2.--LES FORTERESSES.

La plupart des villes et même des bourgs importants étaient murés.

C'était une conséquence presque nécessaire de la configuration

géographique et de la constitution politique du pays. Contre les

Bédouins, il avait fallu barrer le débouché des gorges qui mènent au

désert; les grands seigneurs féodaux avaient fortifié, contre leurs

voisins et contre le roi, la ville où ils résidaient, et les villages de

leur domaine qui commandaient les défilés des montagnes ou les passes

resserrées du fleuve.

Abydos, El-Kab, Semnéh possèdent les forteresses les plus anciennes.

Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'élevait à l'entrée d'une des

routes qui conduisent aux Oasis. La renommée du temple y attirait les

pèlerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la

prospérité que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait

aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts

presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les

Arabes appellent le Kom-es-soultân, mais l'intérieur seul en a été

déblayé jusqu'à 3 ou 4 mètres au-dessus du sol antique; le tracé

extérieur des murs n'a pas été dégagé des décombres et du sable qui

l'entourent. Dans l'état actuel, c'est un parallélogramme en briques

crues de 125 mètres de long sur 68 mètres de large. Le plus grand axe en

est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,

non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance

paraissent avoir été ménagées dans le front sud et dans celui de l'est.

Les murailles ont perdu quelque peu de leur élévation; elles mesurent

pourtant de 7 à 11 mètres de haut et sont larges d'environ 2 mètres au

sommet. Elles ne sont pas bâties d'une seule venue, mais se partagent en

grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables à la disposition

des matériaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont

rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont légèrement concaves

et forment un arc renversé, très ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le

sol; l'alternance des deux procédés se reproduit régulièrement. La

raison de cette disposition est obscure: on dit que les édifices ainsi

construits résistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en

soit, elle est fort ancienne, car, dès la Ve dynastie, les familles

nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux

an point de lui enlever toute valeur stratégique. Une seconde

forteresse, édifiée à quelque cent mètres au sud-est, remplaça celle du

Kom-es-soultân vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le même sort

sous les Ramessides; la décadence subite de la ville l'a seule protégée

contre l'encombrement. Les Égyptiens des premiers temps ne possédaient

aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils

n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermée:

l'escalade, la sape, le bris des portes. Le tracé imposé par leurs

ingénieurs au second fort est des mieux calculés pour résister

efficacement à ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs

côtés en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant

131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 mètres sur les fronts nord et

sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent

nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,

disposées par assises horizontales; il est légèrement incliné en

arrière, plein, sans archères ni meurtrières, décoré à l'extérieur de

longues rainures prismatiques, semblables à celles qu'on voit sur les

stèles de l'ancien Empire. Dans l'état actuel, il domine la plaine de 11

mètres; complet, il ne devait guère monter à plus de 12 mètres, ce qui

suffisait amplement pour mettre la garnison à l'abri d'une escalade par

échelle portative à dos d'homme. L'épaisseur est d'environ 6 mètres à la

base, d'environ 5 mètres au sommet.

[Illustration: Fig. 23]

[Illustration: Fig. 24]

La crête est partout détruite, mais les représentations figurées

(Fig.25) nous montrent qu'elle était couronnée d'une corniche continue,

très saillante, garnie extérieurement d'un parapet mince assez bas,

crénelé à merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de

ronde, même diminué de l'épaisseur du parapet, devait atteindre encore

4 mètres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre

fronts; on y montait par des escaliers étroits, pratiqués dans la

maçonnerie et détruits aujourd'hui. Point de fossé: pour défendre le

pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a tracé, à 3 mètres en

avant, une chemise crénelée haute de 5 mètres ou environ. Toutes ces

précautions étaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les

portes restaient comme autant de brèches béantes dans l'enceinte;

c'était le point faible sur lequel l'attaque et la défense concentraient

leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale

était située dans un massif épais, à l'extrémité orientale du front est

(Fig.26). Une coupure étroite A, barrée par de solides battants de

bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derrière, s'étendait

une petite place d'armes B, à demi creusée dans l'épaisseur du mur, au

fond de laquelle était pratiquée une seconde porte C, aussi resserrée

que la première. Quand l'assaillant l'avait forcée sous la pluie de

projectiles que les défenseurs, postés au haut des murailles, faisaient

pleuvoir sur lui de face et des deux côtés, il n'était pas encore au

coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserrée entre

les murs extérieurs et entre deux contreforts qui s'en détachaient à

angle droit, et s'en allait briser à découvert une dernière poterne E,

placée à dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui

présidait à la construction des portes était partout le même, mais les

dispositions variaient au gré de l'ingénieur. A la porte sud-est

d'Abydos (Fig.27), la place d'armes située entre les deux enceintes a

été supprimée, et la cour est tout entière dans l'épaisseur du mur; à

Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an

milieu duquel la porte est percée, fait saillie sur le front de défense.

Des poternes, réservées en différents endroits, facilitaient les

mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les

sorties.

[Illustration: Fig. 25]

[Illustration: Fig. 26]

[Illustration: Fig. 27]

[Illustration: Fig. 28]

Le même tracé qu'on employait pour les forts isolés prévalait également

pour les villes. Partout, à Héliopolis, à Sân, à Saïs, à Thèbes, ce sont

des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carrés ou des

parallélogrammes allongés, sans fossés ni avancées; l'épaisseur des

murs, qui varie entre 10 et 20 mètres, rendait ces précautions inutiles.

Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau

en pierre, décorés de tableaux et de légendes; témoin celle d'Ombos, que

Champollion vit encore en place et qui date du règne de Thoutmos III. La

plus vieille et la mieux conservée des villes fortes d'Égypte, celle

d'El-Kab, remonte probablement jusqu'à l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil

en a détruit une partie depuis quelques années; au commencement du

siècle, elle formait un quadrilatère irrégulier, dont les grands côtés

mesuraient 640 mètres et les petits environ un quart en moins. Le front

sud présente la même disposition qu'au Kom-es-soultân, des panneaux où

les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux

où ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont

ondulés régulièrement et sans interruption d'un bout à l'autre.

L'épaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 mètres; des rampes

larges et commodes mènent an chemin de ronde. Les portes sont placées

irrégulièrement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face

méridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservées pour qu'on

en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population

considérable, mais inégalement répartie; le gros était concentré au nord

et à l'ouest, où les fouilles ont découvert les restes d'un grand nombre

de maisons. Les temples étaient rassemblés dans une enceinte carrée, qui

avait le même centre que la première; c'était comme un réduit, où la

garnison pouvait résister, longtemps après que le reste de la ville

était aux mains des ennemis.

[Illustration: Fig. 29]

Le tracé à angle droit, excellent en plaine, n'était pas souvent

applicable en pays accidenté; lorsque le point à fortifier était sur une

colline, les ingénieurs égyptiens savaient adapter la ligne de défense

au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement

le contour de la butte isolée sur laquelle la ville était perchée, et

présentaient à l'Orient un front hérissé de saillies irrégulières, dont

le dessin rappelle grossièrement celui de nos bastions. A Koumméh et à

Semnéh, en Nubie, à l'endroit où le Nil s'échappe des rochers de la

seconde cataracte, les dispositions sont plus ingénieuses et témoignent

d'une véritable habileté. Le roi Ousirtasen III avait fixé en cet

endroit la frontière de l'Égypte; les forteresses qu'il y construisit

devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Nègres voisins. A Koumméh,

sur la rive droite, la position était naturellement très forte

(Fig.31). Sur une éminence bordée de rochers abrupts, on dessina un

carré irrégulier de 60 mètres environ de côté; deux contreforts allongés

dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent à la porte,

l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'élève à 4 mètres en

avant et suit fidèlement le mur principal, sauf en deux points, aux

angles nord-ouest et sud-est, où il présente deux saillies en forme de

bastion. Sur l'autre rive, à Semnéh, la position était moins bonne; le

côté oriental était protégé par une ceinture de rochers qui descend à

pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces étaient à peu près nues

(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 mètres environ, fut établi le long

du Nil; an contraire, les murs tournés vers la plaine montèrent

jusqu'à la hauteur de 25 mètres et se hérissèrent de contreforts, longs

de 15 mètres, épais de9 mètres à la base et de 4 mètres au sommet et

disposés à intervalles irréguliers selon les besoins de la défense. Ces

éperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils

augmentaient la force du tracé, défendaient l'accès du chemin de ronde

et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque

de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les sépare

est calculé de manière que les archers puissent balayer de leurs flèches

tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en

briques crues entremêlées de poutres couchées horizontalement dans la

maçonnerie; la surface extérieure en est formée de deux parties, l'une à

peu près verticale, l'autre inclinée de 160 degrés environ sur la

première, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort

difficile. Intérieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait

été haussé presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en manière de

terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres sèches était

séparé du corps de la place par un fossé de 30 à 40 mètres de large; il

épousait assez exactement le contour général et dominait la plaine de

2 ou 3 mètres, selon les endroits; vers le nord, il était coupé par le

chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles

qu'elles fussent, n'empêchèrent point la place de succomber; une large

brèche pratiquée an sud, entre les deux saillants les plus rapprochés du

fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.

[Illustration: Fig. 30]

[Illustration: Fig. 31]

[Illustration: Fig. 32]

[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan

précédent.]

Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie

révélèrent aux Égyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les

nomades de la Syrie méridionale avaient des fortins où ils se

réfugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes

cananéennes et hittites, Ascalon, Dapour, Mérom, étaient entourées de

murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquées de tours

(Fig.35); celles d'entre elles qui s'élevaient en plaine, comme

Qodshou, étaient enveloppées d'un double fossé rempli d'eau (Fig.36).

Les Pharaons transportèrent dans la vallée du Nil les types nouveaux,

dont ils avaient éprouvé l'efficacité dans leurs campagnes. Dès les

commencements de la XIXe dynastie, la frontière orientale du Delta, la

plus faible de toutes, était couverte d'une ligne de forts analogues aux

forts cananéens; non contents de prendre la chose, les Égyptiens avaient

pris le mot et donnaient à ces tours de garde le nom sémitique de

_magadîlou_. La brique ne parut plus dès lors assez solide, au moins

pour les villes exposées aux incursions des peuplades asiatiques, et les

murs d'Héliopolis, ceux de Memphis même, se revêtirent de pierre. Rien

ne nous est resté jusqu'à présent de ces forteresses nouvelles, et nous

en serions réduits à nous figurer, d'après les peintures, l'aspect

qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laissé un

modèle dans un des endroits où on s'attendait le moins à le rencontrer,

dans la nécropole de Thèbes. Quand Ramsès III établit son temple

funéraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte à

l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un

avant-mur en pierre, crénelé, haut de 4 mètres en moyenne, court le long

du flanc est; la porte est pratiquée an milieu, sous la protection d'un

gros bastion quadrangulaire. Elle était large de 1 mètre, et flanquée de

deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'élèvent

d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Dès qu'on l'a franchie, on se

trouve devant un véritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une

cour qui va se rétrécissant par ressauts, et réunis par un bâtiment à

deux étages, percé d'une porte longue. Les faces orientales des tours

sont assises sur un soubassement incliné en talus, haut de 5 mètres

environ. Il était à deux fins: d'abord il augmentait la force de

résistance du mur à l'endroit où on pouvait le saper, ensuite les

projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur

l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant à distance. La hauteur

totale est de 22 mètres, et la largeur de 25 mètres sur le devant; les

portions situées sur le derrière, à droite et à gauche de la porte, ont

été détruites dès l'antiquité. Les détails de l'ornementation sont

adaptés au caractère moitié religieux, moitié triomphal de l'édifice; il

n'est pas probable que les forteresses réelles fussent décorées de

consoles et de bas-reliefs analogues à ceux qu'on voit sur les côtés de

la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Médinét-Habou est un

exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquérants

avaient apportés à l'architecture militaire.

[Illustration: Fig. 34]

[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]

[Illustration: Fig. 36]

[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Médinét-Habou.]

[Illustration: Fig. 38]

Passé le règne de Ramsès III, les documents nous font presque

entièrement défaut. Vers la fin du XIe siècle avant notre ère, les

grands prêtres d'Ammon réparèrent les murs de Thèbes, de Gébéléïn et

d'El-Hibéh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les

successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes à augmenter le

nombre des places fortes; la campagne de Piónkhi, sur les bords du Nil,

est une suite de sièges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise à

penser que l'art de la fortification ait fait alors des progrès

sensibles: quand les Pharaons grecs se substituèrent aux indigènes, ils

le trouvèrent probablement tel que l'avaient constitué les ingénieurs de

la XIXe et de la XXe dynastie.

L'archéologie égyptienne · 第 8 / 35 题