_Des Erésipelles. Piquures d'Animaux._
§. 255. L'érésipelle, que le peuple appelle _le violet_, est quelquefois
une maladie très legere, qui paroît sur la peau, sans que le malade ait
eu aucune indisposition. Elle attaque ordinairement le visage, ou les
jambes. La peau se tend, devient rude & rouge; mais la rougeur
disparoît, si l'on presse avec le doigt, & reparoît dès qu'on le retire.
Le malade sent dans la partie une chaleur brûlante qui l'inquiette, &
quelquefois l'empêche de dormir. Le mal augmente pendant deux ou trois
jours, reste dans son plus haut période un jour ou deux, & diminue. La
peau malade tombe en grosses écailles, & tout est fini.
§. 256. D'autrefois c'est une maladie plus grave, qui commence par un
frisson très fort, suivi d'une chaleur brûlante, d'un mal de tête
violent, de maux de coeur ou envies de vomir, qui ne cessent que quand
l'érésipelle paroît, ce qui n'arrive quelquefois que le second, ou même
le troisieme jour. Alors la fiévre diminue & les maux de coeur
finissent, mais souvent il reste un peu de fiévre & du dégoût pendant
tout le tems que l'érésipelle augmente. Quand elle attaque le visage, le
mal de tête continue, jusqu'à ce qu'elle soit sur son déclin, la
paupiere se gonfle, l'oeil se ferme, le malade n'a aucun moment de
tranquillité. Souvent le mal passe d'une joue à l'autre, & se répand
successivement sur le front, le col, la nuque; alors la maladie dure
plus long-tems qu'à l'ordinaire. Souvent même, si la maladie est forte,
la fiévre subsiste, le cerveau s'engorge, le malade rêve, son état est
très dangereux, et quelquefois s'il n'est pas très bien secouru il
succombe, sur-tout quand l'âge se joint à la maladie. Une érésipelle
très forte sur le col, occasionne une esquinancie qui peut être très
fâcheuse.
Quand elle attaque la jambe, toute la jambe enfle, & l'irritation se
communique même à la cuisse. Dès que l'érésipelle est un peu forte, elle
est couverte de petites pustules, pleines d'une eau claire, comme celles
qui surviennent à une brûlure, qui ensuite séchent & s'écaillent. J'ai
vu quelquefois, sur-tout quand l'érésipelle attaquoit le visage, que
l'humeur qui sortoit de ces pustules, étoit extrêmement visqueuse &
formoit des croûtes épaisses qui ressembloient presque aux croûtes de
lait des petits enfans, & restoient plusieurs jours avant que de tomber.
Quand l'érésipelle est violente, elle dure quelquefois huit, dix, douze
jours dans le même état, & enfin elle se dissipe par une sueur
abondante, qui est quelquefois annoncée par un mal-aise accompagné de
frisson & d'un peu d'angoisse qui dure quelques heures. Pendant tout le
tems de la maladie, toute la peau est très séche, & même l'intérieur de
la bouche.
§. 257. Il est rare que l'érésipelle suppure. Quand cela arrive, c'est
toujours une mauvaise suppuration qui dégénere en ulcere; mais il y a
quelquefois des épidémies d'érésipelles malignes qui se gangrennent
aisément.
§. 258. L'érésipelle change souvent de place; elle se retire
tout-à-coup: le malade est mal à son aise; il a des envies de vomir, de
l'angoisse; l'érésipelle reparoît ailleurs, & il est gueri. Mais si au
lieu de reparoître sur une autre partie de la peau, l'humeur se jette
sur le cerveau ou la poitrine; le malade périt en peu d'heures, & ces
changemens funestes arrivent quelquefois sans qu'il soit possible de
l'attribuer à aucune erreur du malade ou du Médecin. Quand le transport
se fait sur le cerveau, le malade tombe d'abord dans les rêveries avec
un visage allumé & des yeux très vifs; il devient bien-tôt phrénétique,
& meurt léthargique. Si le poulmon est attaqué, l'oppression,
l'angoisse, la chaleur sont inexprimables. L'humeur se jette aussi sur
la gorge, & produit une esquinancie promptement mortelle.
§. 259. Il y a des personnes pour qui l'érésipelle est une maladie
habituelle. Si elle attaque souvent le visage, c'est ordinairement le
même côté, & l'oeil en est à la fin considérablement affoibli.
§. 260. L'érésipelle dépend de deux causes; d'une humeur âcre &
ordinairement bilieuse, répandue dans le sang, & de ce que cette humeur
ne s'évacue pas bien par la transpiration.
§. 261. Quand le mal est léger, tel qu'il est décrit §. 255, il suffit
d'entretenir une transpiration abondante, sans échauffer. Il n'y a rien
de tel dans ces cas-là, que le régime & un usage abondant de nitre & de
sureau. Ainsi l'on se prive de viande, d'oeufs & de vin; l'on vit d'un
peu de légumes & de fruits; l'on boit beaucoup d'infusion de sureau, &
l'on prend, de trois en trois heures, demi gros de nitre; ou, ce qui
revient au même, on en mêle trois gros à la quantité d'infusion de
sureau qu'on peut boire dans un jour. L'on peut aussi mettre le nitre en
bol, avec de la conserve de sureau. Ces remedes entretiennent la liberté
du ventre, & augmentent les urines & la transpiration.
§. 262. Quand le mal est plus grave, si la fiévre est très forte, & le
pouls en même-tems fort ou dur, il faut faire une saignée; mais dans
cette maladie, il ne faut jamais la faire abondante; il vaut mieux,
supposé qu'on n'ait pas tiré assez de sang, en faire ensuite une
seconde. Après la saignée, _on met au régime_ §. 29; on donne des
lavemens jusqu'à ce que la fiévre ait diminué sensiblement, & l'on fait
boire abondamment de la ptisane Nº. 3. Quand la fiévre a un peu diminué,
on purge avec le remede Nº. 22; ou en donnant tous les matins quelques
prises de crême de tartre Nº. 23. Il faut absolument purger pour évacuer
la bile croupissante, qui est ordinairement la cause premiere de ces
érésipelles violentes. L'on est même quelquefois obligé, si le mal est
long, le dégoût opiniâtre, la bouche mauvaise, la langue sale, s'il n'y
a que peu de fiévre, & point de crainte d'inflammation, de donner les
remedes Nº. 33 ou 34, qui, par les secousses qu'ils occasionnent,
dissipent ces embarras mieux que les purgatifs.
Après ces évacuations, ordinairement le mal diminue, mais il faut
quelquefois y revenir le lendemain, ou le surlendemain, sur-tout si le
mal est à la tête. Les purgatifs sont le vrai remede de cette maladie,
quand elle occupe cette partie; en emportant la cause du mal, ils le
diminuent, & ils en préviennent les suites fâcheuses.
Il est très utile, quand le mal est à la tête, de baigner souvent les
jambes dans l'eau tiede. L'on peut même appliquer à la plante des pieds
des sinapismes. J'ai vu ce remede attirer sur les jambes, au bout de
quatre heures, une érésipelle qui couvroit le nez & les yeux. Quand le
mal commence à se dissiper par la sueur, il faut l'aider par le thé de
sureau & le nitre (voyez §. 261). Il est utile d'entretenir la
transpiration pendant quelques jours.
§. 263. Les meilleures applications qu'on puisse employer sont, 1.
l'herbe à robert (_geranium robertianum_), ou le cerfeuil, ou le persil,
ou la fleur de sureau. Souvent même, si le mal est leger, il suffit d'y
mettre un linge fort doux, que quelques personnes poudrent de farine
séchée. 2. Des flanelles trempées dans une forte décoction de sureau, &
appliquées tiédes, sont très utiles dans les grandes inflammations, si
on les renouvelle souvent. J'ai soulagé promptement par ce remede, il
n'y a que peu de semaines, les douleurs horribles d'un _feu saint
Antoine_, qui est une espece d'érésipelle, mais cruelle, & qui a des
caracteres singuliers. 3. L'on emploie aussi, avec grand succès,
l'emplâtre d'émail Nº. 45, & la poudre d'émail indiquée dans le même Nº.
Les farines, cette poudre, les autres poudres vantées dans cette
maladie, conviennent surtout quand il suinte, des petites vessies, une
eau qu'il est bon d'absorber par l'application de ces poudres, sans quoi
elle pourroit écorcher, & même ulcérer la partie. Toutes les emplâtres
dans lesquelles il entre des graisses ou résines, sont très dangereuses.
Elles ont souvent produit la rentrée de l'érésipelle, son ulcération, la
gangrenne. Si les personnes sujettes à cette maladie, appliquent quelque
emplâtre de cette espece sur la peau, lors même qu'elle est la plus
saine, il survient d'abord une érésipelle.
§. 264. Quand l'humeur d'érésipelle rentre, & se jette sur le cerveau,
sur la gorge, sur le poulmon, il faut faire une saignée, appliquer des
vésicatoires aux jambes, & faire boire abondamment du thé de sureau
nitré.
§. 265. Les personnes sujettes aux érésipelles habituelles qui
reviennent souvent, doivent s'imposer la loi d'éviter le lait, la crême,
tous les alimens gras & visqueux, les pâtes, les viandes noires, les
aromates, les vins épais & fumeux; la vie sédentaire, les passions
vives, & sur-tout la colere; &, s'il est possible, le chagrin. Elles
doivent vivre principalement d'herbages, de fruits, de choses un peu
aigres & qui tiennent le ventre libre; boire de l'eau & quelques vins
blancs legers, & sur-tout faire usage souvent de la crême de tartre. Ces
attentions sont importantes, parcequ'outre le danger de ces fréquentes
érésipelles, elles dénotent un leger vice dans le foie & dans la
vésicule du fiel, qui, si on le néglige, devient enfin très grave. Des
eaux legerement purgatives leur sont très utiles, aussi-bien que le jus
des plantes chicoracées, & une pinte de petit lait bien clair, dont ils
feront très bien de boire tous les matins pendant cinq ou six mois de
l'été. Il est encore plus efficace, s'ils prennent en même-tems de la
crême de tartre, & s'ils y mettent du miel.
_Piquûres d'Animaux._
§. 266. Comme les piquûres d'Animaux produisent souvent une espece
d'érésipelle, j'en dirai un mot. Nous n'avons de serpens venimeux dans
ce pays, que les viperes. Nous n'avons point de scorpions, qui sont peu
venimeux. Les crapauds ne le sont pas. Ainsi les seules piquûres
auxquelles on soit exposé, sont celles d'abeilles, de guêpes, de
frelons, de cousins, de demoiselles, qui quelquefois procurent beaucoup
de douleurs; une enflûre & une rougeur érésipellateuses très
considérable, qui, si elle est au visage, ferme quelquefois absolument
les yeux; de la fiévre, des maux de tête, des insomnies, des maux de
coeur; & si les douleurs sont violentes, des évanouissemens & des
convulsions, sans que jamais ces accidens aient des suites funestes. Ils
passent au bout de quelques jours sans aucun secours. Mais on peut les
prévenir; ou au moins les diminuer & les abréger, 1. en retirant d'abord
l'aiguillon de l'animal, s'il est resté. 2. En appliquant
continuellement quelqu'une des applications indiquées §. 263, surtout
l'infusion de sureau, dans laquelle on délaie un peu de thériaque; ou en
appliquant un cataplasme de mie de pain, de lait & de miel. 3. En
faisant prendre quelques bains de pied. 4. En diminuant les alimens,
sur-tout le soir, & en buvant de l'infusion de fleur de sureau nitrée.
L'huile appliquée d'abord, empêche quelquefois l'enflure de paroître, &
par-là prévient le mal.