CHAPITRE VII.

Occupé principalement par une authentique version de la légende du

prince Bladud, et par une calamité fort extraordinaire dont M. Winkle

fut la victime.

M. Pickwick, en proposant de rester au moins deux mois à Bath, jugea

convenable de prendre pour lui et pour ses amis un appartement

particulier. Il eut la bonne fortune d'obtenir, pour un prix modéré, la

partie supérieure d'une des maisons sur la Royal-Crescent; et comme il

s'y trouvait plus de logement qu'il n'en fallait pour les pickwickiens,

M. et Mme Dowler lui offrirent de reprendre une chambre à coucher et un

salon. Cette proposition fut acceptée avec un empressement, et des le

troisième jour les deux sociétés furent établies dans leur nouveau

domicile. M. Pickwick commença alors à prendre les eaux avec la plus

grande assiduité. Il les prenait systématiquement, buvant un quart de

pinte avant le déjeuner, et montant un coteau; un autre quart de pinte

après le déjeuner, et descendant un coteau; et après chaque nouveau

quart de pinte, M. Pickwick déclarait, dans les termes les plus

solennels, qu'il se sentait infiniment mieux: ce dont ses amis se

réjouissaient vivement, quoiqu'ils ne se fussent pas doutés, jusque-là,

qu'il eût à se plaindre de la moindre chose.

La grande buvette est un salon spacieux, orné de piliers corinthiens,

d'une galerie pour la musique, d'une pendule de Tompion, d'une statue de

Nash, et d'une inscription en lettres d'or, à laquelle tous les buveurs

d'eau devraient faire attention, car elle fait un touchant appel à leur

charité. Il s'y trouve, en outre, un vase de marbre où le garçon plonge

sans cesse de grands verres, qui ont l'air d'avoir la jaunisse, et c'est

un spectacle prodigieusement édifiant et satisfaisant, que de voir avec

quelle gravité et quelle persévérance les buveurs d'eau engloutissent le

contenu de ces verres. Tout auprès on a disposé des baignoires, dans

lesquelles se lavent une partie des malades; après quoi la musique joue

des fanfares pour les congratuler d'en être sortis. Il existe encore une

seconde buvette, où les ladies et les gentlemen infirmes sont roulés

dans une quantité de chaises et de fauteuils, si étonnante et si variée,

qu'un individu aventureux, qui s'y rend avec le nombre ordinaire

d'orteils, doit s'estimer heureux s'il les possède encore quand il en

sort.

Enfin il y a une troisième buvette où se réunissent les gens

tranquilles, parce qu'elle est moins bruyante que les autres. Il se fait

d'ailleurs aux environs une infinité de promenades avec béquilles ou

sans béquilles, avec canne ou sans canne, et une infinité de

conversations et de plaisanteries, avec esprit ou sans esprit.

Chaque matin les buveurs d'eau consciencieux, parmi lesquels se trouvait

M. Pickwick, se réunissaient dans les buvettes, avalaient leur quart de

pinte, et marchaient suivant l'ordonnance. À la promenade de

l'après-midi, lord Mutanhed et l'honorable M. Crushton, lady Snuphanuph,

mistress Wugsby, et tout le beau monde, et tous les buveurs d'eau du

matin, se réunissaient en grande compagnie. Après cela, ils se

promenaient à pied, ou en voiture, ou dans les chaises à porteurs, et se

rencontraient sur nouveaux frais. Après cela, les gentlemen allaient au

cabinet de lecture, et y rencontraient une portion de la société; après

quoi, ils s'en retournaient chacun chez soi. Ensuite, si c'était jour de

théâtre, on se rencontrait au théâtre; si c'était jour d'assemblée, on

se rencontrait au salon, et si ce n'était ni l'un ni l'autre, on se

rencontrait le jour suivant: agréable routine à laquelle on pourrait

peut-être reprocher uniquement une légère teinte de monotonie.

Après une journée dépensée de cette manière, M. Pickwick, dont les amis

s'étaient allés coucher, s'occupait à compléter son journal, lorsqu'il

entendit frapper doucement à sa porte.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit la maîtresse de la maison, Mme

Craddock, en insinuant sa tête dans la chambre, vous n'avez plus besoin

de rien?

--De rien du tout, madame, répondit M. Pickwick.

--Ma jeune fille est allée se coucher, monsieur, et M. Dowler a la bonté

de rester debout pour attendre Mme Dowler, qui ne doit rentrer que fort

tard. Ainsi, monsieur Pickwick, je pensais que si vous n'aviez plus

besoin de rien, j'irais me coucher aussi.

--Vous ferez très-bien, madame.

--Je vous souhaite une bonne nuit, monsieur.

--Bonne nuit, madame.»

Mistress Craddock ferma la porte et M. Pickwick continua d'écrire.

En une demi-heure de temps ses notes furent mises à jour. Il appuya

soigneusement la dernière page sur le papier buvard, ferma le livre,

essuya sa plume au pan de son habit, et ouvrit le tiroir de l'encrier

pour l'y serrer. Il y avait dans ce tiroir quelques feuilles de papier à

lettres, écrites serrées et pliées de telle sorte que le titre, moulé en

ronde, sautait aux yeux. Voyant par là que ce n'était point un document

privé, qu'il paraissait se rapporter à Bath, et qu'il était fort court,

M. Pickwick déplia le papier, et tirant sa chaise auprès du feu, lut ce

qui suit:

«LA VÉRITABLE LÉGENDE DU PRINCE BLADUD.

«Il n'y a pas encore deux cents ans qu'on voyait sur l'un des bains

publies de cette ville, une inscription en honneur de son puissant

fondateur, le renommé prince Bladud. Cette inscription est maintenant

effacée, mais une vieille légende, transmise d'âge en âge, nous apprend

que plusieurs siècles auparavant cet illustre prince, affligé de la

lèpre depuis son retour d'Athènes, où il était allé recueillir une ample

moisson de science, évitait la cour de son royal père, et faisait

tristement société avec ses bergers et ses cochons. Dans le troupeau,

dit la légende, se trouvait un porc d'une contenance grave et

solennelle, pour qui le prince éprouvait une certaine sympathie; car ce

porc était un sage, un personnage aux manières pensives et réservées, un

animal supérieur à ses semblables, dont le grognement était terrible,

dont la morsure était fatale. Le jeune prince soupirait profondément en

regardant la physionomie majestueuse du quadrupède. Il songeait à son

royal père, et ses yeux se noyaient de larmes.

«Ce porc intelligent aimait beaucoup à se baigner dans une fange molle

et verdâtre, non pas au coeur de l'été, comme font maintenant les porcs

vulgaires, pour se rafraîchir, et comme ils faisaient même dans ces

temps reculés (ce qui prouve que la lumière de la civilisation avait

déjà commencé à briller, quoique faiblement); mais au milieu des froids

les plus piquants de l'hiver. La robe du pachyderme était toujours si

lisse et sa complexion si claire, que le prince résolut d'essayer les

qualités purifiantes de l'eau, qui réussissait si bien à son ami. Un

beau jour il le suivit au bain. Sous la fange verdâtre, sourdissaient

les sources chaudes de Bath; le prince s'y lava et fut guéri. S'étant

rendu aussitôt à la cour du roi son père, il lui présenta ses respects

les plus tendres, mais il s'empressa de revenir ici, pour y fonder cette

ville et ces bains fameux.

«D'abord il chercha le porc avec toute l'ardeur d'une ancienne amitié;

mais, hélas! ces eaux célèbres avaient été cause de sa perte. Il avait

pris un bain à une température trop élevée et le philosophe sans le

savoir n'était plus. Pline qui lui succéda dans la philosophie, périt

également victime de son ardeur pour la science.

«Telle était la légende: Écoutez l'histoire véritable.

«Le fameux Lud Hudibras, roi de la Grande-Bretagne, florissait il y a

bien des siècles. C'était un redoutable monarque: la terre tremblait

sous ses pas, tant il était gros; ses peuples avaient peine à soutenir

l'éclat de sa face, tant elle était rouge et luisante. Il était roi

depuis les pieds jusqu'à la tête, et c'était beaucoup dire, car, s'il

n'était pas très-haut, il était très-puissant, et son immense ampleur

compensait et au delà, ce qui pouvait manquer à sa taille. Si quelque

prince dégénéré de ces temps modernes pouvait lui être comparé, ce

serait le vénérable roi Cole, qui seul mériterait cette gloire.

«Ce bon roi avait une reine qui, dix-huit ans auparavant, avait eu un

fils, lequel avait nom Bladud. On l'avait placé dans une école

préparatoire des États de son père, jusqu'à l'âge de dix ans, mais alors

il avait été dépêché, sous la conduite d'un fidèle messager, pour finir

ses classes à Athènes. Comme il n'y avait point de supplément à payer

pour rester à l'école les jours de fête, et pas d'avertissement

préalable à donner pour la sortie des élèves, il y demeura huit années,

à l'expiration desquelles le roi son père envoya le lord chambellan pour

solder sa dépense, et pour le ramener au logis. Le lord chambellan

exécuta habilement cette mission difficile, fut reçu avec

applaudissements, et pensionné sans délai.

«Quand le roi Lud vit le prince son fils, et remarqua qu'il était devenu

un superbe jeune homme, il s'aperçut du premier coup d'oeil que ce

serait une grande chose de le marier immédiatement, afin que ses enfants

pussent servir à perpétuer la glorieuse race de Lud, jusqu'aux derniers

âges du monde. Dans cette vue il composa une ambassade extraordinaire de

nobles seigneurs qui n'avaient pas grand'chose à faire, et qui

désiraient obtenir des emplois lucratifs; puis il les envoya à un roi

voisin, pour lui demander en mariage sa charmante fille, et pour lui

déclarer, en même temps, que, comme roi chrétien, il souhaitait

vivement conserver les relations les plus amicales avec le roi son frère

et son ami; mais que si le mariage ne s'arrangeait pas, il serait dans

la pénible nécessité de lui aller rendre visite, avec une armée

nombreuse, et de lui faire crever les yeux. L'autre roi qui était le

plus faible, répondit à cette déclaration, qu'il était fort obligé au

roi son frère, de sa bonté et de sa magnanimité, et que sa fille était

toute prête à se marier, aussitôt qu'il plairait au prince Bladud de

venir et de l'emmener.

«Dès que cette réponse parvint en Angleterre, toute la nation fut

transportée de joie, on n'entendait plus que le bruit des réjouissances

et des fêtes, comme aussi celui de l'argent qui sonnait dans la sacoche

des collecteurs, chargés de lever sur le peuple l'impôt nécessaire pour

défrayer la dépense de cette heureuse cérémonie.

«C'est dans cette occasion que le roi Lud, assis au sommet de son trône,

en plein conseil, se leva, dans la joie de son âme, et commanda au lord

chef de la justice de faire venir les ménestrels, et de faire apporter

les meilleurs vins. L'ignorance des historiens légendaires attribue cet

acte de gracieuseté au roi Cole, comme on le voit dans ces vers

célèbres:

«Il fit venir sa pipe, et ses trois violons,

Pour boire un pot, au doux bruit des flonflons.»

«Mais c'est une injustice évidente envers la mémoire du roi Lud, et une

malhonnête exaltation des vertus du roi Cole.

«Cependant, au milieu de ces fêtes et de ces réjouissances, il y avait

un individu qui ne buvait point, quand les vins généreux pétillaient

dans les verres, et qui ne dansait point, quand les instruments des

ménestrels s'éveillaient sous leurs doigts. C'était le prince Bladud

lui-même, pour le bonheur duquel tout un peuple vidait ses poches, et

remplissait son gosier. Hélas! c'est que le prince, oubliant que le

ministre des affaires étrangères avait le droit incontestable de devenir

amoureux pour lui, était déjà devenu amoureux pour son propre compte,

contrairement à tous les précédents de la diplomatie, et s'était marié,

dans son coeur, avec la fille d'un noble Athénien.

«Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de

la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait épousé

sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait

immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour se débarrasser

d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement systématique

de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de son sexe, et

la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de résister à

ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manière de

lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni l'un ni

l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince Bladud; il

se borna donc à solliciter une audience privée de son père, et à lui

tout avouer.

«C'est une ancienne prérogative des souverains de gouverner toutes

choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud se mit dans

une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-là

les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la Tour);

trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi

son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant ses

gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de

traitement que les rois d'autrefois employaient généralement envers

leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne

s'accordaient pas avec leurs propres vues.

«Après avoir été enfermé dans son donjon, pendant près d'une année, sans

que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son

esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le prince

Bladud commença naturellement à ruminer un plan d'évasion, grâce auquel,

au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à s'échapper,

laissant avec humanité son couteau de table dans le coeur de son

geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne fût

soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne fût puni en conséquence par

le roi irrité.

«Le monarque devint presque enragé quand il apprit l'escapade de son

fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque

heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait ramené

d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa pension et sa

tête.

«Cependant le jeune prince, habilement déguisé, errait à pied dans les

domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses privations par

le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses

malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On dansait

gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le

prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces réjouissances.

«O étranger, lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente

proclamation de notre gracieux souverain?

--La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il

n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce

qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient alors.

--En bien! dit le paysan, la demoiselle étrangère que le prince désirait

épouser, s'est mariée à un noble étranger de son pays, et le roi

proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, car

maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour épouser la

princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le

soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le roi!»

«Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça

dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il errait

sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous les pâles

rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les nocturnes

brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la rouge clarté du soir: si

désolé, si peu attentif à toute la nature, que, voulant aller à Athènes,

il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se trouva dans

l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de

vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine

thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, la même

richesse de coteaux et de vallées, le même ruisseau qui coulait avec un

doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux

peines de la vie quand elles sont vues à distance et partiellement

obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur sauvagerie et

leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux

contours. Ému par la beauté de cette scène, le prince se laissa tomber

sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la fatigue.

«Oh! s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux

au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces

douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient couler en

paix pour toujours!»

«Son voeu fut entendu. C'était le temps des divinités païennes, qui

prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gênant. Le

sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se

referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses larmes brûlantes

continuèrent à couler, et continueront pour toujours à sourdre

abondamment de la terre.

«Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de

gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se procurer de

partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont pressés

d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les eaux, et

prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait

honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de cette légende en

est singulièrement corroborée.»

M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit

manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir

de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond

ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.

Il s'arrêta, suivant sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa

pour lui dire bonsoir.

«Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir

faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?

--Terrible! répondit M. Pickwick; bonne nuit!

--Bonne nuit!»

M. Pickwick monta dans sa chambre à coucher, et M. Dowler reprit son

siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester

sur pied jusqu'au retour de sa femme.

Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre

quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir.

Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui passe si

lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et

plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre espoir de la

voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors plus lent

et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une

tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui démange

votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre genou

gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend dans les

bras; vous contractez vos membres de mille manières fantastiques, mais

tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez à le

gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez

infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien

grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mèche d'une

chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine.

Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du même

genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque tout le

monde, dans la maison, est allé se coucher.

Telle était précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait

seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre

les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. D'ailleurs sa

bonne humeur n'était pas augmentée par la réflexion que c'était lui-même

qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de garder la maison. À la

fin, après s'être endormi plusieurs fois, après être tombé en avant vers

la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne pas avoir le visage

brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter un instant sur son lit, dans

la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour

penser.

--J'ai le sommeil très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en s'étendant

sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose que d'ici

j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le

watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant....

Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...»

Arrivé à cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il

avait si longtemps hésité, et s'endormit profondément.

Juste au moment où l'horloge sonnait trois heures, une chaise à

porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, balancée

par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et

mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de

la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, où la

tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les pavés, ce fut

bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent déposé

leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de la rue.

Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint.

«Le domestique est dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se

chauffant les mains à la torche du galopin qui les éclairait.

--Il devrait bien le pincer et le réveiller, ajouta le grand porteur.

--Frappez encore, s'il vous plaît, cria mistress Dowler de sa chaise.

Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.»

Le petit homme était fort disposé à en finir, il monta donc ses les

marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le

grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux fenêtres s'il y

avait de la lumière.

Personne ne vint; tout était sombre et silencieux.

«Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous

plaît.

--N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur.

--Oui, il y en a une, interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais

combien de temps que je la tire.

--Il n'y a que la poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé.

--Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tête des domestiques,

grommela le grand porteur.

--Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plaît,» recommença

mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.

Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans

produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et

se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme un facteur

enragé.

À la fin, M. Winkle commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et

que les membres étant fort indisciplinés, le président était obligé de

cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il

eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il n'y avait pas

d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. Enfin, en

dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout à fait

impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. Afin de s'en

assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant

environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques coups,

il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'être si

vigilant.

Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait

plus.

M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait être;

puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de

chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait dans la

cheminée, et descendit les escaliers.

«À la fin vla quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.

--Je voudrais ben être derrière lui avec un poinçon, murmura son grand

compagnon.

--Qui va là? cria M. Winkle, en défaisant la chaîne de la porte.

--Ne vous amusez pas à faire des questions, tête de buse, répondit avec

dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un laquais. Ouvrez la

porte.

--Allons dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton encourageant.

M. Winkle, qui n'était qu'à moitié éveillé, obéit machinalement à cette

invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première chose

qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. Épouvanté par la crainte

soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute grande,

élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde d'un air effaré

devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise à

porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent

arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé par derrière,

d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un violent

craquement.

«Bien, jeune homme! c'est habile!» dit le petit porteur.

M. Winkle, apercevant un visage de femme à la portière de la chaise, se

retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la force de

son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la dame.

«Emportez-la! s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort

d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans cette

chaise.»

En prononçant ces phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car

chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait

sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière très-inquiétante.

«Voilà, une société qui arrive sur la place... il y a des dames!

Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait M.

Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop occupés de rire

pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames

s'approchaient de minute en minute.

M. Winkle donna un dernier coup de marteau désespéré... les dames

n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. Il jeta au loin la

chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de

sa tête, et s'élança vers la chaise à porteurs, dans laquelle se

trouvait toujours mistress Dowler.

Or, mistress Craddock avait, à la fin, entendu les voix et les coups de

marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tête

quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, était descendue au

parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et venait

précisément de lever le châssis de la fenêtre, lorsqu'elle aperçut M.

Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce spectacle elle se mit à

pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ,

pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.

À ces cris, à ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son

lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se précipitant dans la

chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. Pickwick ouvrait

l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant

dans la chaise à porteurs.

«Watchman, s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, empoignez-le,

enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je veux lui couper

la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, mistress

Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces menaces,

l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et de M. Pickwick,

saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la rue.

Mais M. Winkle ne l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible

menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la chaise, aussi

vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue,

pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la demi-lune,

chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il avait

conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte était

ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa

chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un coffre, une

table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets les plus

indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.

Cependant Dowler tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux

Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la serrure, son intention

irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À la fin, après

un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement

celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, les habitants

de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à coucher respectives,

et la tranquillité fut momentanément rétablie.

Et pendant tout ce temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où

donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il était, dans le chapitre

suivant.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 28 / 73 题