[21] Ici recommence l'ouvrage de M. Tissot.
§. 535. J'ai indiqué dans quelques endroits de cet ouvrage, les moyens
de prévenir les mauvais effets de plusieurs causes de maladie, &
d'empêcher le retour des maux habituels; j'ajouterai ici quelques
observations, sur l'usage des principaux remedes, qu'on emploie comme
des préservatifs généraux, assez régulierement dans de certains tems, &
presque toujours uniquement par habitude, sans savoir si l'on a tort ou
raison. Ce n'est point cependant une chose indifférente que l'usage des
remedes. Il est ridicule, dangereux, criminel même, de les négliger,
quand ils sont nécessaires; mais il l'est aussi d'en prendre sans
nécessité. Un remede pris à propos, quand il y a dans la machine,
quelque dérangement, qui occasionneroit dans peu une maladie, l'a
souvent prévenue; mais ce même remede, donné à une personne bien
portante, s'il ne la rend pas malade d'abord, lui laisse au moins plus
de disposition aux maladies. Et l'on n'a que trop d'exemples de gens,
qui, ayant malheureusement du goût pour les remedes, ont ruiné leur
santé, quelque robuste qu'elle fût, par l'abus de ces dons que la
Providence a faits aux hommes pour la rétablir; abus qui, lors même
qu'il ne détruit pas la santé, fait que, dans la maladie, ce corps, à
qui les remedes sont devenus familiers, n'en ressent presque plus les
effets, & est privé, par-là du secours qu'il en auroit reçu, s'il ne
s'en étoit servi que dans le besoin.
_De la Saignée._
§. 536. La saignée n'est nécessaire que dans quatre cas; 1. quand il y a
trop de sang. 2. Quand il y a inflammation. 3. Quand il est survenu, ou
qu'il va survenir, dans le corps, quelque cause qui produiroit bientôt
l'inflammation, ou quelqu'autre accident, si l'on ne désemplissoit &
relâchoit pas les vaisseaux par la saignée. C'est pour cela qu'on saigne
après les plaies, les contusions; qu'on saigne une femme grosse, si elle
a une toux violente; qu'on saigne, par précaution, dans plusieurs autres
cas. 4. Quelquefois pour appaiser une douleur excessive, qui ne dépend
point cependant de trop de sang, ou d'un sang enflammé, mais qu'on calme
un peu par la saignée, afin d'avoir le tems de détruire la cause par
d'autres remedes. Mais comme l'on peut faire rentrer ces dernieres
raisons, dans les premieres; on peut établir, que le trop de sang, & un
sang enflammé sont les deux seules causes nécessaires de la saignée.
§. 537. L'on connoit l'inflammation du sang, par les symptomes qui
accompagnent les maladies que cette cause produit. J'en ai parlé, & j'ai
en même tems déterminé l'usage de saignée dans ces cas. J'indiquerai ici
les symptomes qui font connoître qu'on a trop de sang. C'est 1. le genre
de vie qu'on méne. Si l'on mange beaucoup, si l'on mange des alimens
succulens, & surtout beaucoup de viande, si l'on boit des vins
nourrissans, si en même-tems l'on digere bien, si l'on se donne peu de
mouvement, si l'on dort beaucoup, si l'on n'est sujet à aucune
évacuation abondante on doit croire qu'on a beaucoup de sang. L'on voit
que toutes ces causes se trouvent rarement chez le paysan, si l'on en
excepte la diminution de mouvement pendant quelques semaines de l'hiver,
qui peut effectivement contribuer à former plus de sang qu'à
l'ordinaire. Il ne vit, le plus souvent, que de pain, de végétaux, &
d'eau; choses peu nourrissantes. Une livre de pain, ne fait peut-être
pas plus de sang, chez la même personne, qu'une once de viande, quoique
le préjugé général établisse le contraire. 2. La cessation de quelque
hémorrhagie à laquelle on étoit accoutumé. 3. Un pouls plein & fort; des
veines bien marquées dans un sujet qui n'est pas maigre. Un teint assez
rouge. 5. Un engourdissement extraordinaire; un sommeil plus profond,
plus long, moins tranquille qu'à l'ordinaire; une facilité non
accoutumée à se lasser après quelque mouvement ou quelque travail; un
peu d'oppression en marchant. 6. Des palpitations, accompagnées
quelquefois d'un abattement total, & même d'une legere défaillance,
surtout quand on est dans des endroits chauds, ou qu'on a pris beaucoup
de mouvement, 7. Des vertiges, surtout quand on baisse & qu'on releve
tout-à-coup la tête, & après le sommeil. 8. Des maux de tête fréquens
auxquels on n'est point sujet, & qui ne paroissent point dépendre du
dérangement des digestions. 9. Un sentiment de chaleur, assez
généralement répandu par tout le corps. 10. Une espece de démangeaison
piquante & générale dès qu'on a un peu chaud. 11. Des hémorragies
fréquentes, qui soulagent.
Mais il faut bien se garder de décider sur un seul de ces symptomes; il
faut le concours de plusieurs, & s'assurer qu'ils ne dépendent point de
quelque cause très différente, & toute opposée au trop de sang.
Quand par ces symptomes, on s'est assuré que ce trop existe réellement,
on fait alors, avec grand succès, une saignée ou même deux. Il est égal
dans quelle partie on la fait.
§. 538. Quand ces circonstances ne se trouvent pas, la saignée n'est pas
nécessaire. Et l'on ne doit jamais la faire dans les cas suivans, à
moins qu'il n'y ait des raisons particulieres, très fortes, dont les
seuls Medecins peuvent juger. 1. Quand l'âge est très avancé, ou qu'on
est dans la premiere enfance. 2. Quand la personne est naturellement
d'un tempérament foible, ou qu'elle a été affoiblie par des maladies, ou
par quelqu'autre accident. 3. Quand le pouls est petit, mol, foible,
intermittent, que la peau est pâle. 4. Quand les extrêmités du corps
sont souvent froides, & enflées avec mollesse. 5. Quand on mange peu
depuis long-tems, ou des alimens peu succulens, & qu'on dissipe
beaucoup. 6. Quand on a, depuis long-tems, l'estomac dérangé, que la
digestion se fait mal, que par-là même il se forme peu de sang. 7. Quand
on a quelque évacuation considérable, par des hémorrhagies quelconques,
ou la diarrhée, les urines, les sueurs. Quand les crises d'une maladie
sont déja faites par quelqu'une de ces voies. 8. Quand on est dès
long-tems dans une maladie de langueur, & qu'on a beaucoup
d'obstructions, qui empêchent la formation du sang. 9. Quand on est
épuisé, quelle qu'en soit la cause. 10. Quand le sang est pâle &
dissout.
§. 539. Dans tous ces cas, & dans quelques autres moins fréquens, une
seule saignée, jette souvent dans un état absolument incurable, & les
maux qu'elle fait ne se réparent point. Il n'est que trop aisé d'en
trouver des exemples.
Dans quelque état que ce soit, quelque robuste que soit le sujet, si la
saignée n'est pas nécessaire, elle nuit. Les saignées réiterées,
affoiblissent, énervent, vieillissent; diminuent la force de la
circulation, & par là engraissent d'abord; ensuite en affoiblissant
trop, & en détruisant enfin les digestions, jettent dans l'hydropisie.
Elles dérangent la transpiration, & par-là, rendent catharreux. Elles
affoiblissent le genre nerveux, & par-là, rendent sujets aux vapeurs, à
l'hypocondrie, à tous les maux de nerfs.
L'on n'apperçoit point d'abord le mauvais effet d'une saignée; au
contraire, quand elle n'est pas assez considérable pour affoiblir
sensiblement, elle paroit donner du bien être; mais, je le répéte, il
n'en est pas moins vrai, que quand elle n'est pas nécessaire, elle est
nuisible, & qu'on ne doit jamais se faire saigner par jeu. L'on a beau
dire, que quelques jours après l'on a plus de sang, c'est-à-dire, l'on
est plus pesant qu'auparavant, & qu'ainsi le sang est bien vite réparé.
Le fait est vrai; mais ce fait même, cette augmentation de poids après
la saignée, dépose contr'elle; c'est une preuve que les évacuations
naturelles se sont moins bien faites, & qu'il est resté dans le corps
des humeurs, qui dévoient en sortir. L'on a bien la même quantité de
sang & au-delà; mais ce n'est point un sang bien travaillé; & cela est
si vrai, que, si la chose étoit autrement, si quelques jours après la
saignée on avoit une plus grosse quantité de sang semblable, on pourroit
démontrer, que quelques saignées jetteroient nécessairement un homme
robuste dans une maladie inflammatoire.
§. 540. La quantité de sang qu'on doit tirer dans une saignée de
précaution, à un homme fait, est de dix onces.
§. 541. Les personnes sujettes à faire trop de sang, doivent éviter avec
soin toutes les causes qui peuvent l'augmenter (voyez §. 537 Nº. 1). Et
quand elles sentent que le mal commence, elles doivent se mettre à une
diete très frugale, de legumes, de fruits, de pain & d'eau; prendre
quelques bains de pied tiedes, faire usage, soir & matin, de la poudre
Nº. 20; boire de la ptisane Nº. 1; peu dormir, prendre beaucoup
d'exercice. En prenant ces précautions, ou elles pourront se passer de
la saignée, ou, si elles sont également obligées de la faire, elles en
augmenteront & elles en prolongeront l'effet. Ces mêmes moyens servent
aussi à éloigner tout le danger qu'il peut y avoir à omettre une saignée
à l'époque ordinaire, quand l'habitude en est déja invéterée.
§. 542. L'on voit, en frémissant, que quelques personnes sont saignées,
dix-huit, vingt, vingt-quatre fois dans deux jours; d'autres quelques
centaines de fois dans quelques mois. Ces observations prouvent, à coup
sûr, toujours l'ignorance du Medecin ou du Chirurgien; & si le malade en
réchappe on doit admirer les ressources de la Nature, qui ne succombe
pas sous tant de coups meurtriers.
§. 543. L'on a dans les campagnes, un préjugé très faux; c'est que la
premiere saignée sauve la vie. Il n'y a pour se convaincre de sa
fausseté, qu'à vouloir regarder, & l'on verra tous les jours le
contraire, & plusieurs personnes mourir après la premiere saignée qu'on
leur fait. Si ce principe étoit vrai, il seroit impossible que personne
mourut de sa premiere maladie, ce qui arrive journellement. Il est
important de détruire cette prévention, parcequ'elle a des influences
facheuses. La foi qu'on a à cette saignée, fait qu'on veut la garder
pour les grands dangers, & on la differe tant que le malade n'est pas
fort mal, dans l'espérance que si l'on peut s'en passer, on la
conservera pour une autre occasion. Cependant le mal empire, on saigne,
mais trop tard, & j'ai l'exemple de plusieurs malades, qu'on a laissé
mourir, afin de réserver la premiere saignée pour un cas plus important.
_Des Purgations._
§. 544. L'on purge ou par le vomissement, ou par les selles. Cette
derniere voie est beaucoup plus naturelle que la premiere, qui ne se
fait que par un mouvement violent & extraordinaire. Il y a cependant
quelques cas qui exigent le vomissement; mais excepté ces cas-là, (j'en
ai déja indiqué quelques-uns), il faut se contenter des remedes qui
purgent par les selles.
§. 545. Les signes qui font connoître qu'on a besoin de purger, sont 1º.
un mauvais goût à la bouche le matin, surtout un goût amer, la langue,
les dents sales. Des raports désagréables, des vents, des gonflemens.
2º. Des envies de vomir à jeun, & même quelquefois dans le reste du
jour, supposé qu'elles ne dépendent point d'une grossesse, ou de
quelqu'autre maladie, dans laquelle les purgatifs seroient inutiles ou
nuisibles. 3º. Des vomissemens de matieres ameres ou corrompues. 4º. Un
sentiment de pesanteur dans l'estomac, aux reins, aux genoux. 5º. Un
manque d'appetit, qui s'accroît peu à peu, sans fiévre, & qui dégénere
en dégoût, & quelquefois fait trouver un mauvais goût à ce qu'on mange.
6º. Un manque de forces, accompagné quelquefois d'inquiétude, de
mauvaise humeur, de tristesse. 7º. Des maux d'estomac, souvent des maux
de tête ou des vertiges, quelquefois des assoupissemens qui augmentent
après le repas. 8º. Des coliques, de l'irrégularité dans les selles, qui
sont quelquefois trop abondantes & trop liquides pendant plusieurs
jours, après lesquels il survient une constipation opiniâtre. 9º. Le
pouls moins réglé & moins fort qu'à l'ordinaire, quelquefois
intermittent.
§. 546. Quand ces symptômes, ou quelques-uns de ces symptômes font
connoître le besoin de purger chez une personne qui n'est attaquée
d'aucune maladie décidée (car je ne parle point de purgatifs dans ce
cas), on peut lui donner quelque remede propre à produire cet effet. Le
mauvais goût & les raports continuels, les envies fréquentes de vomir,
les vomissemens même, la tristesse indiquent qu'un remede émétique sera
utile; mais quand ces accidens n'ont pas lieu, il faut s'en tenir aux
purgatifs, qui sont particulierement indiqués par les maux de reins, les
coliques, la pesanteur dans les genoux.
§. 547. L'on ne doit point purger ni donner l'émétique 1º. toutes les
fois que les maladies viennent de foiblesse ou d'épuisement. 2º. Quand
il y a une sécheresse générale, un grand échauffement, de
l'inflammation, une forte fiévre. 3º. Quand la nature est occupée de
quelqu'autre évacuation salutaire. Ainsi on ne purge point pendant des
sueurs critiques, pendant les regles, pendant un accès de goutte. 4º.
Dans des obstructions invétérées, que les purgatifs ne peuvent pas
détruire, & qu'ils augmentent. 5º. Quand les nerfs sont extrêmement
affoiblis.
§. 548. L'on ne doit point non-plus donner l'émétique dans tous les cas
dont je viens de parler; mais comme il produit des effets différens des
purgatifs, il y a d'autres cas dans lesquels on peut purger, & non-pas
faire vomir. Ces cas sont 1º. une grande quantité de sang (voyez §.
537); parceque pendant les efforts qu'on fait pour vomir, la circulation
se fait beaucoup plus fortement, & les vaisseaux de la tête & de la
poitrine se remplissant extrêmement de sang, pourroient se rompre; ce
qui tueroit sur le champ, comme il est arrivé plus d'une fois. On ne
doit point, 2º. par la même raison, l'ordonner à ceux qui sont sujets à
des saignemens de nez, à des crachemens ou à des vomissemens de sang,
aux femmes qui ont des pertes. 3º. Il nuiroit à ceux qui ont des
hernies. 4º. Aux femmes grosses.
§. 549. Les purgatifs souvent réitérés, ont les mêmes inconvéniens que
les fréquentes saignées. Ils ruinent les digestions, l'estomac ne fait
plus ses fonctions, les intestins deviennent paresseux, & l'on est sujet
à des coliques très violentes. Le corps ne se nourrit pas, la
transpiration se dérange, il survient des fluxions, des maux de nerfs,
une langueur générale, & l'on vieillit long-tems avant le tems.
L'on fait un tort irréparable à la santé des enfans par les purgatifs
pris mal-à-propos. Ils les empêchent d'acquérir toutes leurs forces;
souvent ils dérangent leur crüe, ils ruinent les dents, jettent les
jeunes filles dans les oppilations, & quand elles en sont déja
atteintes, ils les rendent plus opiniâtres.
C'est un préjugé trop généralement reçu, qu'il faut purger quand on n'a
pas d'appétit. Cela est faux très souvent, & la plûpart des causes qui
détruisent l'appétit ne peuvent point être enlevées par la purgation; il
y en a plusieurs qu'elle augmente. Les personnes dans l'estomac
desquelles il se forme beaucoup de glaires, croient se guérir par les
purgatifs, qui paroissent en effet les soulager d'abord; mais c'est un
soulagement passager & trompeur. Ces glaires viennent de la foiblesse de
l'estomac, & les purgatifs l'augmentent; ainsi quoiqu'ils enlevent une
partie des glaires formées, il y en a au bout de quelques jours plus
qu'auparavant; & en réitérant les purgatifs, le mal est bientôt
incurable, & la santé perdue. L'on guérit par des remedes tout opposés.
Ceux du Nº. 14, 36, sont très utiles.
L'usage des stomachiques préparés avec l'eau-de-vie, l'esprit de vin,
l'eau de cérise, est toujours dangereux, & malgré le soulagement que ces
remedes procurent d'abord dans quelques maux d'estomac, ils détruisent
réellement peu à peu cet organe, & l'on voit tous ceux qui s'accoûtument
aux liqueurs, tout comme les grands buveurs, finir par ne faire aucune
digestion, & mourir hydropiques.
§. 550. L'on peut souvent se passer d'émétique ou de purgatifs, lors
même qu'ils paroissent nécessaires, en se retranchant un repas par jour
pendant quelque tems; en se privant de tous les alimens nourrissans, &
surtout de ceux qui sont gras; en buvant beaucoup d'eau fraîche, & en
prenant plus d'exercice qu'à l'ordinaire. Ces moyens servent à
surmonter, sans purgation, les différens mal-aises qu'on éprouve souvent
à l'époque où l'on avoit accoûtumé de se purger.
§. 551. Les remedes Nº. 33 & 34, sont les émétiques les plus sûrs. La
poudre Nº. 21, est un bon purgatif, quand il n'y a point de fiévre. Les
doses marquées conviennent pour un homme fait, d'un tempérament
vigoureux. Il s'en trouve cependant quelquefois pour qui ces doses
seroient insuffisantes, on peut les augmenter d'un tiers, ou d'un quart;
mais si alors elles n'operent pas, il faut bien se garder de doubler &
de tripler comme on le fait quelquefois sans réussir à purger, & au
risque de tuer le malade, comme il est arrivé souvent. L'on doit, dans
ces cas, donner de grandes doses de petit lait miellé, ou d'eau tiede,
dans un pot de laquelle on met une once, ou une once & demie de sel de
cuisine, & on boit cette dose à petits coups en se promenant.
Les montagnards qui ne vivent presque que de lait, ont des fibres si peu
sensibles, qu'il faut pour les purger, des doses qui tueroient tous les
paysans de la plaine. Il y a dans les montagnes du Valais, des hommes
qui prennent tout à la fois jusqu'à vingt, & même vingt-quatre grains de
verre d'antimoine, dont un grain ou deux suffiroient pour empoisonner
des personnes ordinaires.
§. 552. Quand on est commandé par une maladie pressante, on purge en
tout tems & à toute heure. Quand on est à peu près maître du tems, il
faut éviter les saisons extrêmes; c'est-à-dire les très grandes
chaleurs, ou les très grands froids, & se purger le matin, afin que les
remedes ne trouvent pas d'embarras dans l'estomac. Toute autre
considération, relativement aux astres ou à la Lune, est ridicule &
dénuée de tout fondement. Le peuple redoute les remedes pendant la
canicule; si c'étoit par la raison de la chaleur, il seroit pardonnable;
mais c'est par un préjugé astrologique d'autant plus ridicule
aujourd'hui, que les jours caniculaires sont éloignés de trente-six
jours de ceux auxquels on donne ce nom.
§. 553. Quand on veut prendre un émétique, ou se purger, il faut s'y
préparer au moins vingt-quatre heures d'avance, en ne prenant que peu
d'alimens, & en buvant quelques verres d'eau tiéde, ou de quelque thé
d'herbes.
Après avoir pris l'émétique, il ne faut boire que quand il commence à
agir; mais alors il faut avaler des torrens d'eau tiede, ou ce qui vaut
mieux, de thé de camomille extrêmement leger. Après les purgations, on
est en usage de prendre du bouillon pendant qu'elles agissent. De l'eau
tiede sucrée ou miellée, ou un thé de fleurs de chicorée seroient
quelquefois plus convenables.
§. 554. Comme l'estomac souffre toutes les fois qu'on prend l'un ou
l'autre de ces remedes, il faut se ménager pendant quelques jours, après
les avoir pris, tant pour la quantité que pour la qualité des alimens.
§. 555. Je ne parlerai point de quelques autres remedes de précaution,
bouillons, petit lait, eaux, &c. ils ont peu d'usage parmi le peuple. Je
me bornerai à cette remarque générale; c'est que quand on prend ces
remedes, il faut avoir un régime assortissant & qui concoure au même
effet. On prend ordinairement le petit lait pour se rafraîchir, & l'on
s'interdit, pendant qu'on le boit, les légumes, les fruits, la salade;
l'on ne prend que les meilleures viandes, des jardinages au bouillon,
des oeufs; c'est détruire par les alimens qui échauffent, le bien qu'on
attend du petit lait qui rafraîchit.
L'on veut se rafraîchir par des bouillons, & l'on y met des écrevisses,
qui échauffent puissamment, ou du cresson, qui échauffe aussi; c'est
manquer son but. Heureusement dans ce cas, une erreur en répare souvent
une autre, & ces bouillons, qui ne sont pas rafraîchissans, font
beaucoup de bien, parceque la cause des accidens ne demandoit pas des
rafraîchissans, comme on l'avoit cru.
La médecine du public, qui malheureusement n'est que trop suivie, est
remplie de pareilles erreurs. J'en citerai encore une, parceque j'en ai
vu de funestes suites. Beaucoup de gens croient le poivre
rafraîchissant, quoique leur odorat, leur goût & leur raison leur disent
le contraire; c'est l'aromate le plus échauffant.
§. 556. Le préservatif le plus sûr, le plus à la portée de tout le
monde, c'est d'éviter tous les excès, & surtout ceux dans le manger &
dans le boire. L'on mange généralement plus qu'il ne faut pour se bien
porter & pour avoir toutes les forces dont on est capable; mais
l'habitude est prise, il est difficile de la déraciner. On devroit au
moins s'imposer la loi de ne manger que par faim, & jamais _par raison_;
parcequ'il n'y a jamais de raison _à manger par raison_. Une personne
sobre est capable de travaux, je dirois même d'excès en différens
genres, dont les gens qui mangent plus, sont absolument incapables. La
seule sobriété guérit des maux presqu'incurables, & rétablit les santés
les plus ruinées.