«J'ai communiqué, personnellement et par écrit, avec le club, reprit le
philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence,
il avait été divisé par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe
à diverses autres circonstances, a décidé sa dissolution.
_Pickwick-Club_ n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient
pu paraître à certaines gens, continua M. Pickwick d'une voix plus
grave, je ne regretterai jamais d'avoir dévoué près de deux années à
étudier les différentes variétés de caractère de l'espèce humaine.
Presque toute ma vie ayant été consacrée à des affaires positives, et à
la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux
points de vue dont je n'avais aucune idée, et qui, je l'espère, ont
élargi mon intelligence et perfectionné mon esprit. Si je n'ai fait que
peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi,
j'espère qu'au déclin de ma vie chacune de mes aventures ne m'apportera
que des souvenirs consolants et agréables. Et maintenant, mes chers
amis, que Dieu vous bénisse tous!»
À ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta à ses lèvres d'une
main tremblante. Ses yeux se mouillèrent de larmes lorsque ses amis se
levèrent simultanément pour lui faire raison, du fond du coeur.
Il y avait peu d'arrangements à faire pour le mariage de M. Snodgrass.
Comme il n'avait ni père ni mère, et qu'il avait été, dans sa minorité,
pupille de M. Pickwick, celui-ci connaissait parfaitement l'état de sa
fortune. Le compte qu'il en rendit à M. Wardle le satisfit complétement,
comme, en vérité, l'aurait satisfait tout autre compte; car le bon
vieillard avait le coeur plein de tendresse et de contentement. Il donna
à Émily une belle dot, et le mariage étant fixé pour la quatrième jour,
le peu de temps accordé pour les préparatifs faillit faire perdre la
tête à trois couturières et à un tailleur.
Le lendemain, ayant fait mettre des chevaux de poste à sa voiture, M.
Wardle partit pour aller chercher sa mère à Dingley-Dell. La vieille
lady à qui il communiqua cette nouvelle avec son impétuosité ordinaire,
s'évanouit à l'instant; mais, ayant été promptement ranimée, elle
ordonna d'empaqueter sur-le-champ sa robe de brocard, et se mit à
raconter quelques circonstances analogues, qui avaient eu lieu au
mariage de la fille aînée de feu lady Tollimglower. Ce récit dura trois
heures, et, au bout de ce temps, il n'était encore qu'à moitié.
Il était nécessaire d'informer Mme Trundle des prodigieux préparatifs
qui se faisaient à Londres; et, comme sa situation était alors
très-intéressante, cette nouvelle lui fut communiquée par M. Trundle, de
peur qu'elle n'en fût bouleversée. Mais elle ne fut pas bouleversée le
moins du monde, car elle écrivit sur-le-champ à Muggleton pour se faire
faire un nouveau bonnet et une robe de satin noire, et elle déclara, de
plus, sa détermination d'être présente à la cérémonie. M. Trundle, à ces
mots, envoya immédiatement chercher le docteur. Le docteur décida que
Mme Trundle devait savoir, mieux que personne, comment elle se sentait;
à quoi Mme Trundle répondit qu'elle se sentit assez forte pour aller à
Londres et qu'elle y irait. Or, le docteur était un docteur habile et
prudent. Il savait ce qui était bon pour lui-même aussi bien que pour
ses malades; son avis fut donc que si Mme Trundle restait chez elle,
elle se tourmenterait peut-être de manière à se faire plus de mal que ne
lui en ferait le voyage, et que, par conséquent, il valait mieux la
laisser partir. Elle partit en effet, et le docteur eut l'attention de
lui envoyer une douzaine de potions, pour boire le long de la route.
En addition à tous ses embarras, M. Wardle avait été chargé de deux
petites lettres, pour deux petites demoiselles, qui devaient officier
comme demoiselles d'honneur. En apprenant cette importante nouvelle, les
deux demoiselles faillirent se désespérer de n'avoir rien à mettre dans
une occasion aussi importante, et pas même le temps de rien faire faire,
circonstance qui ne parut pas affecter aussi tristement les dignes papas
desdites demoiselles. Cependant, de vieilles robes furent rajustées, on
fabriqua à la hâte des chapeaux neufs, et les deux demoiselles furent
aussi belles qu'il était possible de l'espérer. D'ailleurs, comme elles
pleurèrent aux endroits convenables, le jour de la cérémonie, et comme
elles tremblèrent à propos, tous les assistants convinrent qu'elles
s'étaient admirablement acquittées de leurs fonctions.
Comment les deux parents pauvres atteignirent Londres; s'ils y allèrent
à pied, ou montèrent derrière des voitures, ou grimpèrent dans des
charrettes, ou se portèrent mutuellement, c'est ce que nous ne saurions
dire; mais ils y étaient arrivés avant M. Wardle, et ce furent eux qui,
les premiers, frappèrent à la porte de M. Pickwick, le jour du mariage.
Leur visage n'était que sourires et cols de chemise.
Ils furent reçus cordialement, car la pauvreté ou la richesse n'avaient
aucune influence sur le philosophe. Les nouveaux domestiques étaient
tout empressement, toute vivacité; Sam, dans un état sans pareil de
bonne humeur et d'exaltation; Mary, éblouissante de beauté et de jolis
rubans.
Le marié qui demeurait dans la maison de M. Pickwick depuis deux ou
trois jours, en sortit galamment pour rejoindre la mariée à l'église de
Dulwich. Il était accompagné de MM. Pickwick, Ben Allen, Sawyer et
Tupman. Sam était à l'extérieur de la voiture, vêtu d'une brillante
livrée, inventée expressément pour cette occasion; il portait à sa
boutonnière une faveur blanche, gage d'amour de la dame de ses pensées.
Cette troupe joyeuse rejoignait les Wardle et les Winkle, et la mariée,
et les demoiselles d'honneur, et les Trundle; et lorsque la cérémonie
fut terminée, tous les carrosses roulèrent vers la maison de M.
Pickwick. Le déjeuner et le petit Perker les y attendaient.
Là s'effacèrent les légers nuages de mélancolie engendrés par la
solennité de la cérémonie. Tous les visages brillaient de la joie la
plus pure, et l'on n'entendait que des compliments et des
congratulations. Le gazon sur le devant de la maison, le jardin par
derrière, la serre mignonne, la salle à manger, le salon, les chambres à
coucher, le fumoir, et, par-dessus tout, le cabinet d'étude avec ses
tableaux, ses gouaches, ses bahuts gothiques, ses tables étranges, ses
livres sans nombre, ses grandes fenêtres, ouvrant sur une jolie pelouse
et sur une belle perspective; puis, enfin, les rideaux et les tapis, et
les chaises, et les sofas; tout était si beau, si solide, si propre et
d'un goût si exquis, à ce que disait chacun, qu'il n'y avait réellement
pas moyen de décider ce qu'on devait admirer le plus.
Au milieu de toutes ces belles choses, M. Pickwick se tenait debout, et
sa physionomie était radieuse de sourires auxquels n'aurait pu résister
aucun coeur d'homme, ni de femme, ni d'enfant. Il semblait le plus
heureux de tous les assistants; il serrait, de minute en minute, les
mains des mêmes personnes, et quand ses mains n'étaient pas ainsi
occupées, il les frottait avec un indicible plaisir. Il se retournait de
tous côtés à chaque expression nouvelle de curiosité ou d'admiration, et
charmait tout le monde par son air de contentement et de bonhomie.
Le déjeuner est annoncé. M. Pickwick conduit au sommet d'une longue
table la vieille lady, fort éloquente, comme d'ordinaire, sur le
chapitre de Tollimglower; Wardle se met au fin bout; les amis
s'arrangent comme ils l'entendent, des deux côtés, et Sam prend sa place
derrière la chaise de son maître. Les rires et les causeries cessant
pour une minute, M. Pickwick ayant dit le bénédicité, s'arrête un moment
et regarde autour de lui; des larmes de joie coulent de ses yeux en
contemplant cette heureuse réunion.
Nous allons prendre congé de notre ami dans un de ces moments de bonheur
sans mélange qui viennent de temps en temps embellir notre passagère
existence. Il y a de sombres nuits sur la terre, mais l'aurore joyeuse
n'en semble que plus brillante par le contraste. Certaines personnes,
pareilles aux hiboux et aux chauves-souris, ont de meilleure yeux pour
les ténèbres que pour la lumière; nous, qui ne leur ressemblons point,
nous éprouvons plus de plaisir à jeter un dernier regard aux compagnons
imaginaires de bien des heures de solitude, dans un moment où le rapide
éclat du bonheur les illumine de ses passagères clartés.
C'est le destin de la plupart des hommes, même de ceux qui n'arrivent
qu'à l'été de la vie, d'acquérir dans le monde quelques amis sincères et
de les perdre, suivant le cours de la nature. C'est le destin de tous
les romanciers, de se créer des amis fantastiques et de les perdre,
suivant le cours de l'art. Mais ce n'est pas là toute leur infortune;
ils sont encore obligés d'en rendre compte.
Pour nous soumettre à cette coutume, évidemment détestable, nous
ajouterons ici une courte notice biographique sur la société réunie chez
M. Pickwick.
M. et Mme Winkle, complétement rentrés en grâce auprès de M. Winkle
senior, furent, bientôt après, installés dans une maison nouvellement
bâtie, à moins d'un mille de celle de M. Pickwick. M. Winkle étant
engagé comme correspondant de son père dans la Cité, changea son ancien
costume contre l'habit ordinaire des Anglais, et conserva toujours dans
la suite l'extérieur d'un chrétien civilisé.
M. et Mme Snodgrass s'établirent à Dingley-Dell, où ils achetèrent et
cultivèrent une petite ferme, pour s'occuper plutôt que pour en tirer
profit. M. Snodgrass se montrant encore quelquefois distrait et
mélancolique, est, jusqu'à ce jour, réputé grand poëte parmi ses amis et
connaissances, quoique nous ne sachions pas qu'il ait jamais rien écrit
pour encourager cette croyance. Nous connaissons beaucoup de
personnages célèbres dans la littérature, la philosophie et les autres
facultés, dont la haute réputation n'est pas basée sur de meilleurs
fondements.
Lorsque M. Pickwick fut établi à poste fixe et ses amis mariés, M.
Tupman prit un logement à Richmond, où il a toujours résidé depuis.
Pendant les jours d'été, il se promène constamment sur la rive d'un air
juvénile et coquet, grâce auquel il fait l'admiration des nombreuses
ladies d'un certain âge qui habitent ces parages dans une vertueuse
solitude. Cependant il n'a jamais risqué de nouvelles propositions.
MM. Bob Sawyer et Ben Allen, après avoir fait banqueroute, passèrent
ensemble au Bengale comme chirurgiens de la compagnie des Indes. Ils ont
eu, tous les deux, la fièvre jaune jusqu'à quatorze fois, et se sont
résolus enfin à essayer d'un peu d'abstinence. Depuis cette époque, ils
se portent bien.
Mme Bardell continua à louer ses logements à plusieurs gentlemen,
garçons et agréables. Elle en tira de bons profits, mais elle n'attaqua
plus personne pour violation de promesse de mariage. Ses alliés, MM.
Dodson et Fogg, sont encore dans les affaires; ils se font toujours un
riche revenu, et sont considérés comme les plus habiles entre les
habiles.
Sam Weller tint sa parole et resta deux ans sans se marier. Mais, au
bout de ce temps, la vieille femme de charge de M. Pickwick étant morte,
M. Pickwick éleva Mary à cette dignité, sous la condition d'épouser Sam
sur-le-champ, ce qu'elle fit sans murmurer. Nous avons lieu de supposer
que cette union ne fut pas stérile, car on a vu plusieurs fois deux
petits garçons bouffis à la grille du jardin.
M. Weller senior conduisit sa voiture pendant un an; mais, étant attaqué
de la goutte, il fut obligé de prendre sa retraite. Fort heureusement,
le contenu de son portefeuille avait été si bien placé par M. Pickwick,
qu'il peut vivre à son aise dans une excellente auberge, près de
Shooter's Hill. Il y est révéré comme un oracle, se vante de son
intimité avec M. Pickwick, et a conservé pour les veuves une aversion
insurmontable.
M. Pickwick lui-même continua de résider dans sa nouvelle maison,
employant ses heures de loisir, soit à mettre en ordre les souvenirs
dont il fit présent ensuite au ci-devant secrétaire du célèbre club;
soit à se faire faire la lecture par Sam, dont les remarques ne manquent
jamais de lui procurer beaucoup d'amusement. Il fut d'abord fréquemment
dérangé par les nombreuses prières que lui firent M. Snodgrass, M.
Winkle et M. Trundle, de servir de parrain à leurs enfants; mais il y
est habitué maintenant et remplit ces fonctions comme une chose toute
simple. Il n'a jamais eu de raison de regretter ses bontés pour Jingle
et pour Job Trotter; car ces deux personnages sont devenus, avec le
temps, de respectables membres de la société. Cependant, ils ont
toujours refusé de revenir sur le théâtre de leurs anciennes tentations
et de leurs premières chutes. M. Pickwick est un peu infirme maintenant;
mais son esprit est toujours aussi jeune. On peut le voir souvent occupé
à contempler les tableaux de la galerie de Dulwich, ou, dans les beaux
jours, à faire une agréable promenade dans le voisinage. Il est connu de
tous les pauvres gens d'alentour, qui ne manquent jamais d'ôter leur
chapeau avec respect lorsqu'il passe. Les enfants l'idolâtrent, et, pour
bien dire, tous les voisins en font autant. Chaque année, il se rend à
une grande réunion de famille, chez M. Wardle, et, dans cette occasion,
comme dans toutes les autres, il est invariablement accompagné de son
fidèle Sam; car il existe entre le maître et le serviteur un attachement
réciproque et solide que la mort seule pourra briser.