CHAPITRE XII.

_De la Rage._

§. 173. Les hommes peuvent devenir enragés sans aucune morsure; mais ce

cas est extrêmement rare. Il arrive souvent que la rage se déclare dans

un chien, il en mord d'autres; plusieurs deviennent enragés. Les autres

animaux, & les hommes eux-mêmes sont mordus; & cette morsure produit

quelquefois la rage; car il ne faut point croire que cela arrive

toujours.

§. 174. Si un chien, gai auparavant, est en même tems triste & hargneux,

s'il a du dégoût, quelque chose d'extraordinaire dans les yeux, une

inquiétude qui se manifeste par ses démarches, on doit craindre qu'il ne

devienne enragé; & l'on doit, dès cet instant, l'attacher; & le tuer,

dès que le mal sera tout-à-fait déclaré. Il seroit même plus prudent de

le tuer d'abord, quand il n'a mordu personne.

Bientôt les symptomes augmentent. Son aversion pour les alimens, surtout

liquides, devient plus forte; il ne connoît plus son maître, sa voix se

change, il ne veut plus qu'on l'aborde, & mord ceux qui veulent le

faire, il s'éloigne de sa demeure, marchant la tête & la queue baissées,

la langue à demi pendante, & chargée d'écume, (ce qui arrive au reste

assez ordinairement à tous les chiens). Les autres le fuient.

Quelquefois il se contente de mordre ce qui se trouve près de lui;

d'autres fois plus furieux, il se jette à droite & à gauche sur tous les

hommes & les animaux qu'il apperçoit. Il fuit avec horreur toutes les

eaux qu'il rencontre. Enfin il tombe par épuisement; quelquefois il se

releve, se traine encore quelques instans, & périt ordinairement le

troisieme, ou au plus tard, le quatrieme jour de son évasion.

§. 175. Quand quelqu'un a été mordu, la plaie se referme aussi aisément

que si elle n'étoit point vénimeuse; mais au bout de quelque tems, plus

ou moins, depuis trois semaines, jusques à trois mois, le plus souvent

six semaines; on commence à sentir, dans l'endroit où étoit la plaie,

une douleur sourde. La cicatrice se gonfle, rougit, se r'ouvre, & laisse

couler une humeur âcre, puante, rougeâtre. Dans le même tems le malade

sent de la tristesse, de la nonchalance, un engourdissement général, un

froid presque continuel, de la peine à respirer, une angoisse qui ne le

quitte point, des douleurs dans les boyaux; le pouls est foible &

irrégulier; le sommeil agité, inquiet, troublé par des rêves, des

sursauts, des frayeurs. Les selles sont souvent dérangées; il survient

d'un moment à l'autre, de petites sueurs froides; l'on éprouve

quelquefois une legere douleur dans la gorge. C'est-là le premier degré

de la rage; ce que quelques Medecins appellent la _rage mue_.

§. 176. Le second degré, la rage confirmée, ou _rage blanche_, est

accompagné des symptomes suivans. Le malade est pressé par une soif

ardente, & il souffre en buvant. Bientôt il hait la boisson,

particulierement l'eau; & quelques heures après, il l'abhore; & cette

horreur est si forte, que l'approche de l'eau près de ses levres, sa

vue, son nom même, ou celui de toute autre boisson; la vue des choses

qui par leur transparence ont quelque rapport avec l'eau, comme la

lumiere, lui occasionne une angoisse extrême, & quelquefois des

convulsions. Ils avalent cependant, mais violemment, un peu de viande ou

de pain, quelquefois de la soupe; plusieurs même, les boissons qu'on

leur offre, comme remede, moyennant que ce ne soit pas de l'eau, ou

qu'en même tems on ne leur parle pas d'eau. L'urine s'épaissit &

s'enflamme; quelquefois elle se supprime. La voix devient rauque, ou ils

la perdent presqu'entierement; mais ce qu'on dit de leurs aboiemens,

semblables à ceux des chiens, sont des contes ridicules, superstitieux,

& dénués de tout fondement, aussi bien que plusieurs autres fables, dont

on a chargé l'histoire de cette maladie. L'aboiement des chiens leur

fait peine. Ils ont des momens de délire, mêlés quelquefois de fureur.

C'est dans ces momens qu'ils crachent autour d'eux, qu'ils cherchent

même à mordre, & qu'ils ont mordu quelquefois. Le regard est fixe & un

peu furieux; le visage souvent rouge. Ordinairement ces infortunés

sentent venir l'accès, & conjurent les assistans d'être sur leur garde.

Plusieurs n'ont jamais cette envie de mordre. Les angoisses & les

douleurs qu'ils ressentent sont inconcevables. Ils desirent ardemment la

mort: quelques-uns se sont tués eux-mêmes, quand ils en ont eu les

moyens.

§. 177. C'est à la salive, et à la salive seule, que le venin s'allie.

Voilà ce qui fait, 1. que si les plaies sont faites au travers des

habits, elles sont moins dangereuses que celles qui ont atteint

immédiatement la peau. 2. Que les animaux, qui ont beaucoup de laine, ou

de poil épais, sont souvent préservés du venin; parceque, dans ces deux

cas, les habits, le poil, la laine ont essuyé les dents. 3. Les plaies

que fait un animal, d'abord après en avoir déja mordu beaucoup d'autres,

sont moins dangereuses que les premieres; parceque sa salive est

épuisée. 4. S'il mord le visage, ou le col, le danger est plus grand, &

le mal se développe plus promptement; parceque la salive est plutôt

infectée. Dans des cas de cette espece, on a vu la rage se déclarer le

troisieme jour. 5. Plus la rage est avancée, plus les morsures sont

dangereuses. L'on comprend, par ce que je viens de dire, pourquoi de

plusieurs personnes, qui ont été mordues par le même animal, les unes

deviennent enragées & non pas les autres.

§. 178. L'on vante une foule de remedes pour la rage; & sur-tout dans ce

pays, la racine d'églantier ou rosier sauvage, cueillie dans certains

tems, sous des aspects de la lune favorables, & sechée avec plusieurs

précautions. Ailleurs c'est la poudre de _Paulmier_, celle des coquilles

d'oeufs calcinées, celle d'hépatique terrestre mêlée avec un tiers de

poivre, remede long-tems vanté en Angleterre; celle d'écaille d'huitre,

de verveine, d'origan, le bain de mer, la clef de S. Hubert. La mort

d'une foule d'enragés, qui les avoient presque tous pris, & la certitude

qu'ils n'ont jamais guéri qui que ce soit, quand la rage étoit

manifestée, en ont démontré l'inutilité à toute l'Europe. Il est

certain, qu'avant l'an 1730, il n'étoit réchapé aucun malade, de ceux

chez qui la maladie avoit commencé à se déclarer, & que tous les remedes

leur étoient inutiles. Quand on leur donnoit les remedes avant le mal,

les uns enrageoient, les autres n'enrageoient pas. Il en étoit de même

de ceux qui ne prenoient point de remedes. Ainsi les remedes ne

servoient à rien. Depuis cette époque, on a eu le bonheur d'en découvrir

un sûr, qui est le Mercure & quelques autres.

§. 179. Il faut détruire le venin, & le Mercure produit cet effet; il en

est le contrepoison. Le venin occasionne une irritation générale des

nerfs. On la calme par des antispasmodiques; ainsi le Mercure & les

antispasmodiques, font tout ce qu'il y a à faire dans cette maladie.

L'on a actuellement plusieurs exemples de gens véritablement enragés,

guéris par ces heureux secours; & ceux qui ont le malheur d'être mordus

doivent être persuadés qu'en prenant les précautions nécessaires ils

sont entierement à l'abri de la maladie. Ceux même chez qui elle s'est

déja manifestée doivent employer ces mêmes secours avec une entiere

confiance.

D'abord après la morsure, si elle est dans les chairs, & si l'on peut le

faire sans danger, il faut couper tout ce qui a été touché. Anciennement

on la brûloit avec un fer rouge, car les scarifications sont assez

inutiles. L'on doit laver long-tems la plaie avec de l'eau tiede,

légérement salée; ensuite on en frotte les bords & les environs, à deux

pouces de distance, avec un demi-quart d'once de l'onguent Nº. 27, & on

la panse deux fois par jour avec un onguent fort doux comme Nº. 28, pour

former une suppuration; mais l'on ne se sert de l'onguent Nº. 27, qu'une

fois par jour. Par rapport au régime, il faut diminuer la quantité des

alimens, & sur-tout de la viande, se sévrer de vin, de liqueurs,

d'épiceries, de choses chaudes quelconques; ne boire qu'une ptisane

d'orge & de fleurs de tilleul; se tenir le ventre libre; mettre tous les

jours les jambes dans l'eau tiede. L'on peut prendre, de trois en trois

jours, une prise du remede Nº. 29, qui est tout à la fois composé de

Mercure, qui détruit le venin, & de Musc, qui empêche les spasmes.

J'avoue cependant que je compte peu sur le Mercure donné sous cette

forme: les frictions sont bien plus efficaces; elles suffiront toujours,

j'espere, pour prévenir le mal. Mais s'il étoit déja déclaré, que le

malade fût robuste & sanguin, il faudroit ordonner 1. une très ample

saignée, qu'on réitere jusques à deux, trois, quatre fois, si les

circonstances paroissent le demander. 2. Un bain tiede, s'il est

possible d'y faire entrer le malade, & le réitérer une, & même deux fois

par jour. 3. Lui donner tous les jours deux, ou même trois lavemens

émolliens Nº. 5. 4. Frotter la plaie r'ouverte & ses environs avec la

pomade Nº. 27, deux fois par jour. 5. Frotter d'huile tout le membre

mordu, & le laisser enveloppé d'une flanelle huilée. 6. Prendre, de

trois en trois heures, une prise du remede Nº. 29, avec quelques tasses

d'infusions de tilleul & de sureau. 7. Prendre tous les soirs le remede

Nº. 30, & même le réitérer le matin, si le malade n'est pas tranquille,

& boire par-dessus de la même infusion. 8. S'il y a des grands

soulévemens de coeur, de l'amertume dans la bouche, on peut donner la

poudre Nº. 34, qui fait rendre beaucoup de glaires & de bile. 9. Il est

fort peu question de la nourriture du malade. S'il en veut, on peut lui

donner des pannades, du bouillon, du pain, des soupes farineuses, du

lait.

§. 180. En faisant usage de ces remedes, on verra tous les symptomes

disparoître peu-à-peu, & enfin la santé se rétablir tout-à-fait; mais si

le malade reste long-tems foible & craintif, l'on fera usage de la

poudre Nº. 14, trois fois par jour.

§. 181. L'on a vu un garçon, chez lequel la rage avoit commencé à se

manifester, être très bien guéri, en frottant le voisinage de la plaie

avec de l'huile d'olive, dans laquelle on avoit dissous du camphre & de

l'opium, en lui faisant faire quelques frictions avec la pommade Nº. 27,

& en lui faisant avaler de l'_eau de Luce_ (c'est une liqueur

spiritueuse & antispasmodique) avec un peu de vin. Ce remede, dont on

peut prendre une cuillerée à caffé de quatre en quatre heures, calme

l'agitation, occasionne une sueur abondante, & fait disparoître tous les

symptomes.

§. 182. On guérit les chiens en les frottant avec des doses de pommade

triples de celles qu'on emploie pour les hommes, & en leur donnant le

bol Nº. 32; mais il faut employer ces remedes dès qu'ils sont mordus.

Quand la rage est déclarée, il y auroit trop de danger, & il faut

incessamment les tuer: l'on peut tenter cependant, si, en leur jettant

le bol, ils l'avaleront. Dès qu'ils sont mordus, il faut les tenir

enfermés, & ne les relâcher qu'au bout de trois ou quatre mois.

§. 183. L'on a sur la morsure des chiens, un préjugé dangereux & faux,

c'est que, si un chien qui a mordu quelqu'un sans être enragé, le

devient une fois, la personne mordue le deviendra en même tems. Une

telle idée est aussi ridicule, que si l'on disoit que quand deux

personnes ont couché dans le même lit, si l'une prend au bout de dix ou

douze ans, la gale ou la petite vérole, ou quelque autre maladie

contagieuse, l'autre la prendra aussi. De deux choses l'une: ou le chien

qui mord, est dans un commencement de rage; dans ce cas, elle sera

manifeste au bout de quelques jours, & l'on doit dire qu'on a été mordu

par un chien enragé: ou il n'en a absolument aucun principe; dans ce

second cas, je demande à tout homme sensé, s'il peut la donner? Personne

ne donne ce qu'il n'a pas. Cette idée baroque fait faire une action

dangereuse à ceux qui en sont imbus; ils se servent du droit que la loi

leur accorde de faire tuer le chien, & par-là ils restent dans

l'incertitude sur son état & sur leur sort; incertitude effrayante, &

qui peut avoir des suites fâcheuses, indépendantes de tout venin. Le

parti qu'on doit prendre, c'est de faire enfermer le chien sous ses

yeux, afin de s'assurer s'il est enragé, ou s'il ne l'est pas.

§. 184. Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de montrer l'horreur, la

barbarie & le crime de cette méthode, qui étouffoit, il n'y a pas si

long-tems, les malades entre les couvertures. Elle est prohibée dans

plusieurs pays, & sans doute, elle seroit punie, au moins elle devroit

l'être, dans ceux même où elle ne l'est pas encore.

Une autre barbarie, dont il faut espérer aussi qu'on ne verra plus

d'exemples, c'est l'abandon de ces misérables, sans aucun secours:

abandon odieux, lors même qu'on n'auroit pas d'espérance de les sauver,

& qui seroit criminel aujourd'hui, qu'on peut leur donner des secours

efficaces. Je le réitere, les malades n'ont très souvent aucune envie de

mordre: lors même qu'ils sont portés à cela, ils craignent de le faire,

& avertissent qu'on s'éloigne d'eux; ainsi il n'y a aucun danger à

courir, ou lorsqu'il y en a, il est très aisé de le prévenir par

quelques précautions.

Avis au peuple sur sa santé ou traité des maladies les plus fréquentes · 第 41 / 157 题