M. Skimpin salua pour exprimer que c'était avec lui.

«Je parais pour le défendeur, milord, dit à son tour Me Snubbin.

--Il y a quelqu'un avec vous, Me Snubbin? reprit le juge.

--M. Phunky, milord.

--Me Buzfuz et Me Skimpin, pour la plaignante, dit le juge en écrivant

les noms sur son livre de notes et en articulant ce qu'il écrivait. Pour

le défendeur, Me Snubbin et M. Tronquet.

--Je demande pardon à votre seigneurie: Phunky.

--Oh! très-bien, dit le juge. Je n'avais jamais eu le plaisir d'entendre

le nom de monsieur.»

Ici M. Phunky salua et sourit, et le juge salua et sourit aussi; et

alors M. Phunky, rougissant jusqu'au blanc des yeux, s'efforça d'avoir

l'air d'ignorer que tout le monde le regardait, chose qui n'a jamais

réussi jusqu'à présent à personne, et qui suivant toutes probabilités,

ne réussira en aucun temps.

«Procédons,» dit le juge.

Les huissiers, crièrent de nouveau: _silence!_ et M. Skimpin exposa

l'affaire; mais, lorsqu'elle fut exposée, l'audience n'en fut guère plus

avancée, car l'avocat avait soigneusement gardé pour lui-même les

particularités qu'il savait; et, quand il se rassit, au bout de trois

minutes, la religion du jury était précisément aussi éclairée

qu'auparavant.

Me Buzfuz se leva alors, avec toute la dignité qu'exigeait la nature de

sa cause, chuchota avec Dodson, conféra brièvement avec Fogg, tira sa

robe sur ses épaules, arrangea sa perruque, et s'adressa au jury.

Il commença par dire que jamais, dans le cours de sa carrière, jamais

depuis le premier moment où il s'était appliqué à l'étude des lois, il

ne s'était approché d'une cause avec des sentiments d'émotion aussi

profonde, avec la conscience d'une aussi pesante responsabilité;

responsabilité, pouvait-il dire, qu'il n'aurait jamais voulu assumer

s'il n'avait pas été soutenu par la conviction, assez forte pour

équivaloir à une certitude, par la conviction que la cause de la

justice, ou, en d'autres termes, la cause de sa cliente, de sa cliente

abusée, innocente et persécutée, devait prévaloir auprès des douze

gentlemen intelligents, nobles et généreux, qu'il voyait assis en face

de lui.

Les avocats commencent toujours de cette manière, parce que cela rend

les jurés contents d'eux-mêmes en leur faisant croire qu'ils doivent

être des personnages bien difficiles à tromper. Un effet visible fut

produit immédiatement et plusieurs jurés commencèrent à prendre avec

activité de volumineuses notes.

«Gentlemen, vous avez appris de mon savant ami, poursuivit Me Buzfuz,

quoiqu'il sût très-bien que les gentlemen du jury n'avaient rien appris

du tout du savant ami en question; vous avez appris de mon savant ami

que ceci est une action pour violation de promesse de mariage, dans

laquelle les dommages demandés sont de 1500 livres sterling; mais vous

n'avez pas appris de mon savant ami, attendu que cela n'entrait pas dans

les attributions de mon savant ami, quels sont les faits et les

circonstances de la cause. Ces faits et ces circonstances, gentlemen,

vous allez les entendre détaillés par moi et prouvés par les véridiques

dames que je placerai devant vous dans cette tribune.»

Ici Me Buzfuz, avec une terrible emphase sur le mot _tribune_, frappa sa

table d'un poing majestueux en regardant Dodson et Fogg. Ceux-ci firent

un signe d'admiration pour l'avocat, d'indignation et de défi pour le

défendeur.

«La plaignante, gentlemen, continua Me Buzfuz d'une voix douce et

mélancolique, la plaignante est une veuve. Oui, gentlemen, une veuve.

Feu M. Bardell, après avoir joui, pendant beaucoup d'années, de l'estime

et de la confiance de son souverain, comme l'un des gardiens de ses

revenus royaux, s'éloigna presque imperceptiblement de ce monde, pour

aller chercher ailleurs le repos et la paix, que la douane ne peut

jamais accorder.»

À cette poétique description du décès de M. Bardell (qui avait eu la

tête cassée d'un coup de pinte dans une rixe de taverne), la voix du

savant avocat trembla et s'éteignit un instant. Il continua avec grande

émotion.

«Quelque temps avant sa mort, il avait imprimé sa ressemblance sur le

front d'un petit garçon. Avec ce petit garçon, seul gage de l'amour du

défunt douanier, Mme Bardell se cacha au monde et rechercha la

tranquillité de la rue Goswell. Là elle plaça à la croisée de son

parloir un écriteau manuscrit portant cette inscription: _Appartement de

garçon à louer en garni; s'adresser au rez-de-chaussée._»

Ici Me Buzfuz fit une pause, tandis que plusieurs gentlemen du jury

prenaient note de ce document.

«Est-ce qu'il n'y a point de date à cette pièce? demanda un juré.

--Non, monsieur, il n'y a point de date, répondit l'avocat. Mais je suis

autorisé à déclarer que cet écriteau fut mis à la fenêtre de la

plaignante il y a justement trois années. J'appelle l'attention du jury

sur les termes de ce document: _Appartement de garçon à louer en garni_.

Messieurs, l'opinion que Mme Bardell s'était formée de l'autre sexe

était dérivée d'une longue contemplation des qualités inestimables de

l'époux qu'elle avait perdu. Elle n'avait pas de crainte; elle n'avait

pas de méfiance; elle n'avait pas de soupçons; elle était tout abandon

et toute confiance. M. Bardell, disait la veuve, M. Bardell était

autrefois garçon; c'est à un garçon que je demanderai protection,

assistance, consolation. C'est dans un garçon que je verrai

éternellement quelque chose qui me rappellera ce qu'était M. Bardell,

quand il gagna mes jeunes et vierges affections; c'est à un garçon que

je louerai mon appartement. Entraînée par cette belle et touchante

inspiration (l'une des plus belles inspirations de notre imparfaite

nature, gentlemen), la veuve solitaire et désolée sécha ses lames,

meubla son premier étage, serra son innocente progéniture sur son sein

maternel, et mit à la fenêtre de son parloir l'écriteau que vous

connaissez. Y resta-t-il longtemps? Non. Le serpent était aux aguets,

la mèche était allumée, la mine était préparée, le sapeur et le mineur

étaient à l'ouvrage. L'écriteau n'avait pas été trois jours à la fenêtre

du parloir... trois jours, gentlemen! quand un être qui marchait sur

deux jambes et qui ressemblait extérieurement à un homme et non point à

un monstre, frappa à la porte de Mme Bardell. Il s'adressa au

rez-de-chaussée; il loua le logement, et le lendemain il s'y installa.

Cet être était Pickwick; Pickwick le défendeur.»

Me Buzfuz avait parlé avec tant de volubilité que son visage en était

devenu absolument cramoisi. Il s'arrêta ici pour reprendre haleine. Le

silence réveilla M. le juge Stareleigh qui, immédiatement, écrivit

quelque chose avec une plume où il n'y avait pas d'encre, et prit un air

extraordinairement réfléchi, afin de faire croire au jury qu'il pensait

toujours plus profondément quand il avait les yeux fermés.

Me Buzfuz continua.

«Je dirai peu de choses de cet homme. Le sujet présente peu de charmes,

et je n'aurais pas plus de plaisir que vous, gentlemen, à m'étendre

complaisamment sur son égoïsme révoltant, sur sa scélératesse

systématique.»

En entendant ces derniers mots, M. Pickwick qui, depuis quelques

instants écrivait en silence, tressaillit violemment, comme si quelque

vague idée d'attaquer Me Buzfuz sous les yeux mêmes de la justice,

s'était présentée à son esprit. Un geste monitoire de M. Perker le

retint, et il écouta le reste du discours du savant gentleman avec un

air d'indignation qui contrastait complètement avec le visage admirateur

de Mmes Cluppins et Sanders.

«Je dis scélératesse systématique, gentlemen, continua l'avocat en

regardant M. Pickwick, et en s'adressant directement à lui; et, quand je

dis scélératesse systématique, permettez-moi d'avertir le défendeur,

s'il est dans cette salle, comme je suis informé qu'il y est, qu'il

aurait agi plus décemment, plus convenablement, avec plus de jugement et

de bon goût, s'il s'était abstenu d'y paraître. Laissez-moi l'avertir,

messieurs, que s'il se permettait quelque geste de désapprobation dans

cette enceinte, vous sauriez les apprécier et lui en tenir un compte

rigoureux; et laissez-moi lui dire, en outre, comme milord vous le dira,

gentlemen, qu'un Avocat qui remplit son devoir envers ses clients, ne

doit être ni intimidé, ni menacé, ni maltraité, et que toute tentative

pour commettre l'un ou l'autre de ces actes retombera sur la tête du

machinateur, qu'il soit demandeur ou défendeur, que son nom soit

Pickwick ou Noakes, ou Stonkes, ou Stiles, ou Brown, ou Thompson.»

Cette petite digression du sujet principal amena nécessairement le

résultat désiré, de tourner tous les yeux sur M. Pickwick. Me Buzfuz,

s'étant partiellement remis de l'état d'élévation morale où il s'était

fouetté, continua plus posément.

«Je vous prouverai, gentlemen, que, pendant deux années, Pickwick

continua de rester constamment et sans interruption, sans intermission,

dans la maison de la dame Bardell; je vous prouverai que, durant tout ce

temps, la dame Bardell le servit, s'occupa de ses besoins, fit cuire ses

repas, donna son linge à la blanchisseuse, le reçut, le raccommoda, et

jouit enfin de toute la confiance de son locataire. Je vous prouverai

que, dans beaucoup d'occasions, il donna à son petit garçon des

demi-pence, et même, dans, quelques occasions, des pièces de six pence;

je vous prouverai aussi, par la déposition d'un témoin qu'il aéra

impossible à mon savant ami de récuser ou d'infirmer; je vous prouverai,

dis-je, qu'une fois il caressa le petit bonhomme sur la tête, et, après

lui avoir demandé s'il avait gagné récemment beaucoup de billes et de

calots, se servit de ces expressions remarquables: _Seriez-vous bien

content d'avoir un autre père?_ Je vous prouverai, en outre, gentlemen,

qu'il y a environ un an, Pickwick commença tout à coup à s'absenter de

la maison, durant de longs intervalles, comme s'il avait eu l'intention

de se séparer graduellement de ma cliente; mais je vous ferai voir aussi

qu'à cette époque sa résolution n'était pas assez forte ou que ses bons

sentiments prirent le dessus, s'il a de bons sentiments; ou que les

charmes et les accomplissements de ma cliente l'emportèrent sur ses

intentions inhumaines; car je vous prouverai qu'en revenant d'un voyage,

il lui fit positivement des offres de mariage, après avoir pris soin

toutefois qu'il ne put y avoir aucun témoin de leur contrat solennel.

Cependant je suis en état de vous prouver, d'après le témoignage de

trois de ses amis, qui déposeront bien malgré eux, gentlemen, que, dans

cette même matinée, il fut découvert par eux, tenant la plaignante dans

ses bras et calmant son agitation par des douceurs et des caresses.»

Une impression visible fut produite sur les auditeurs par cette partie

du discours du savant avocat. Tirant de son sac deux petits chiffons de

papier, il continua:

«Et maintenant, gentlemen, un seul mot de plus. Nous avons heureusement

retrouvé deux lettres, que le défendeur confesse être de lui, et qui

disent des volumes. Ces lettres dévoilent le caractère de l'homme. Elles

ne sont point écrites dans un langage ouvert, éloquent, fervent,

respirant le parfum d'une tendresse passionnée; non, elles sont pleines

de précautions, de ruses, de mots couverts, mais qui heureusement sont

bien plus concluantes que si elles contenaient les expressions les plus

brûlantes, les plus poétiques images: lettres qui doivent être examinées

avec un oeil soupçonneux; lettres qui étaient destinées, par Pickwick, à

dérouter les tiers entre les mains desquels elles pourraient tomber. Je

vais vous lire la première, gentlemen. «Garraway, midi. Chère mistress

B. Côtelettes de mouton et sauce aux tomates! Tout à vous. Pickwick.»

Côtelettes de mouton! Juste ciel! et sauce aux tomates! Gentlemen, le

bonheur d'une femme sensible et confiante devra-t-il être à jamais

détruit par ces vils artifices? La lettre suivante n'a point de date, ce

qui, par soi-même, est déjà suspect. «Chère madame B. Je n'arriverai à

la maison que demain matin: la voiture est en retard.» Et ensuite

viennent ces expressions très-remarquables: «Ne vous tourmentez point

pour la bassinoire.» La bassinoire! Eh! messieurs, qui donc se tourmente

pour une bassinoire? Quand est-ce que la paix d'un homme ou d'une femme

a été troublée par une bassinoire? par une bassinoire, qui est en

elle-même un meuble domestique innocent, utile, et j'ajouterai même,

commode. Pourquoi Mme Bardell est-elle si chaleureusement suppliée de ne

point d'affliger pour la bassinoire? À moins (comme il n'y a pas l'ombre

d'un doute) que ce mot ne serve de couvercle à un feu caché, qu'il ne

soit l'équivalent de quelque expression caressante, de quelque promesse

flatteuse, le tout déguisé par un système de correspondance énigmatique,

artificieusement imaginé par Pickwick, dans le dessein de préparer sa

lâche trahison, et qui, effectivement, est resté indéchiffrable pour

tout le monde. Ensuite, que signifient ces paroles: _La voiture est en

retard?_ Je ne serais point étonné qu'elles s'appliquassent à Pickwick

lui-même qui, incontestablement, a été bien criminellement en retard

durant toute cette affaire; mais dont la vitesse sera inopinément

accélérée, et dont les roues, comme il s'en apercevra à son dam, seront

incessamment graissées par vous-mêmes, gentlemen!»

Me Buzfuz s'arrêta en cet endroit, pour voir si le jury souriait à

cette plaisanterie; mais personne ne l'ayant comprise, excepté

l'épicier, dont l'intelligence sur ce sujet provenait probablement de ce

qu'il avait soumis, dans la matinée même, son chariot au procédé en

question, le savant avocat jugea convenable, pour finir, de retomber

encore dans le lugubre.

«Assez de ceci, gentlemen; il est difficile de sourire avec un coeur

déchiré; il est mal de plaisanter, quand nos plus profondes sympathies

sont éveillées. L'avenir de ma cliente est perdu; et ce n'est pas une

figure de rhétorique de dire que sa maison est vide. L'écriteau n'est

pas mis, et pourtant il n'y a point de locataire. Des célibataires

estimables passent et repassent dans la rue Goswell, mais il n'y a pas

pour eux d'invitation à s'adresser au rez-de-chaussée. Tout est sombre

et silencieux dans la demeure de madame Bardell; la voix même de

l'enfant ne s'y fait plus entendre; ses jeux innocents sont abandonnés,

car sa mère gémit et se désespère; ses agates et ses billes sont

négligées; il n'entend plus le cri familier de ses camarades: pas de

tricherie! Il a perdu l'habileté dont il faisait preuve au jeu de pair

ou impair. Cependant, gentlemen, Pickwick, l'infâme destructeur de cette

oasis domestique qui verdoyait dans le désert de Goswell Street,

Pickwick qui se présente devant vous au jourd'hui, avec son infernale

_sauce aux tomates_ et son ignoble _bassinoire_, Pickwick lève encore

devant vous son front d'airain, et contemple avec férocité la ruine dont

il est l'auteur. Des dommages, gentlemen, de forts dommages sont la

seule punition que vous puissiez lui infliger, la seule consolation que

vous puissiez offrir à ma cliente; et c'est dans cet espoir qu'elle

fait, en ce moment, un appel à l'intelligence, à l'esprit élevé, à la

sympathie, à la conscience, à la justice, à la grandeur d'âme d'un jury

composé de ses plus honorables concitoyens.»

Après cette belle péroraison, Me Buzfuz s'assit, et M. le juge

Stareleigh s'éveilla.

«Appelez Élisabeth Cluppins,» dit l'avocat en se relevant au bout d'une

minute, avec une nouvelle vigueur.

L'huissier le plus proche appela: «Élisabeth Tuppins!» un autre, à une

petite distance, demanda: «Élisabeth Supkins!» et un troisième enfin se

précipita dans King-Street et beugla: «Élisabeth Fnuffin!» jusqu'à ce

qu'il en fût enroué.

Pendant ce temps, Madame Cluppins avec l'assistance combinée de Mmes

Bardell et Sanders, de M. Dodson et de M. Fogg, était conduite vers la

tribune des témoins. Lorsqu'elle fut heureusement juchée sur la marche

d'en haut, Mme Bardell se plaça debout sur celle d'en bas, tenant d'une

main le mouchoir et les socques de son amie, de l'autre une bouteille de

verre, qui pouvait contenir environ un quart de pinte de sel de

vinaigre, afin d'être prête à tout événement. Mme Sanders, dont les yeux

étaient attentivement fixés sur le visage du juge, se planta près de Mme

Bardell, tenant de la main gauche le grand parapluie, et appuyant d'un

air déterminé son pouce droit sur le ressort, comme pour faire voir

qu'elle était prête à l'ouvrir, au plus léger signal.

«Madame Cluppins, dit Me Buzfuz, je vous en prie, madame,

tranquillisez-vous.»

Bien entendu qu'à cette invitation, Mme Cluppins se prit à sangloter

avec une nouvelle violence, et donna des marques si alarmantes de

sensibilité, qu'elle semblait à chaque instant prête à s'évanouir.

Cependant, après quelques questions peu importantes, Me Buzfuz lui dit:

«Vous rappelez-vous, madame Cluppins, vous être trouvée dans la chambre

du fond, au premier étage, chez Mme Bardell, dans une certaine matinée

de juillet, tandis qu'elle époussetait l'appartement de M. Pickwick?

--Oui milord, et messieurs du jury, répondit Mme Cluppins.

--La chambre de M. Pickwick était au premier, sur le devant, je pense?

--Oui, Monsieur.

--Que faisiez-vous dans la chambre de derrière, madame? demanda le petit

juge.

--Milord et messieurs! s'écria Mme Cluppins, avec une agitation

intéressante, je ne veux pas vous tromper....

--Vous ferez bien, madame, lui dit-le petit juge.

--Je me trouvais là à l'insu de Mme Bardell. J'étais sortie avec un

petit panier, messieurs, pour acheter trois livres de vitelottes, qui

m'ont bien coûté deux pence et demi, quand je vois la porte de la rue de

Mme Bardell entre-bâillée....

--Entre quoi? s'écria le petit juge.

--À moitié ouverte, milord, dit Me Snubbin.

--Elle a dit entre-bâillée, fit observer le petit juge d'un air

plaisant.

--C'est la même chose, milord,» reprit l'illustre avocat.

Le petit juge le regarda dubitativement, et dit qu'il en tiendrait note.

Mme Cluppins continua.

«Je suis entrée, gentlemen, juste pour dire bonjour, et je suis montée

les escaliers, d'une manière pacifique, et je suis pénétrée dans la

chambre de derrière et... et....

--Et vous avez écouté, je pense, madame Cluppins? dit Me Buzfuz.

--Je vous demande excuse, monsieur, répliqua Mme Cluppins, d'un air

majestueux, j'en mépriserais l'action, les voix étaient très-élevées,

monsieur, et se forcèrent sur mon oreille.

--Très bien, vous n'écoutiez pas, mais vous entendiez les voix. Une de

ces voix était-elle celle de M. Pickwick?

--Oui, monsieur.»

Mme Cluppins, après avoir déclaré distinctement que M. Pickwick

s'adressait à Mme Bardell, répéta lentement et en réponse à de

nombreuses questions, la conversation que nos lecteurs connaissent déjà.

Me Buzfuz sourit, en s'asseyant, et les jurés prirent un air

soupçonneux; mais leur physionomie devint absolument menaçante, lorsque

Me Snubbin déclara qu'il ne contre-examinerait pas le témoin, parce que

M. Pickwick croyait devoir convenir que son récit était exact en

substance.

Mme Cluppins ayant une fois brisé la glace, jugea que l'occasion était

favorable pour faire une courte dissertation sur ses propres affaires

domestiques. Elle commença donc par informer la cour qu'elle était au

moment actuel mère de huit enfants, et qu'elle entretenait l'espérance

d'en présenter un neuvième à M. Cluppins dans environ six mois.

Malheureusement dans cet endroit instructif, le petit juge l'interrompit

très-colériquement, et par suite de cette interruption la vertueuse dame

et Mme Sanders furent poliment conduites hors de la salle, sous

l'escorte de M. Jackson, sans autre forme de procès.

«Nathaniel Winkle! dit M. Skimpin.

--Présent, répondit M. Winkle, d'une voix faible; puis il entra dans la

tribune des témoins, et après avoir prêté serment, salua le juge avec

une grande déférence.

--Ne vous tournez pas vers moi, monsieur, lui dit aigrement le juge, en

réponse à son salut. Regardez le jury.»

M. Winkle obéit, avec empressement, à cet ordre, et se tourna vers la

place où il supposait que le jury devait être, car dans l'état de

confusion où il se trouvait, il était tout à fait incapable de voir

quelque chose.

M. Skimpin s'occupa alors de l'examiner. C'était un jeune homme de 42

ou 43 ans, qui promettait beaucoup, et qui était nécessairement fort

désireux de confondre, autant qu'il le pourrait, un témoin notoirement

prédisposé en faveur de l'autre partie.

«Maintenant, monsieur, aurez-vous la bonté de faire connaître votre nom

à Sa Seigneurie et au jury? dit M. Skimpin, en inclinant de côté pour

écouter la réponse, et pour jeter en même temps aux jurés un coup d'oeil

qui semblait indiquer que le goût naturel de M. Winkle pour le parjure

pourrait bien l'induire à déclarer un autre nom que le sien.

--Winkle, répondit le témoin.

--Quel est votre nom de baptême, monsieur? demanda le petit juge d'un

ton courroucé.

--Nathaniel, monsieur.

--Daniel? Vous n'avez pas d'autre prénom?

--Nathaniel, monsieur... milord, je veux dire.

--Nathaniel, Daniel? ou Daniel Nathaniel?

--Non, milord; seulement Nathaniel; point Daniel.

--Alors, monsieur, pourquoi donc m'avez-vous dit Daniel?

--Je ne l'ai pas dit, milord.

--Vous l'avez dit, monsieur, rétorqua le juge, avec un austère

froncement de sourcils. Pourquoi aurais-je écrit: _Daniel_, dans mes

notes, si vous ne me l'aviez pas dit, monsieur?»

Cet argument était évidemment sans réplique.

«M. Winkle a la mémoire assez courte, milord, interrompit M. Skimpin, en

jetant un autre coup d'oeil au jury; mais j'espère que nous trouverons

moyen de la lui rafraîchir.

--Je vous conseille de faire attention, monsieur,» dit le petit juge au

témoin, en le regardant d'un air sinistre.

Le pauvre M. Winkle salua, et s'efforça de feindre une tranquillité dont

il était bien loin; ce qui, dans son état de perplexité, lui donnait

précisément l'air d'un filou pris sur le fait.

«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec

attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre

propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord.

N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur?

--Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M.

Pickwick depuis près de....

--Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime

du défendeur?

--J'allais justement vous dire que....

--Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur?

--Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer,

monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.

--Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, répéta M. Skimpin.

--Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.

--Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier

coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? n'est-ce

pas, monsieur Winkle?

--Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.

--Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez

la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette

distinction, monsieur Winkle?

--J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue

quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.

--Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?

--Combien de fois?

--Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai cette question tant

que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, après avoir

froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et

sourit aux jurés, d'un air soupçonneux.

Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, ordinaire en pareil

cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument impossible de

préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda

s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: «Certainement plus que

cela.»--S'il l'avait vue cent fois?--S'il pouvait jurer de l'avoir vue

plus de cinquante fois?--S'il n'était pas certain de l'avoir vue, au

moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à

cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde à lui

et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l'état

désiré de susceptibilité nerveuse, l'interrogatoire fut continué ainsi

qu'il suit:

«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur

Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine

matinée de juillet?

--Oui, je me le rappelle.

--Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman,

et par un autre du nom de Snodgrass.

--Oui, monsieur.

--Sont-ils ici?

--Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude

l'endroit où étaient placés ses amis.

--Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas

à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'oeil

expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de

consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu déjà (autre

regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous

vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question.

Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tôt ou

tard.

--Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant

ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation

bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie.

--Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose?

--Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l'engager à se

calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s'il

survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.

--Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à vous

faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord.

Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n'a pas

dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, vous êtes une

bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y viendrez,

même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela.

--Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné

de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu'il

avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre

distinctement. L'impression qui m'est restée est que....

--Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de

vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes

honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous n'avez pas

entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne

se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je

bien compris?

--Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et M. Skimpin

s'assit d'un air triomphant.

Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché d'une manière

tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le poids de nouveaux

soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur

jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque

chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à

l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.

«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un

jeune homme?

--Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père.

--Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis

longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il était

sur le point de se marier?

--Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant d'empressement

que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement

possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de témoins

particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le témoin qui a

trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces

deux manières, dans la cause de son ami.

--J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins

satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de

M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à

croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d'un vieux

garçon?

--Oh non! certainement, non!

--Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours

été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait

de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours

comme un père traite ses filles?

--Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la

plénitude de son coeur. C'est-à-dire... oui... oh! oui certainement.

--Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou

envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? ajouta

M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait

signe du coin de l'oeil.

--Mais... n... n... non, répondit M. Winkle, excepté... dans une légère

circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement expliquée.»

Cette déplorable confession n'aurait pas été arrachée au témoin, sans

aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand Me Snubbin

lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce

contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien gardé de le faire, car il

avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa

cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles

malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s'assit à la

fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin

de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande satisfaction,

quand Me Buzfuz l'arrêta.

«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au

petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au

témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour

être son père, s'est comporté d'une manière suspecte envers des femmes?

--Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré

témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la

circonstance à laquelle vous avez fait allusion.

--Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxiété, je... je

désirerais me taire à cet égard.

--C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler.»

Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle balbutia que la

légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à

minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui s'était terminé, à

ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame

en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la

comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire,

magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.

«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors Me Snubbin. M.

Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou,

vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques

heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des

gémissements qui fendaient le coeur.

Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la

tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de leur malheureux

ami, et chacun d'eux fût presque réduit au désespoir par d'insidieuses

questions.

Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et

contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M.

Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après l'évanouissement

de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait

été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait

entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse,

mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry

ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit

garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme

Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le

boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait

pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle

imaginait que le boulanger n'était pas très-épris de Mme Bardell, car

dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que

Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce

que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait

qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui

avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui

peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance.

Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit

Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de

chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une

bille et un calot.

Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que,

pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des

lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur

correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent mon _canard_,

mais jamais _ma côtelette_ ou _ma sauce aux tomates_. M. Sanders aimait

passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant aimé la

côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un

terme d'affection.

Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus

d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit d'une voix forte:

«Appelez Samuel Weller.»

Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller

monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il

posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina

la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.

«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.

--Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.

--L'écrivez-vous avec un V ou un W?

--Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je

n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'écris

avec un V.»

Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est bien ça,

Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord.

--Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le petit juge

en levant les jeux. Huissier!

--Oui, milord.

--Amenez cette personne ici, sur-le-champ.

--Oui, milord.»

Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et

après une grande commotion, tous les assistants, qui s'étaient levés

pour regarder le coupable, se rassirent.

Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se

tourna vers le témoin et lui dit:

«Savez-vous qui c'était, monsieur?

--Je suspecte un brin que c'était mon père, milord.

--Le voyez-vous maintenant?

--Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à

la lanterne par laquelle la salle était éclairée.

--Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner

sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.»

Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz,

avec son air de bonne humeur imperturbable.

«Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.

--Voilà, monsieur, répliqua Sam.

--Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette

cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller.

--Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici,

et c'est un très-bon service.

--Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose? dit

l'avocat, d'un air farceur.

--Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat,

quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.

--Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute

autre personne, interrompit le juge.

--Très-bien, milord.

--Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous

rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où

vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! monsieur Weller?

--Oui, monsieur.

--Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était.

--J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du

jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce

temps-là.»

Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge,

regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, dit-il, je vous

engage à prendre garde.

--C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris

bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord.»

Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de

Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins,

il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer.

«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en

croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury,

comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du témoin,

est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas

vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez

de l'entendre décrire par les témoins?

--Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce qu'ils m'ont

appelé, et la vieille lady était partie alors.

--Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en

trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui

faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor

et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux,

monsieur Weller?

--Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si c'étaient des

microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois,

j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de

chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est

limitée.»

À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la

plus légère apparence d'irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit

juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulièrement déconfit. Après une

courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de

nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa

vexation.

«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un

autre point, s'il vous plaît.

--Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne

humeur.

--Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre?

--Oh! oui, très bien.

--Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en

recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à

quelque chose à la fin.

--Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les spectateurs

rirent encore.

--Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès,

eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'oeil malin au

jury.

--J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons causé un brin du

procès.

--Ah! vous en avez causé? répéta Me Buzfuz dont le visage devint

radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte.

Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit à ce

propos, monsieur Weller?

--Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques

observations guère importantes des deux respectables dames qui ont

déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi pâmées d'admiration sur la

vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont

assis à côté de vous maintenant.»

Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur Dodson et Fogg qui

prirent un air aussi vertueux que possible.

«Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l'honorable

conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein?

--Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien généreuse chose de

leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien

demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M.

Pickwick.»

À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et

Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me

Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans

l'oreille.

«Vous avez complètement raison, répondit tout haut l'avocat, avec une

tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque

éclaircissement de l'impénétrable stupidité du témoin. Je n'abuserai

point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous

pouvez descendre, monsieur.

--Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser une

question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de

lui d'un air délibéré.

--Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en

riant.

--Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta Me Buzfuz, en agitant la main

d'un air impatient.

Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson

et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et après

avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui était

précisément le but qu'il s'était proposé.

«Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l'interrogatoire d'autres

témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. Pickwick s'est

retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable.

--Très-bien,» répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres

de M. Pickwick.

Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un

très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la

conduite et aux moeurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais

comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au mérite de ce

gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous

ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il

s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se

rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à

faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque

excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre héros,

et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est

impossible de faire plus.

M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière

la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut

possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des

commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il

était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés

pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de

croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils

étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage,

ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu'ils

jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur paraissait qu'il

n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le

défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se

retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son

cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de

xérès.

Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le jury revint; on alla

quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du

jury, avec un coeur palpitant et une contenance agitée.

«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous d'accord sur votre

verdict?

--Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury.

--Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen?

--En faveur de la plaignante.

--Avec quels dommages, gentlemen?

--Sept cent cinquante livres sterling.»

M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les

renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant

mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef

du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac

bleu.

M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de

la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il

rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes

extérieurs d'une vive satisfaction.

«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.

--Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.

--Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas,

gentlemen?»

Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson

sourit en disant qu'ils essayeraient.

«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et

Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de

moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste

de mon existence dans une prison pour dettes.

--Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme,

monsieur Pickwick.

--Hi! hi! hi! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana

M. Fogg.»

Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par

ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d'oeil

par l'attentif Sam Weller.

Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége,

quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son

père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une

expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton de

remontrance:

«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là de conduire l'affaire. O

Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un alébi.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II · 第 26 / 73 题