La plupart des villes et même des bourgs importants étaient murés.
C'était une conséquence presque nécessaire de la configuration
géographique et de la constitution politique du pays. Contre les
Bédouins, il avait fallu barrer le débouché des gorges qui mènent au
désert; les grands seigneurs féodaux avaient fortifié, contre leurs
voisins et contre le roi, la ville où ils résidaient, et les villages de
leur domaine qui commandaient les défilés des montagnes ou les passes
resserrées du fleuve.
Abydos, El-Kab, Semnéh possèdent les forteresses les plus anciennes.
Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'élevait à l'entrée d'une des
routes qui conduisent aux Oasis. La renommée du temple y attirait les
pèlerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
prospérité que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
Arabes appellent le Kom-es-soultân, mais l'intérieur seul en a été
déblayé jusqu'à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol antique; le tracé
extérieur des murs n'a pas été dégagé des décombres et du sable qui
l'entourent. Dans l'état actuel, c'est un parallélogramme en briques
crues de 125 mètres de long sur 68 mètres de large. Le plus grand axe en
est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
paraissent avoir été ménagées dans le front sud et dans celui de l'est.
Les murailles ont perdu quelque peu de leur élévation; elles mesurent
pourtant de 7 à 11 mètres de haut et sont larges d'environ 2 mètres au
sommet. Elles ne sont pas bâties d'une seule venue, mais se partagent en
grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables à la disposition
des matériaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont légèrement concaves
et forment un arc renversé, très ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
sol; l'alternance des deux procédés se reproduit régulièrement. La
raison de cette disposition est obscure: on dit que les édifices ainsi
construits résistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
soit, elle est fort ancienne, car, dès la Ve dynastie, les familles
nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
an point de lui enlever toute valeur stratégique. Une seconde
forteresse, édifiée à quelque cent mètres au sud-est, remplaça celle du
Kom-es-soultân vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le même sort
sous les Ramessides; la décadence subite de la ville l'a seule protégée
contre l'encombrement. Les Égyptiens des premiers temps ne possédaient
aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermée:
l'escalade, la sape, le bris des portes. Le tracé imposé par leurs
ingénieurs au second fort est des mieux calculés pour résister
efficacement à ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
côtés en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 mètres sur les fronts nord et
sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
disposées par assises horizontales; il est légèrement incliné en
arrière, plein, sans archères ni meurtrières, décoré à l'extérieur de
longues rainures prismatiques, semblables à celles qu'on voit sur les
stèles de l'ancien Empire. Dans l'état actuel, il domine la plaine de 11
mètres; complet, il ne devait guère monter à plus de 12 mètres, ce qui
suffisait amplement pour mettre la garnison à l'abri d'une escalade par
échelle portative à dos d'homme. L'épaisseur est d'environ 6 mètres à la
base, d'environ 5 mètres au sommet.
[Illustration: Fig. 23]
[Illustration: Fig. 24]
La crête est partout détruite, mais les représentations figurées
(Fig.25) nous montrent qu'elle était couronnée d'une corniche continue,
très saillante, garnie extérieurement d'un parapet mince assez bas,
crénelé à merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
ronde, même diminué de l'épaisseur du parapet, devait atteindre encore
4 mètres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
fronts; on y montait par des escaliers étroits, pratiqués dans la
maçonnerie et détruits aujourd'hui. Point de fossé: pour défendre le
pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a tracé, à 3 mètres en
avant, une chemise crénelée haute de 5 mètres ou environ. Toutes ces
précautions étaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
portes restaient comme autant de brèches béantes dans l'enceinte;
c'était le point faible sur lequel l'attaque et la défense concentraient
leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
était située dans un massif épais, à l'extrémité orientale du front est
(Fig.26). Une coupure étroite A, barrée par de solides battants de
bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrière, s'étendait
une petite place d'armes B, à demi creusée dans l'épaisseur du mur, au
fond de laquelle était pratiquée une seconde porte C, aussi resserrée
que la première. Quand l'assaillant l'avait forcée sous la pluie de
projectiles que les défenseurs, postés au haut des murailles, faisaient
pleuvoir sur lui de face et des deux côtés, il n'était pas encore au
coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserrée entre
les murs extérieurs et entre deux contreforts qui s'en détachaient à
angle droit, et s'en allait briser à découvert une dernière poterne E,
placée à dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
présidait à la construction des portes était partout le même, mais les
dispositions variaient au gré de l'ingénieur. A la porte sud-est
d'Abydos (Fig.27), la place d'armes située entre les deux enceintes a
été supprimée, et la cour est tout entière dans l'épaisseur du mur; à
Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
milieu duquel la porte est percée, fait saillie sur le front de défense.
Des poternes, réservées en différents endroits, facilitaient les
mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
sorties.
[Illustration: Fig. 25]
[Illustration: Fig. 26]
[Illustration: Fig. 27]
[Illustration: Fig. 28]
Le même tracé qu'on employait pour les forts isolés prévalait également
pour les villes. Partout, à Héliopolis, à Sân, à Saïs, à Thèbes, ce sont
des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrés ou des
parallélogrammes allongés, sans fossés ni avancées; l'épaisseur des
murs, qui varie entre 10 et 20 mètres, rendait ces précautions inutiles.
Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
en pierre, décorés de tableaux et de légendes; témoin celle d'Ombos, que
Champollion vit encore en place et qui date du règne de Thoutmos III. La
plus vieille et la mieux conservée des villes fortes d'Égypte, celle
d'El-Kab, remonte probablement jusqu'à l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
en a détruit une partie depuis quelques années; au commencement du
siècle, elle formait un quadrilatère irrégulier, dont les grands côtés
mesuraient 640 mètres et les petits environ un quart en moins. Le front
sud présente la même disposition qu'au Kom-es-soultân, des panneaux où
les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
où ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
ondulés régulièrement et sans interruption d'un bout à l'autre.
L'épaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mètres; des rampes
larges et commodes mènent an chemin de ronde. Les portes sont placées
irrégulièrement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
méridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservées pour qu'on
en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
considérable, mais inégalement répartie; le gros était concentré au nord
et à l'ouest, où les fouilles ont découvert les restes d'un grand nombre
de maisons. Les temples étaient rassemblés dans une enceinte carrée, qui
avait le même centre que la première; c'était comme un réduit, où la
garnison pouvait résister, longtemps après que le reste de la ville
était aux mains des ennemis.
[Illustration: Fig. 29]
Le tracé à angle droit, excellent en plaine, n'était pas souvent
applicable en pays accidenté; lorsque le point à fortifier était sur une
colline, les ingénieurs égyptiens savaient adapter la ligne de défense
au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement
le contour de la butte isolée sur laquelle la ville était perchée, et
présentaient à l'Orient un front hérissé de saillies irrégulières, dont
le dessin rappelle grossièrement celui de nos bastions. A Koumméh et à
Semnéh, en Nubie, à l'endroit où le Nil s'échappe des rochers de la
seconde cataracte, les dispositions sont plus ingénieuses et témoignent
d'une véritable habileté. Le roi Ousirtasen III avait fixé en cet
endroit la frontière de l'Égypte; les forteresses qu'il y construisit
devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Nègres voisins. A Koumméh,
sur la rive droite, la position était naturellement très forte
(Fig.31). Sur une éminence bordée de rochers abrupts, on dessina un
carré irrégulier de 60 mètres environ de côté; deux contreforts allongés
dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent à la porte,
l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'élève à 4 mètres en
avant et suit fidèlement le mur principal, sauf en deux points, aux
angles nord-ouest et sud-est, où il présente deux saillies en forme de
bastion. Sur l'autre rive, à Semnéh, la position était moins bonne; le
côté oriental était protégé par une ceinture de rochers qui descend à
pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces étaient à peu près nues
(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mètres environ, fut établi le long
du Nil; an contraire, les murs tournés vers la plaine montèrent
jusqu'à la hauteur de 25 mètres et se hérissèrent de contreforts, longs
de 15 mètres, épais de9 mètres à la base et de 4 mètres au sommet et
disposés à intervalles irréguliers selon les besoins de la défense. Ces
éperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils
augmentaient la force du tracé, défendaient l'accès du chemin de ronde
et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque
de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les sépare
est calculé de manière que les archers puissent balayer de leurs flèches
tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en
briques crues entremêlées de poutres couchées horizontalement dans la
maçonnerie; la surface extérieure en est formée de deux parties, l'une à
peu près verticale, l'autre inclinée de 160 degrés environ sur la
première, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort
difficile. Intérieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait
été haussé presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manière de
terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sèches était
séparé du corps de la place par un fossé de 30 à 40 mètres de large; il
épousait assez exactement le contour général et dominait la plaine de
2 ou 3 mètres, selon les endroits; vers le nord, il était coupé par le
chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles
qu'elles fussent, n'empêchèrent point la place de succomber; une large
brèche pratiquée an sud, entre les deux saillants les plus rapprochés du
fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.
[Illustration: Fig. 30]
[Illustration: Fig. 31]
[Illustration: Fig. 32]
[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan
précédent.]
Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie
révélèrent aux Égyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les
nomades de la Syrie méridionale avaient des fortins où ils se
réfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes
cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient entourées de
murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquées de tours
(Fig.35); celles d'entre elles qui s'élevaient en plaine, comme
Qodshou, étaient enveloppées d'un double fossé rempli d'eau (Fig.36).
Les Pharaons transportèrent dans la vallée du Nil les types nouveaux,
dont ils avaient éprouvé l'efficacité dans leurs campagnes. Dès les
commencements de la XIXe dynastie, la frontière orientale du Delta, la
plus faible de toutes, était couverte d'une ligne de forts analogues aux
forts cananéens; non contents de prendre la chose, les Égyptiens avaient
pris le mot et donnaient à ces tours de garde le nom sémitique de
_magadîlou_. La brique ne parut plus dès lors assez solide, au moins
pour les villes exposées aux incursions des peuplades asiatiques, et les
murs d'Héliopolis, ceux de Memphis même, se revêtirent de pierre. Rien
ne nous est resté jusqu'à présent de ces forteresses nouvelles, et nous
en serions réduits à nous figurer, d'après les peintures, l'aspect
qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laissé un
modèle dans un des endroits où on s'attendait le moins à le rencontrer,
dans la nécropole de Thèbes. Quand Ramsès III établit son temple
funéraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte à
l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un
avant-mur en pierre, crénelé, haut de 4 mètres en moyenne, court le long
du flanc est; la porte est pratiquée an milieu, sous la protection d'un
gros bastion quadrangulaire. Elle était large de 1 mètre, et flanquée de
deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'élèvent
d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Dès qu'on l'a franchie, on se
trouve devant un véritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une
cour qui va se rétrécissant par ressauts, et réunis par un bâtiment à
deux étages, percé d'une porte longue. Les faces orientales des tours
sont assises sur un soubassement incliné en talus, haut de 5 mètres
environ. Il était à deux fins: d'abord il augmentait la force de
résistance du mur à l'endroit où on pouvait le saper, ensuite les
projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur
l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant à distance. La hauteur
totale est de 22 mètres, et la largeur de 25 mètres sur le devant; les
portions situées sur le derrière, à droite et à gauche de la porte, ont
été détruites dès l'antiquité. Les détails de l'ornementation sont
adaptés au caractère moitié religieux, moitié triomphal de l'édifice; il
n'est pas probable que les forteresses réelles fussent décorées de
consoles et de bas-reliefs analogues à ceux qu'on voit sur les côtés de
la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Médinét-Habou est un
exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquérants
avaient apportés à l'architecture militaire.
[Illustration: Fig. 34]
[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]
[Illustration: Fig. 36]
[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Médinét-Habou.]
[Illustration: Fig. 38]
Passé le règne de Ramsès III, les documents nous font presque
entièrement défaut. Vers la fin du XIe siècle avant notre ère, les
grands prêtres d'Ammon réparèrent les murs de Thèbes, de Gébéléïn et
d'El-Hibéh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les
successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes à augmenter le
nombre des places fortes; la campagne de Piónkhi, sur les bords du Nil,
est une suite de sièges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise à
penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrès
sensibles: quand les Pharaons grecs se substituèrent aux indigènes, ils
le trouvèrent probablement tel que l'avaient constitué les ingénieurs de
la XIXe et de la XXe dynastie.