de quel bois sont faites mes rames.--Attends,

attends, figure de marsouin, que je fasse sombrer ta coque de noix en

crachant dessus.--Si j'éternuais auprès de ta coquille d'oeuf, je la

ferais voler en l'air.--Ta gondole aurait bon besoin d'enfoncer un peu

pour laver les vers dont elle est rongée.--La tienne doit avoir des

araignées, car tu as volé le jupon de ta maîtresse pour lui faire une

doublure.--Maudite soit la madone de ton traguet pour n'avoir pas envoyé

la peste à de pareils gondoliers!--Si la madone de ton traguet n'était

pas la concubine du diable, il y a longtemps que tu serais noyé.--Et

ainsi, de métaphore en métaphore, on en vient aux plus horribles

imprécations; mais heureusement, au moment où il est question de

s'égorger, les voix se perdent dans l'éloignement, et les injures

continuent encore longtemps après que les deux adversaires ne

s'entendent plus.

* * * * *

Les gondoliers des particuliers portent, dans ce temps-ci, des vestes

rondes de toile anglaise imprimée à grands ramages de diverses couleurs.

Une veste fond blanc à dessins perse, un pantalon blanc, un ceinturon

rouge ou bleu, et un bonnet de velours noir dont le gland de soie tombe

sur l'oreille à la manière des Chioggiotes, composent un costume de

gondolier très-élégant et très-frais. Il y a encore quelques jeunes gens

de bon ton qui l'endossent et qui se donnent le divertissement de

conduire une petite barque sur les canaux. Autrefois c'était pour les

dandies de Venise ce que l'exercice du cheval est pour ceux de Paris.

Ils s'exerçaient particulièrement dans les petits canaux, où le

rapprochement des croisées permettait aux belles d'admirer leur grâce et

leur bonne mine. Cela se voit encore quelquefois. Tous les soirs, deux

de ces élégants viennent sillonner notre canalette avec une rapidité et

une force remarquables. Je crois bien qu'ils sont un peu attirés sous

notre balcon par les beaux yeux de Beppa, et que l'un des deux a quelque

prétention de lui plaire. Il est perché sur la poupe, le poste le plus

périlleux et le plus honorable, et la barque ne s'éloigne guère de

l'espace que peut embrasser le regard de la belle. Il y a vraiment peu

de gondoliers de profession capables d'en remontrer à ces deux

dilettanti. Ils lancent leur esquif comme une flèche, et je doute qu'un

cavalier bien monté pût les suivre sur un rivage parallèle. Le grand

tour de force, et celui que nos amateurs exécutent très-bravement, est

de lancer la barque à pleines rames, de l'amener jusqu'à l'angle d'un

pont, et de s'arrêter là tout à coup au moment où la proue va toucher le

but. C'est un jeu adroit et courageux, et je m'afflige plus de le voir

tomber en désuétude que de la perte du luxe et des richesses de Venise.

Si l'énergie du corps et de l'esprit ne s'était pas perdue, il ne

faudrait désespérer de rien. Et en outre, ce n'est pas un trop mauvais

moyen pour attirer l'attention des femmes. Je ne m'étonnerais pas que

Beppa vît avec un certain intérêt ce grand blond aux vives couleurs,

qui, en équilibre sur la pointe de sa mince barchetta, semble à chaque

instant près de se briser avec elle, et, vingt fois en un quart d'heure,

triomphe d'un danger auquel il s'expose pour avoir un regard de Beppa.

Beppa prétend qu'elle ne sait pas seulement de quelle couleur sont les

yeux de ce jeune homme. Hum! Beppa!

Tous les amateurs ne sont pas aussi heureux que ceux-ci. Malheur à ceux

qui échouent en présence des dames placées aux fenêtres, et des

gondoliers groupés sur les ponts pour juger! L'autre jour, deux braves

bourgeois, âgés chacun d'un demi-siècle, et retranchés depuis dix ans au

moins dans la douce occupation de cultiver leur obésité, se sont, on ne

sait comment, défiés à la _regata_. Chacun apparemment s'était avisé de

vanter les prouesses de son jeune temps, et l'amour-propre s'était mêlé

de la partie. Quoi qu'il en soit, ces deux honnêtes célibataires avaient

ouvert un pari à leurs amis. A l'heure dite, les gondoles se groupent

sur le lieu du combat. Les parieurs et une foule de dilettanti et

d'oisifs s'attroupent sur les rives et sur les ponts voisins. Les deux

barques rivales s'avancent, et les deux champions s'élèvent chacun sur

sa poupe avec une lente majesté. Ser Ortensio s'élance avec gloire et

saisit la rame d'un bras vigoureux. Mais avant que Ser Demetrio eût le

temps d'en faire autant, soit par hasard, soit par malice, une des

barques spectatrices heurta légèrement la sienne; le digne homme perdit

l'équilibre, et tomba lourdement dans les flots comme un saule déraciné

par la tempête. Heureusement le fossé n'était pas profond. Ser Demetrio

se trouva jusqu'au cou dans l'eau tiède et jusqu'aux genoux dans la

vase. Juge des rires et des huées des assistants, parmi lesquels était

bon nombre de caustiques gondoliers. Les amis du malheureux Demetrio

s'empressèrent de le retirer; on le nettoya, on le mit dans un lit bien

chaud, et sa gouvernante passa la journée à lui faire avaler des

cordiaux; tandis que son adversaire, déclaré vainqueur à l'unanimité,

allait au restaurant de Sainte-Marguerite faire un dîner splendide avec

l'argent de la collecte et les convives des deux partis.

Quant au gondolier indépendant, il ne possède que son pantalon, sa

chemise et sa pipe, quelquefois un petit caniche noir qui nage à côté de

la gondole avec l'agilité infatigable d'un poisson. Le gondolier porte

la madone de son traguet tatouée sur la poitrine avec une aiguille rouge

et de la poudre à canon. Il a son patron sur un bras et sa patronne sur

l'autre. Il n'est point, jour et nuit, comme nos cochers de fiacre, aux

ordres du premier venu. Il n'obéit qu'au chef de son traguet, qui est un

simple gondolier comme lui, élu par un libre vote, approuvé de la

police, et qui désigne à chacun de ses administrés le jour où il est de

service au traguet. Le reste du temps, le gondolier gagne librement sa

journée, et, quand une ou deux courses dans la matinée ont assuré

l'entretien de son estomac et de sa pipe jusqu'au lendemain, il s'endort

le ventre au soleil, sans se soucier que l'empereur passe, et sans se

laisser tenter par aucune offre qui mettrait de nouveau ses bras en

sueur. Il est vrai que son office est plus pénible que celui de conduire

deux paisibles coursiers du haut d'un siége de voiture. Mais son

caractère est aussi plus insouciant et plus indépendant. Souple,

flatteur, et mendiant à jeun, il se moque de celui qui lui marchande son

salaire comme de celui qui l'outre-passe. Il est ivrogne, facétieux,

bavard, familier et fripon, à certains égards; c'est-à-dire qu'il

respectera scrupuleusement votre foulard, votre parapluie, tout paquet

scellé, toute bouteille cachetée; mais si vous le laissez en compagnie

de quelque bouteille entamée ou de quelque pipe, vous le retrouverez

occupé à boire votre marasquin et à fumer votre tabac avec la

tranquillité d'un homme qui se livre aux plus légitimes opérations.

* * * * *

On ne nous avait certainement pas assez vanté la beauté du ciel et les

délices des nuits de Venise. La lagune est si calme dans les beaux soirs

que les étoiles n'y tremblent pas. Quand on est au milieu, elle est si

bleue, si unie, que l'oeil ne saisit plus la ligne de l'horizon, et

que l'eau et le ciel ne font plus qu'un voile d'azur, où la rêverie se

perd et s'endort. L'air est si transparent et si pur que l'on découvre

au ciel cinq cent mille fois plus d'étoiles qu'on n'en peut apercevoir

dans notre France septentrionale. J'ai vu ici des nuits étoilées au

point que le blanc argenté des astres occupait plus de place que le bleu

de l'éther dans la voûte du firmament. C'était un semis de diamants qui

éclairait presque aussi bien que la lune à Paris. Ce n'est pas que je

veuille dire du mal de notre lune; c'est une beauté pâle dont la

mélancolie parle peut-être plus à l'intelligence que celle-ci. Les nuits

brumeuses de nos tièdes provinces ont des charmes que personne n'a

goûtés mieux que moi et que personne n'a moins envie de renier. Ici la

nature, plus vigoureuse dans son influence, imposa peut-être un peu trop

de silence à l'esprit. Elle endort la pensée, agite le coeur et domine

les sons. Il ne faut guère songer, à moins d'être un homme de génie, à

écrire des poëmes durant ces nuits voluptueuses: il faut aimer ou

dormir.

Pour dormir, il y a un endroit délicieux: c'est le perron de marbre

blanc qui descend des jardins du vice-roi au canal. Quand la grille

dorée est fermée du côté du jardin, on peut se faire conduire par la

gondole sur ces dalles, chaudes encore des rayons du couchant, et n'être

dérangé par aucun importun piéton, à moins qu'il n'ait pour venir à vous

la foi qui manqua à saint Pierre. J'ai passé là bien des heures tout

seul, sans penser à rien, tandis que Catullo et sa gondole dormaient au

milieu de l'eau, à la portée du sifflet. Quand le vent de minuit passe

sur les tilleuls et en secoue les fleurs sur les eaux; quand le parfum

des géraniums et des girofliers monte par bouffées, comme si la terre

exhalait sous le regard de la lune des soupirs embaumés; quand les

coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes

d'albâtre et leurs minarets couronnés d'un turban; quand tout est blanc,

l'eau, le ciel et le marbre, les trois éléments de Venise, et que du

haut de la tour de Saint-Marc une grande voix d'airain plane sur ma

tête, je commence à ne plus vivre que par les pores, et malheur à qui

viendrait faire un appel à mon âme! je végète, je me repose, j'oublie.

Qui n'en ferait autant à ma place? Comment voudrais-tu que je pusse me

tourmenter pour savoir si monsieur un tel a fait un article sur mes

livres, si monsieur un autre a déclaré mes principes dangereux, et mon

cigare immoral?... Tout ce que je puis dire, c'est que ces messieurs

sont bien bons de s'occuper de moi, et que, si je n'avais pas de dettes,

je ne quitterais pas le perron du vice-roi pour leur procurer du

scandale à mon bureau. _Ma la fama_, dit l'orgueilleux Alfieri. _Ma la

fame_, répond Gozzi joyeusement.

Je défie qui que ce soit de m'empêcher de dormir agréablement quand je

vois Venise, si appauvrie, si opprimée et si misérable, défier le temps

et les hommes de l'empêcher d'être belle et sereine. Elle est là, autour

de moi, qui se mire dans ses lagunes d'un air de sultane, et ce peuple

de pêcheurs qui dort sur le pavé à l'autre bout de la rive, hiver comme

été, sans autre oreiller qu'une marche de granit, sans autre matelas que

sa casaque tailladée, lui aussi n'est-il pas un grand exemple de

philosophie? Quand il n'a pas de quoi acheter une livre de riz, il se

met à chanter un choeur pour se distraire de la faim; c'est ainsi

qu'il défie ses maîtres et sa misère, accoutumé qu'il est à braver le

froid, le chaud et la bourrasque. Il faudra bien des années d'esclavage

pour abrutir entièrement ce caractère insouciant et frivole, qui,

pendant tant d'années, s'est nourri de fêtes et de divertissements. La

vie est encore si facile à Venise! la nature si riche et si exploitable!

La mer et les lagunes regorgent de poisson et de gibier; on pêche en

pleine rue assez de coquillages pour nourrir la population. Les jardins

sont d'un excellent revenu: il n'est pas un coin de cette grasse argile

qui ne produise généreusement en fruits et en légumes plus qu'un champ

en terme ferme. De ces milliers d'isolettes dont la lagune est semée,

arrivent tous les jours des bateaux remplis de fruits, de fleurs et

d'herbages si odorants qu'on en sent la trace parfumée dans la vapeur du

matin. La franchise du port apporte à bas prix les denrées étrangères;

les vins les plus exquis de l'Archipel coûtent moins cher à Venise que

le plus simple ordinaire à Paris. Les oranges arrivent de Palerme avec

une telle profusion, que, le jour de l'entrée du bateau sicilien dans le

port, on peut acheter dix des plus belles pour quatre ou cinq sous de

notre monnaie. La vie animale est donc le moindre sujet de dépense à

Venise, et le transport des denrées se fait avec une aisance qui

entretient l'indolence des habitants. Les provisions arrivent par eau

jusqu'à la porte des maisons; sur les ponts et dans les rues pavées

passent les marchands en détail. L'échange de l'argent avec les objets

de consommation journalière se fait à l'aide d'un panier et d'une corde.

Ainsi, toute une famille peut vivre largement sans que personne, pas

même le serviteur, sorte de la maison. Quelle différence entre cette

commode existence et le laborieux travail qu'une famille, seulement à

demi pauvre, est forcée d'accomplir chaque jour à Paris pour parvenir à

dîner plus mal que le dernier ouvrier de Venise! Quelle différence aussi

entre la physionomie préoccupée et sérieuse de ce peuple qui se heurte

et se presse, qui se crotte et se fait jour avec les coudes dans la

cohue de Paris, et la démarche nonchalante de ce peuple vénitien qui se

traîne en chantant et en se couchant à chaque pas sur les dalles lisses

et chaudes des quais? Tous ces industriels, qui chaque jour apportent à

Venise leur fonds de commerce dans un panier, sont les esprits les plus

plaisants du monde, et débitent leurs bons mots avec leur marchandise.

Le marchand de poissons, à la fin de sa journée, fatigué et enroué

d'avoir crié tout le matin, vient s'asseoir dans un carrefour ou sur un

parapet; et là, pour se débarrasser de son reste, il décoche aux

passants et aux fumeurs des balcons les invitations les plus

ingénieuses.--Voyez, dit-il, c'est le plus beau poisson de ma provision!

je l'ai gardé jusqu'à cette heure, parce que je sais qu'a présent les

gens de bien dînent les derniers. Voyez quelles jolies sardines, quatre

pour deux centimes! Un regard de la belle camérière sur ce beau poisson,

et un autre par-dessus le marché pour le pauvre _pescaor_.--Le porteur

d'eau fait des calembours en criant sa denrée: _Aqua fresca e

tenera_.--Le gondolier, stationné au traguet, invite le passager par

des offres merveilleuses:--Allons-nous ce soir à Trieste, monseigneur?

voici une belle gondole qui ne craint pas la bourrasque en pleine mer,

et un gondolier capable de ramer sans s'arrêter jusqu'à Constantinople.

Les plaisirs inattendus sont les seuls plaisirs de ce monde. Hier je

voulais aller voir lever la lune sur l'Adriatique; jamais je ne pus

décider Catullo le père à me conduire au rivage du Lido. Il prétendait,

ce qu'ils prétendent tous quand ils n'ont pas envie d'obéir, qu'il avait

l'eau et le vent contraires. Je donnai de tout mon coeur le docteur au

diable pour m'avoir envoyé cet asthmatique qui rend l'âme à chaque coup

de rame, et qui est plus babillard qu'une grive quand il est ivre.

J'étais de la plus mauvaise humeur du monde quand nous rencontrâmes, en

face de la Salute, une barque qui descendait doucement vers le

Grand-Canal en répandant derrière elle, comme un parfum, les sons d'une

sérénade délicieuse.--Tourne la proue, dis-je au vieux Catullo: tu auras

au moins, j'espère, la force de suivre cette barque.

Une autre barque, qui flânait par là, imita mon exemple, puis une

seconde, puis une autre encore, puis enfin toutes celles qui humaient le

frais sur le canalazzo, et même plusieurs qui étaient vacantes, et dont

les gondoliers se mirent à cingler vers nous en criant: _Musica!

musica!_ d'un air aussi affamé que les Israélites appelant la manne dans

le désert. En dix minutes, une flottille s'était formée autour des

dilettanti; toutes les rames faisaient silence, et les barques se

laissaient couler au gré de l'eau. L'harmonie glissait mollement avec la

brise, et le hautbois soupirait si doucement, que chacun retenait sa

respiration de peur d'interrompre les plaintes de son amour. Le violon

se mit à pleurer d'une voix si triste et avec un frémissement tellement

sympathique, que je laissai tomber ma pipe, et que j'enfonçai ma

casquette jusqu'à mes yeux. La harpe fit alors entendre deux ou trois

gammes de sons harmoniques qui semblaient descendre du ciel et promettre

aux âmes souffrantes sur la terre les consolations et les caresses des

anges. Puis le cor arriva comme du fond des bois, et chacun de nous crut

voir son premier amour venir du haut des forêts du Frioul et s'approcher

avec les sons joyeux de la fanfare. Le hautbois lui adressa des paroles

plus passionnées que celles de la colombe qui poursuit son amant dans

les airs. Le violon exhala les sanglots d'une joie convulsive; la harpe

fit vibrer généreusement ses grosses cordes, comme les palpitations d'un

coeur embrasé, et les sons des quatre instruments s'étreignirent comme

des âmes bienheureuses qui s'embrassent avant de partir ensemble pour

les cieux. Je recueillis leurs accents, et mon imagination les entendit

encore après qu'ils eurent cessé. Leur passage avait laissé dans

l'atmosphère une chaleur magique, comme si l'amour l'avait agitée de ses

ailes.

Il y eut quelques instants de silence que personne n'osa rompre. La

barque mélodieuse se mit à fuir comme si elle eût voulu nous échapper;

mais nous nous élançâmes sur son sillage. On eût dit d'une troupe de

pétrels se disputant à qui saisira le premier une dorade. Nous la

pressions de nos proues à grandes scies d'acier, qui brillaient au clair

de la lune comme les dents embrasées des dragons de l'Arioste. La

fugitive se délivra à la manière d'Orphée: quelques accords de la harpe

firent tout rentrer dans l'ordre et le silence. Au son des légers

arpéges, trois gondoles se rangèrent à chaque flanc de celle qui portait

la symphonie, et suivirent l'adagio avec une religieuse lenteur. Les

autres restèrent derrière comme un cortège, et ce n'était pas la plus

mauvaise place pour entendre. Ce fut un coup d'oeil fait pour réaliser

les plus beaux rêves, que cette file de gondoles silencieuses qui

glissait doucement sur le large et magnifique canal de Venise. Au son

des plus suaves motifs d'_Oberon_ et de _Guillaume Tell_, chaque

ondulation de l'eau, chaque léger bondissement des rames, semblaient

répondre affectueusement au sentiment de chaque phrase musicale. Les

gondoliers, debout sur la poupe, dans leur attitude hardie, se

dessinaient dans l'air bleu, comme de légers spectres noirs, derrière

les groupes d'amis et d'amants qu'ils conduisaient. La lune s'élevait

peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des toits;

elle aussi avait l'air d'écouter et d'aimer cette musique. Une des rives

de palais du canal, plongée encore dans l'obscurité, découpait dans le

ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de

l'enfer. L'autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et

blanche alors comme un bouclier d'argent, sur ses façades muettes et

sereines. Cette file immense de constructions féeriques, que n'éclairait

pas d'autre lumière que celle des astres, avait un aspect de solitude,

de repos et d'immobilité vraiment sublime. Les minces statues qui se

dressent par centaines dans le ciel semblaient des volées d'esprits

mystérieux chargés de protéger le repos de cette muette cité, plongée

dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamnée comme elle à

dormir cent ans et plus.

Nous voguâmes ainsi près d'une heure. Les gondoliers étaient devenus un

peu fous. Le vieux Catullo lui-même bondissait à l'allégro et suivait la

course rapide de la petite flotte. Puis sa rame retombait _amorosa_ à

l'andante, et il accompagnait ce mouvement gracieux d'une espèce de

grognement de béatitude. L'orchestre s'arrêta sous le portique du

Lion-Blanc. Je me penchai pour voir Mylord sortir de sa gondole. C'était

un enfant spleenétique, de dix-huit à vingt ans, chargé d'une longue

pipe turque, qu'il était certainement incapable de fumer tout entière

sans devenir phthisique au dernier degré. Il avait l'air de s'ennuyer

beaucoup; mais il avait payé une sérénade dont j'avais beaucoup mieux

profité que lui, et dont je lui sus le meilleur gré du monde.

Je remontai le canal, et, au moment où nous nous arrêtions devant la

Piazzetta, où j'avais donné rendez-vous à mes amis pour aller prendre

le sorbet ensemble, je rencontrai une barque chargée de plusieurs

gondoliers en goguette qui me crièrent:--_Monsiou_, faites donc chanter

le Tasse à votre gondolier.--C'était une épigramme adressée au vieux

Catullo, qui a une maladie chronique de la trachée-artère et une

extinction de voix perpétuelle.--Il paraît qu'on te connaît ici,

_vechio_, lui dis-je.--Ah! _lustrissimo!_ répondit-il, _E gnente, semo

Nicoloti_.--Tu es Nicoloto, toi, avec cette tournure-là? lui

demandai-je.--Nicoloto, reprit-il, et des bons.--Noble,

peut-être?--Comme dit Votre Seigneurie.--As-tu par hasard un doge dans

ta famille?--Lustrissimo, j'ai mieux que cela; j'ai trois porcs,

c'est-à-dire trois prix de régate, trois portraits à la maison avec la

bannière d'honneur, et le dernier était mon père, un _grand homme_,

savez-vous, mon maître? deux fois plus grand et plus gros que mon fils.

Moi, je suis une pauvre araignée, toute tordue par accident; mais _mio

fio_ prouve bien que nous sommes de bonne lignée. Si l'empereur avait la

bonté de nous ordonner une régate, on verrait si le sang des Catulle est

dégénéré.--Diable! lui dis-je. Auriez-vous la complaisance, lustrissimo

Catullo, de me mettre à la rive, et de ne pas me voler mon tabac pendant

une heure que vous aurez à m'attendre?--Il n'y a pas de danger, mon

maître, répondit-il; le tabac me fait mal à la gorge.

--Est-ce qu'il y a encore des Nicoloti et des Castellani? demandai-je à

mes amis qui m'attendaient au pied de la colonne du Lion.--Que trop,

répondit Pierre; il y a, en ce moment-ci, une rumeur sourde dans la

ville, et une certaine agitation à la police, parce qu'il est question

parmi les gondoliers de renouveler les vieilles querelles.--Je pense

bien, dit Beppa, qu'on peut les laisser faire; de l'humeur pacifique

dont ils sont, leurs divisions ne feront de mal à personne et tout se

passera en paroles burlesques.--Il ne faut pas encore trop s'y fier,

reprit le docteur; nous ne sommes pas déjà si loin de la dernière

tentative qu'ils ont faite de réveiller l'esprit de parti, et leurs

coups d'essai s'annonçaient bien. C'était, je crois, en 1817, dit Beppa,

et tu sauras, Zorzi, toi qui méprises tant les petits couteaux de

Venise, qu'il y eut, en quatre ou cinq jours, de si bonnes _coltellate_

échangées entre les deux factions, qu'il y eut plus de cent personnes

blessées grièvement, dont beaucoup ne se relevèrent pas.--A la bonne

heure, répondis-je. Pourrais-tu me dire, docteur érudit, l'origine de

ces dissensions, toi qui sais dans quel goût était taillée la barbe du

doge Orseolo?--Cette origine se perd dans la nuit des temps,

répondit-il; elle est aussi ancienne que Venise. Ce que je puis te dire,

c'est que cette division partageait en deux les nobles aussi bien que la

plèbe. Les Castellani habitaient l'île de Castello, c'est-à-dire

l'extrémité orientale de Venise, jusqu'au pont de Rialto. Les Nicoloti

occupaient l'île de San-Nicolo, l'extrémité orientale, où sont situées

la place Saint-Marc, la rive des Esclavons, etc. Le Grand-Canal servait

de confins aux deux camps. Les Castellani, plus riches et plus élégants

que les autres, représentaient la faction aristocratique. Les nobles

avaient les premiers emplois de la république, et le peuple castellan

était employé aux travaux de l'arsenal. Il fournissait les pilotes pour

les vaisseaux de guerre, et les rameurs du doge dans le Bucentaure. Les

Nicoloti formaient le parti démocratique. Leurs gentilshommes étaient

envoyés dans les petites villes de la terre ferme comme gouverneurs, ou

occupaient dans les armées des emplois secondaires. Le peuple était

pauvre, mais brave et indépendant. Il était spécialement occupé de la

pêche, et avait son doge particulier, plébéien et soumis à l'autre doge,

mais investi de droits magnifiques, entre autres celui de s'asseoir à la

droite du grand doge dans les assemblées et fêtes solennelles. Ce doge

était d'ordinaire un vieux marinier expérimenté et portait le titre de

_Gastaldo dei Nicoloti_; son office était de présider à l'ordre des

pêches et de veiller à la tranquillité de ses administrés, dont il

était à la fois le supérieur et l'égal. C'est ce qui faisait dire aux

Nicoloti, s'adressant à leurs rivaux:--Tu rames pour le doge, et nous

ramons avec le doge. _Ti, ti voghi el dose, et mi vogo col dose._--La

république maintenait cette rivalité et protégeait scrupuleusement les

priviléges des Nicoloti, sous le prétexte de tenir vivante l'énergie

physique et morale de la population, mais plus certainement pour

contre-balancer, par un habile équilibre, la puissance patricienne.

Le gouvernement, continua le docteur, ne perdait aucune occasion de

flatter l'amour-propre de ces braves plébéiens, et leur donnait des

fêtes où ils étaient appelés à montrer la vigueur de leurs muscles et

leur habileté à conduire la barque. Les tours de force des Nicoloti sont

encore d'interminables sujets de vanterie et d'orgueil chez les enfants

de cette race herculéenne, et tu as pu voir, dans les bouges où nous

allons quelquefois panser des blessés ensemble, ces grossiers tableaux à

l'huile qui représentent le grand jeu de la pyramide humaine, et les

portraits des vainqueurs de la régate avec leur bannière brodée et

frangée d'or fin, au milieu de laquelle était brodée l'image d'un porc;

le don d'un porc véritable accompagnait ce prix, qui n'était que le

troisième, mais qui n'était pas le moins envié. Les Nicoloti

s'exerçaient à la lutte, et leurs femmes avaient leurs régates, où elles

ramaient à l'envi avec une force et une dextérité incontestables. Jugez

de ce qu'eût été cette population en colère, si par ces adroites

flatteries à sa vanité, et par une administration scrupuleusement

équitables, le gouvernement ne l'eût tenue en joie et en belle

humeur!--Le gouvernement étranger, dis-je, se sert d'autres moyens; il

jette en prison et punit sévèrement le moindre témoignage ostensible de

courage et de force.--Il faut avouer, reprit-il, qu'il n'eut pas

absolument tort de réprimer les excès de 1817; mais il aurait dû trouver

en outre le moyen de prévenir le retour de ces fureurs.--Les

croyez-vous bien éteintes? A la manière dont Catullo parlait de sa

noblesse plébéienne tout à l'heure, je croirais assez que les Castellani

ne sont pas encore très-liés avec les Nicoloti.--Si peu, me répondit le

docteur, qu'une conspiration des Nicoloti vient d'être découverte, et

qu'il est question de s'assurer de la personne de quarante ou cinquante

d'entre eux.

Quand nous eûmes pris le sorbet, nous retrouvâmes Catullo tellement

endormi, que le docteur ne vit rien de mieux que de remplir d'eau le

creux de sa main et de l'épancher doucement sur la barbe grise (_le

oneste piume_, comme aurait dit Dante) du gondolier octogénaire. Il ne

se fâcha nullement de cette plaisanterie et se mit courageusement à

l'ouvrage.--N'étais-tu pas, lui dit, chemin faisant, le docteur, de ce

fameux repas à Saint-Samuel, la semaine dernière?--Qui, moi, _paron_?

répondit le vieillard hypocrite. Pourquoi cela?--Je te demande, reprit

le docteur, si tu en étais ou si tu n'en étais pas.--_Mi son Nicolo,

paron._--Je ne parle pas de cela, dit le docteur en colère. Voyez s'il

répondra droit à une question! Me prends-tu pour un mouchard, vieux

sournois?--Non certainement, illustrissime, mais qu'est-ce que vous

voulez demander à un pauvre homme, moitié sourd, moitié imbécile?--Dis

donc, moitié ivrogne, moitié fourbe, lui dis-je.--Il n'y a pas de

danger, reprit le docteur, que ces drôles-là répondent sans savoir

pourquoi on les interroge. Eh bien! puisque tu ne veux pas parler, je

parlerai, moi; je t'avertis, mon vieux renard, que tu vas aller en

prison.--_In preson! mi! parchè, lustrissimo?_--Parce que tu as dîné à

Saint-Samuel, dit le docteur.--Et quel mal y a-t-il à dîner à

Saint-Samuel, _paron_?--Parce que tu as conspiré contre la sûreté de

l'État, lui dis-je.--_Mi Cristo!_ quel mal peut faire un pauvre homme

comme moi à l'État?--N'es-tu pas Nicoloto? dit le docteur.--_Mi, si!_ je

suis né Nicoloto.--Eh bien! tous les Nicoloti sont accusés de

conspiration, repris-je, et toi comme les autres.--_Santo Dïo!_ je n'ai

jamais fait de conspiration.--Ne connais-tu pas un certain Gambierazi?

dit le docteur.--Gambierazi! dit le prudent vieillard d'un air

émerveillé, quel Gambierazi?--Parbleu! Gambierazi ton compère. On dirait

que tu ne l'as jamais vu.--_Lustrissimo_, je n'ai pas entendu le nom que

vous disiez, Gamba... Gambierazi? Il y a beaucoup de Gambierazi!--Eh

bien! tu répondras demain plus catégoriquement à la police, dit le

docteur. Voyez-vous cet animal que j'ai sauvé vingt fois de la corde, et

qui devrait croire en moi comme en Dieu; le voilà qui joue au plus fin

avec moi et qui se méfie de moi comme d'un suppôt de police! Qu'il aille

au diable! Si je m'intéresse à lui dans cette affaire, je consens à être

pendu moi-même.

Ce matin, comme nous prenions le café sur le balcon, nous vîmes passer

dans une gondole _Catulus pater_ et _Catulus filius_, accompagnés de

deux sbires.--Fort bien, dit le docteur, je ne croyais pas deviner si

juste. Mais qu'est-ce que veut ce vieux bavard avec sa voix de

grenouille enrhumée et ses signes d'intelligence?--_Catulus pater_

faisait en effet des efforts incroyables pour se faire entendre de nous;

mais son enrouement chronique ne le lui permettant pas, il eut un

colloque conciliatoire avec un sbire, qui consentit à faire arrêter la

gondole et à accompagner son prisonnier jusqu'à nous.--Ah! ah! dit le

docteur, que viens-tu faire ici? Ne sais-tu pas que c'est moi qui t'ai

dénoncé!

--Oh! je sais bien que non, lustrissime! Je viens me recommander à _su

protezion_.--Mais qu'as-tu fait, malheureux scélérat? dit le docteur

d'un air terrible. Quand je te disais que tu avais trempé dans quelque

infâme conspiration!--L'infortuné prisonnier baissa la tête d'un air si

piteux, et le sbire, posé sur le seuil de la porte dans une attitude

tragique, prit une expression de visage si imposante, que Beppa et moi

partîmes d'un éclat de rire sympathique.--Mais enfin quel crime as-tu

commis, damné vieillard? dit Giulio.--_Gnente, paron!_--Toujours la même

chose! dit Pierre. De quoi diable veux-tu que je te justifie si je ne

sais pas de quoi tu es accusé?--_Gnente, lustrissimo, altro che gavemo

fato un Nicoloto._--Qu'est-ce que cela veut dire? demandai-je.--Ma foi!

je n'en sais rien, répondit Giulio. Qu'est-ce que tu entends par là,

_vechio birbo_?--Nous avons fait un Nicoloto, répéta Catullo.--Et

comment s'y prend-on, demanda le docteur en fronçant le sourcil, pour

faire un Nicoloto?--Avec le Christ, avec quatre torches et avec le

bouillon de seppia.--Ma foi! c'est trop mystérieux pour moi, dit le

docteur. Explique tes sorcelleries, réprouvé! car je suis chrétien, et

n'entends rien au culte du diable.--_E nù ancà! semo cristiani!_ s'écria

le vieillard désolé. Mais il n'y a pas de mal à cela, _paron_; c'est une

coutume de tous les temps; nos pères l'observaient, et nous l'avons

pratiquée sans y rien ajouter de mal. Nous avons élu notre chef et nous

l'avons baptisé.--Ah! je comprends. Vous avez voulu faire un

doge?--_Sior, si!_--Et vous l'avez baptisé avec l'encre de seppia, parce

que le noir est la couleur des Nicoloti!--_Sior, si!_--Et vous lui avez

fait jurer sur le Christ de défendre les droits et priviléges des

Nicoloti?--_Sior, si!_--Et d'égorger une vingtaine de Castellani tous

les matins?--_Sior, no!_--Et ce doge, c'est l'illustrissime gondolier

Gambierazi?--_Sior, si, mi compare Gambierazi._--Que tu ne connaissais

pas hier soir?--_Sior, si._--Et ton fils a pris part aussi à cette farce

sacrilége?--_Ancà mio fio._--Et que veux-tu que je fasse pour toi, quand

tu te mets sur le dos de semblables accusations? Songes-tu que tu me

compromets moi-même, et que je serai peut-être soupçonné de t'avoir

soudoyé pour exciter tes pareils à la révolte?--Ce mot de _soudoyer_,

dans la bouche de Pietro, fit tellement rire Beppa, que le docteur

perdit sa gravité, et que le sbire, qui avait bien la meilleure figure

de sbire que l'on puisse imaginer, se laissa gagner par le rire sans

savoir pourquoi. Mais, craignant d'avoir dérogé à la dignité de son

rôle, il fit aussitôt une grimace épouvantable; et, montrant la porte à

Catullo: Allons, dit-il, en voilà assez. Catullo partit après avoir

baisé les mains du docteur en le conjurant d'aller chez le

commissaire.--Va-t'en bien vite, chien maudit! lui dit le docteur, qui,

commençant à se sentir attendri, redoublait de manières bourrues, selon

sa coutume. Je veux être damné si je m'occupe de toi.--Et aussitôt que

le criminel fut hors de la chambre, il prit son chapeau et courut chez

le commissaire. Là il apprit que l'affaire était plutôt comique que

sérieuse, qu'on avait arrêté une quarantaine de Nicoloti, et parmi eux

tous les gondoliers du traguet de la Madonetta, dont faisaient partie

_Catulus pater_ et _filius_; mais que, après les avoir tenus quatre ou

cinq jours sous les verrous pour les effrayer, on les laisserait aller

en paix à leurs affaires.

Lettres d'un voyageur · 第 16 / 52 题