PRÉFACE

Jamais ouvrage, si ouvrage il y a, n'a été moins raisonné et moins

travaillé que ces deux volumes[A] de lettres écrites à des époques assez

éloignées les unes des autres, presque toujours à la suite d'émotions

graves dont elles ne sont pas le récit, mais le reflet. Elles n'ont été

pour moi qu'un soulagement instinctif et irréfléchi à des

préoccupations, à des fatigues ou à des accablements qui ne me

permettaient pas d'entreprendre ou de continuer un roman. Quelques-unes

furent même écrites à la course, finies en hâte à l'heure du courrier et

jetées à la poste, sans arrière-pensée de publicité. L'idée d'en faire

collection et de remplir quelques lacunes m'engagea, par la suite, à les

redemander à ceux de mes amis que je supposais les avoir conservées; et

celles-là sont probablement les moins mauvaises, comme on le comprendra

facilement, l'expression des émotions personnelles étant toujours plus

libre et plus sincère dans le tête-à-tête qu'elle ne peut l'être avec un

inconnu en tiers. Cet inconnu, c'est le lecteur, c'est le public; et

s'il n'y avait pas, dans l'exercice d'écrire, un certain charme souvent

douloureux, parfois enivrant, presque toujours irrésistible, qui fait

qu'on oublie le _témoin inconnu_ et qu'on s'abandonne à son sujet, je

pense qu'on n'aurait jamais le courage d'écrire sur soi-même, à moins

qu'on n'eût beaucoup de bien à en dire. Or, l'on conviendra, en lisant

ces lettres, que je ne me suis jamais trouvé dans ce cas, et qu'il m'a

fallu beaucoup de hardiesse ou beaucoup d'irréflexion pour entretenir le

public de ma personnalité pendant deux volumes.

Je mentionne tout ceci pour excuser auprès de mes lecteurs, amateurs de

romans, habitués à ne me voir faire rien de pis, la malheureuse idée que

j'ai eue de me mettre en scène à la place de personnages un peu mieux

posés et un peu mieux drapés pour paraître en public. Je viens de le

dire: c'est aux époques où mon cerveau fatigué se trouvait vide de héros

et d'aventures, que, semblable à un _imprésario_ dont la troupe serait

en retard à l'heure du spectacle, je suis venu, tout distrait et tout

troublé, en robe de chambre sur la scène, raconter vaguement le prologue

de la pièce attendue. Je crois qu'en effet, pour qui s'intéresserait aux

secrètes opérations du coeur humain, certaines lettres familières,

certains actes, insignifiants en apparence, de la vie d'un artiste,

seraient la plus explicite préface, la plus claire exposition de son

oeuvre.

Que les amateurs de fictions me pardonnent un peu cependant. Dans

plusieurs de ces lettres, j'ai travaillé pour eux en habillant mon

triste personnage, mon pauvre _moi_, d'un costume qui n'était pas

habituellement le sien, et en faisant disparaître le plus possible son

existence matérielle derrière une existence morale plus vraie et plus

intéressante. Ainsi on ne voit guère, en lisant ces lettres, si c'est un

homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions.

Qu'importait au lecteur mon âge et ma démarche? C'est à l'Opéra que la

jeunesse, la beauté ou la grâce intéressent les yeux et l'imagination.

Dans un livre de la nature de celui-ci, c'est l'émotion, c'est la

rêverie, ou la tristesse, ou l'enthousiasme, ou l'inquiétude, qui

doivent se rendre sympathiques au lecteur. Ce qu'il peut demander à

celui qui abandonne son âme à la pitié ou à la colère de l'examen, c'est

de lui laisser voir les mouvements de ce coeur _personnifié_, à je

puis ainsi dire. Ainsi, en parlant tantôt comme un écolier vagabond,

tantôt comme un vieux oncle podagre, tantôt comme un jeune soldat

impatient, je n'ai fait autre chose que de peindre mon âme sous la forme

qu'elle prenait à ces moments-là: tantôt insouciante et folâtre, tantôt

morose et fatiguée, tantôt bouillante et rajeunie. Et qui de nous ne

résume en lui, à chaque heure de sa vie, ces trois âges de l'existence

morale, intellectuelle et physique? Quel vieillard ne s'est senti enfant

bien des fois? quel enfant n'a eu des accablements de vieillesse à

certaines heures? Quel homme n'est à la fois vieillard et enfant dans la

plupart de ses agitations? Ai-je fait autre chose que l'histoire d'un

chacun de nous? Non, je n'ai pas fait autre chose, et je n'ai pas voulu

faire autre chose. Je n'ai pas voulu qu'on cherchât, sous le déguisement

de ce problématique voyageur, le secret d'une individualité bizarre ou

remarquable. On ne peut pas me supposer un soin si puéril quand on voit

combien je me suis peu ménagé en ouvrant mon coeur sanglant à

l'expérimentation psychologique. Si je l'ai fait, si je me suis dévoué à

ce supplice, sans honte et sans effroi, c'est que je connaissais bien

aussi les plaies qui rongent les hommes de mon temps, et le besoin

qu'ils ont tous de se connaître, de s'étudier, de sonder leurs

consciences, de s'éclairer sur eux-mêmes par la révélation de leurs

instincts et de leurs besoins, de leurs maux et de leurs aspirations.

Mon âme, j'en suis certain, a servi de miroir à la plupart de ceux qui y

ont jeté les yeux. Aussi plusieurs s'y sont fait peur à eux-mêmes, et, à

la vue de tant de faiblesse, de terreur, d'irrésolution, de mobilité,

d'orgueil humilié et de forces impuissantes, ils se sont écriés que

j'étais un malade, un fou, une âme d'exception, un prodige d'orgueil et

de scepticisme. Non, non! je suis votre semblable, hommes de mauvaise

foi! Je ne diffère de vous que parce que je ne nie pas mon mal et ne

cherche point à farder des couleurs de la jeunesse et de la santé mes

traits flétris par l'épouvante. Vous avez bu le même calice, vous avez

souffert les mêmes tourments. Comme moi vous avez douté, comme moi vous

avez nié et blasphémé, comme moi vous avez erré dans les ténèbres,

maudissant la Divinité et l'humanité, faute de comprendre! Au siècle

dernier, Voltaire écrivait au-dessous de la statue de Cupidon ces vers

fameux:

Qui que tu sois, voici ton maître;

Il l'est, le fut ou le doit être.

Aujourd'hui Voltaire inscrirait cet arrêt solennel sur le socle d'une

autre allégorie: ce serait le Doute, et non plus l'Amour, que sa vieille

main tremblante illustrerait de ce distique. Oui, le doute, le

scepticisme modeste ou pédant, audacieux ou timide, triomphant ou

désolé, criminel ou repentant, oppresseur ou opprimé, tyran ou victime;

homme de nos jours,

Qui que tu sois, c'est là ton maître;

Il l'est, le fut ou le doit être.

Ne rougissons donc pas tant les uns des autres, et ne portons pas

hypocritement le fardeau de notre misère. Tous, tant que nous sommes,

nous traversons une grande maladie, ou nous allons devenir sa proie si

nous ne l'avons déjà été. Il n'y a que les athées qui font du doute un

crime et une honte, comme il n'y a que les faux braves qui prétendent

n'avoir jamais manqué de force et de coeur. Le doute est le mal de

notre âge, comme le choléra. Mais salutaire comme toutes les crises où

Dieu pousse l'intelligence humaine, il est le précurseur de la santé

morale, de la foi. Le doute est né de l'examen. Il est le fils malade et

fiévreux d'une puissante mère, la liberté. Mais ce ne sont pas les

oppresseurs qui te guériront. Les oppresseurs sont athées; l'oppression

et l'athéisme ne savent que tuer. La liberté prendra elle-même son

enfant rachitique dans ses bras; elle l'élèvera vers le ciel, vers la

lumière, et il deviendra robuste et croyant comme elle. Il se

transformera, il deviendra l'espérance, et, à son tour, il engendrera

une fille d'origine et de nature divine, la connaissance, qui engendrera

aussi, et ce dernier-né sera la foi.

Quant à moi, pauvre convalescent, qui frappais hier aux portes de la

mort, et qui sais bien la cause et les effets de mon mal, je vous les ai

dits, je vous les dirai encore. Mon mal est le vôtre, c'est l'examen

accompagné d'ignorance. Un peu plus de connaissance nous sauvera.

Examinons donc encore, apprenons toujours, arrivons à la connaissance.

Quand nous avons nié la vérité (moi tout le premier), nous n'avons fait

que proclamer notre aveuglement, et les générations qui nous survivront

tireront de notre âge de cécité d'utiles enseignements. Elles diront que

nous avons bien fait de nous plaindre, de nous agiter, de remplir l'air

de nos cris, d'importuner le ciel de nos questions, et de nous dérober

par l'impatience et la colère à ce mal qui tue ceux qui dorment. Au

retour de la campagne de Russie, on voyait courir sur les neiges des

spectres effarés qui s'efforçaient, en gémissant et en blasphémant, de

retrouver le chemin de la patrie. D'autres, qui semblaient calmes et

résignés, se couchaient sur la glace et restaient là engourdis par la

mort. Malheur aux résignés d'aujourd'hui! Malheur à ceux qui acceptent

l'injustice, l'erreur, l'ignorance, le sophisme et le doute avec un

visage serein! Ceux-là mourront, ceux-là sont morts déjà, ensevelis dans

la glace et dans la neige. Mais ceux qui errent avec des pieds sanglants

et qui appellent avec des plaintes amères, retrouveront le chemin de la

terre promise, et ils verront luire le soleil.

L'ignorance, le doute, le sophisme, l'injustice, ai-je dit: oui, voilà

les écueils au milieu desquels nous tâchons de nous diriger; voilà les

malheurs et les dangers dont notre vie est semée. En relisant les

_Lettres d'un Voyageur_, que je n'avais pas eu le courage de revoir et

de juger depuis plusieurs années, je ne me suis guère étonné de m'y

trouver ignorant, sceptique, sophiste, inconséquent, injuste à chaque

ligne. Je n'ai pourtant rien changé à cette oeuvre informe, si ce

n'est quelques mots impropres et une ou deux pages de lieux communs sans

intérêt. Le second volume, en général, a fort peu de valeur, sous

quelque point de vue qu'on l'envisage. Le premier, quoique rempli

d'erreurs de tout genre encore plus naïves, a une valeur certaine: celle

d'avoir été écrit avec une étourderie spontanée pleine de jeunesse et de

franchise. S'il tombait entre les mains de gens graves, il les ferait

sourire; mais si ces gens graves avaient quelque bonté et quelque

sincérité, ils y trouveraient matière à plaindre, à consoler, à

encourager et à instruire la jeunesse rêveuse, ardente et aveugle de

notre époque. Connaissant davantage, par ma confession, les causes et

la nature de nos souffrances, ils y deviendraient plus compatissants, et

sauraient que ce n'est ni avec des railleries amères ni avec des

anathèmes pédants qu'on peut la guérir, mais avec des enseignements

vrais et le sentiment profond de la charité humaine.

Lettres d'un voyageur · 第 13 / 52 题