fournir ma nouvele fust advenue et à son audience ou cognoissance
parvenue, je ne doubte point qu'il ne l'eust adjoustée et mise ou reng
du compte des nobles hommes mal fortunez. Car je ne pense pas que noble
homme eust jamais pour ung coup guères fortune plus dure à porter que le
bon seigneur, que Dieu pardoint, dont je vous compteray l'adventure. Et
se sa male fortune n'est digne d'estre ou dit livre de Boccace, j'en
fais juges tous ceux qui l'orront racompter. Le bon seigneur dont je
vous parle fut en son temps ung des beaulx princes de son royaulme,
garny et adressié de tout ce qu'on saroit loer et priser en ung noble
homme. Et entre aultres ses proprietez, il estoit tel destiné que entre
les dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or luy advint que, au
temps que ceste sa renommée et destinée florissoit, et qu'il n'estoit
bruyt que de luy, Amours, qui sème ses vertuz où mieux luy plaist et bon
luy semble, fist allyance à une belle fille, jeune, gente, gracieuse et
en bon point en sa fasson, ayant bruyt autant et plus que nulle de son
temps, tant par sa grande et non pareille beaulté comme par ses
trèsloables meurs et vertus; et qui pas ne nuysoit au jeu, tant estoit
en la grace de la royne du pays qu'elle estoit son demy lit, les nuyz
que point ne couchoit avec le roy. Ces amours que je vous dy furent si
avant conduictes qu'il ne restoit que temps et lieu pour dire et faire,
chascun à sa partie, la chose au monde que plus luy pourroit plaire. Ilz
ne furent pas pou de jours pour adviser et elire lieu et place
convenables ad ce faire; mais en la fin celle qui ne desiroit pas mains
le bien de son serviteur que la salvacion de son ame, s'advisa d'un bon
tour, dont tantost l'avertit, disant ce qui s'ensuit: «Mon trèsloyal
amy, vous savés comment je couche avec la royne, et que nullement m'est
possible, si je ne vouloie tout gaster, d'abandonner cest honneur et
avancement, dont la plus femme de bien de ce royaume se tiendroit pour
bien eureuse et honorée; combien que par ma foy je vous vouldroye
complaire, et faire autant de plaisir et d'aussi bon cueur que à elle.
Et qu'il soit vray, je le vous monstreray de fait, toutesfoiz sans
abandonner celle qui me fait et peut faire tout le bien et l'onneur du
monde. Je ne pense pas aussi que vous voulsissez que autrement je
feisse.--Non, par ma foy, m'amye, respondit le bon seigneur; mais
toutesfoiz, je vous prie qu'en servant vostre maistresse, vostre loyal
serviteur ne soit point arrière du bien que faire lui povez, qui ne luy
est pas maindre que mieux y vouldroit et desire parvenir que gaigner le
surplus du monde.--Veezcy que je vous feray, dit-elle, monseigneur; la
royne a une levrière, comme vous savez, dont elle est beaucop assotée,
et la fait coucher en sa chambre; je trouveray fasson ennuyt de
l'enclorre hors de la chambre sans qu'elle en sache rien; et quand
chacun sera retrait, je feray ung sault jusques en la chambre de
parement, et deffermeray l'huys, et le lairray ouvert. Et quand vous
penserez que la royne sera couchée, vous viendrez tout secrètement, et
entrerez en la dicte chambre et fermerez l'huys; vous y trouverez la
levrière, qui vous cognoist assez, si se lairra bien approucher de vous;
vous la prendrez par les oreilles et la ferez bien hault crier; et quand
la royne l'orra, elle la cognoistra tantost; si ne me doubte point
qu'elle ne me face lever incontinent pour la mettre dedans. Et en ce
point viendray-je vers vous; si n'y faillez point si jamais vous voulez
parler à moy.--Ha! ma trèschère et loyale amye, dit monseigneur, je vous
mercye tant que je puis, pensez que je n'y fauldray pas.» Et à tant se
part et s'en va, et sa dame aussi, chacun pensant et désirant d'achever
ce qui est proposé. Qu'en vauldroit le long compte? La levrière se cuida
rendre, quand il fut heure, en la chambre de sa maistresse, comme elle
avoit accoustumé, mais celle qui l'avoit condemnée dehors la fist
retraire, en la chambre au plus près. Et la royne se coucha sans ce
qu'elle s'en donnast garde; et assez tost après luy vint faire
compaignie la bonne damoyselle, qui n'attendoit que l'heure d'oyr crier
la levrière et la semonce de bataille. Ne demoura guères que le gentil
seigneur se mist sur les rengs, et tant fist qu'il se trouva en la
chambre où la levrière se dormoit. Il la quist tant au pié et à la main
qu'il la trouva, et puis la print par les oreilles, et la fist hault
crier deux ou trois foiz. Et la royne, qui l'oyt, congneut tantost que
c'estoit sa levrière, et pensa qu'elle vouloit estre dedans; si appela
sa damoiselle et dist: «M'amye, veezla ma levrière qui se plaint là
hors; levez vous, si la mettez dedans.--Voluntiers, madame», ce dist la
damoiselle, et jasoit qu'elle attendist la bataille dont elle mesme
avoit l'heure et le jour assigné, si ne s'arma elle que de sa chemise;
et en ce point s'en vint à l'huys et l'ouvrit, où tantost luy vint à
l'encontre celuy qui l'attendoit. Il fut tant joyeux et tant surprins,
quant il vit sa dame si belle et en si bon point, qu'il perdit force,
sens et advis; et ne fut oncques en sa puissance de tirer sa dague pour
esprouver et savoir s'elle pourroit prendre sur ses cuirasses. Trop bien
de baiser, d'accoler, de manier le tetin, et le surplus, faisoit-il
assez diligence, mais du parfait, nichil! Si fut force à la gente
damoiselle qu'elle retournast sans luy laisser ce que avoir ne povoit se
par force d'armes ne le conquéroit. Et ainsi qu'elle se vouloit partir,
il la cuidoit retenir par force et par belles parolles, mais elle
n'osoit demourer, si luy ferma l'huys au visage et s'en revint par
devers la royne, qui luy demanda s'elle avoit mise sa levrière dedans.
Et elle dit que non, car oncques ne l'avoit sceu trouver, et si avoit
beaucop regardé. «Or bien, dit la roine, toujours l'ara-on; couchez
vous.» Le pouvre amoureux estoit à celle heure, Dieu scet! bien mal
content, qui se voit ainsy deshonoré et adnéanty; et si cuidoit
auparavant bien tant en sa force qu'en mains d'heure qu'il n'avoit esté
avecques sa dame il en eust bien combatu telles troys, et venu au dessus
d'elles à son honneur. Au fort il reprint courage et dit bien à soy
mesmes, s'il est jamais si eureux que de trouver sa dame en si belle
place, elle ne partiroit pas comme elle a fait l'aultre fois. Et ainsi
animé et aguillonné de honte et de désir, il reprend la levrière par les
oreilles, et la tira si rudement, tout courroucé qu'il estoit, qu'il la
fist crier beaucop plus hault qu'elle n'avoit fait devant. Si hucha
arrière à ce cry la royne sa damoiselle, qui revint ouvrir l'huys comme
devant, mais elle s'en retourna devers sa maistresse sans conquester ne
plus ne mains qu'elle fit à l'autre foiz. Or revint à la tierce foiz que
ce pouvre gentilhomme faisoit tout son pouvoir de besoigner comme il
avoit le desir, mais au deable de l'omme s'il peut oncques trouver
manière de fournir une pouvre lance à celle qui ne demandoit aultre
chose, et qui l'attendoit de pié coy. Et quand elle vit qu'elle n'aroit
point son panier percé, et qu'il n'estoit pas à l'aultre de seulement
mettre sa lance en son arrest, quelque avantage qu'elle luy feist,
tantost cogneut qu'elle aroit à la jouste failly, dont elle tint beaucop
mains de bien du jousteur. Elle ne voulut n'osa là plus demourer, pour
acquest qu'elle y feist; si voulut entrer en la chambre, et son amy la
retiroit à force et disoit: «Helas! m'amye, demourez encores ung peu, je
vous en prie.--Je ne puis, dit-elle, je ne puis, laissez moy aler; je
n'ay que trop demouré pour chose que j'aye prouffité.» Et à tant se
retourne vers la chambre, et l'autre la suyvoit, qui la cuidoit
retenir. Et quand elle vit ce, pour le bien payer, et la royne
contenter, elle alla dire tout en haut: «Passez, passez, orde caigne que
vous estes; par Dieu, vous n'y entrerez meshuy, meschante beste que vous
estes.» Et en ce disant, ferma l'huys. Et la royne, qui l'oyt, demanda:
«A qui parlez vous, m'amye?--C'est à ce paillard chien, madame, qui m'a
fait tant de peine de le querir; il s'estoit bouté soubz ung banc là
dedans et caiché tout de plat le museau sur la terre, si ne le savoye
trouver. Et quand je l'ay eu trouvé, il ne s'est oncques daingné lever,
quelque chose que luy aye fait. Je l'eusse trèsvoluntiers bouté dedans,
mais il n'a oncques daigné lever la teste; si l'ay laissé là dehors tout
par despit et fermé l'huys à son visage.--C'est trèsbien fait, m'amye,
dit la royne, couchez vous, couchez vous, si dormirons.» Ainsi que vous
avez oy, fut trèsmal fortuné ce gentil seigneur; et pour ce qu'il ne
peut, quand sa dame voulut, je tien, moy, quand il eust depuis bien la
puissance à commendement, le vouloir de sa dame fut hors de ville.
LA XXIXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR.
N'a pas cent ans d'huy que ung gentilhomme de ce royaume voulut savoir
et esprouver l'aise qu'on a en mariage; et, pour abreger, fist tant que
le très desiré jour de ses nopces fut venu. Après les bonnes chères et
aultres passetemps accoustumez, l'espousée fut couchée, et il a chef de
pièce la suyvit et se coucha au plus près d'elle, et sans delay bailla
l'assault incontinent à sa forteresse, et tellement qu'en peu d'heure,
quelque meschef que ce fust, il entra ens et la gaigna; mais vous devez
entendre qu'il ne fist pas ceste conqueste sans faire foison d'armes qui
longues seroient à racompter, car ainçois qu'il venist au donjon du
chastel, et force luy fut de gaigner et emporter boulevars, baillés, et
aultres plusieurs fors dont la place estoit bien garnye, comme celle qui
jamais n'avoit esté prinse, dont fust encores nouvelle, et que nature
avoit mis en defense. Quand il fut maistre de la place, il rompit
seulement une lance, et lors cessa l'assault et ploya l'oeuvre. Or ne
fait pas à oublier que la bonne damoiselle, qui se vit en la mercy de ce
gentilhomme son mary, qui desjà avoit fourragié la pluspart de son
manoir, luy voulut monstrer ung prisonnier qu'elle tenoit en ung
trèssecret lieu encloz et enserré; et pour parler plain, elle se
delivra, cy prins cy mis, après ceste première course, d'ung trèsbeau
filz, dont le pouvre mary se trouva si honteux et tant esbahy qu'il ne
savoit sa manière si non de soy taire. Et pour honesteté et pitié de ce
cas, il servit la mère et l'enfant de ce qu'il savoit faire. Mais créez
que la pouvre gentil femme à cest coup gecta ung bien hault et dur cry,
qui de pluseurs fut clerement oy et entendu, qui cuidoient à la vérité
qu'elle gectast ce cry à la despuceller, comme c'est la coustume en ce
royaume. Pendant ce temps, les gentilzhommes de l'ostel où ce nouvel
marié demouroit vindrent hurter à l'huys de ceste chambre et apportèrent
le chaudeau; ilz hurtèrent beaucop sans ce que ame respondist.
L'espousée en estoit bien excusée, et l'espousé n'avoit pas cause de
trop hault caqueter: «Et qu'est ce cy? dirent-ilz, et n'ouvrirez-vous
pas l'huys? Par ma foy, si vous ne vous hastez, nous le romperons; le
chaudeau que nous vous apportons sera tantost tout froit.» Et lors
commencèrent à rehurter de plus belle. Et le nouveau maryé n'eust pas
dit ung mot pour cent francs, dont ceulx de dehors ne savoient que
penser, car il n'estoit pas muet de coustume. Au fort il se leva, et
print une robe longue qu'il avoit, et laissa ses compaignons entrer
dedans, qui tantost demandèrent si le chaudeau estoit gaigné; et qu'ilz
l'apportoient à l'adventure. Et lors fut ung d'entre eulx qui couvrit la
table et mist le beau bancquet dessus, car ilz estoient en lieu pour ce
faire, et où rien n'estoit espergné en tel cas et aultres semblables.
Ilz s'assirent tous au menger, et bon mary print sa place en une chaize
à doz assez près de son lit, tant simple et tant piteux qu'on ne le vous
sauroit dire. Et quelque chose que les aultres dissent, il ne sonnoit
pas ung mot, mais se tenoit comme une droite statue ou une ydole en
quetaille: «Et qu'est cecy? dit l'un, et ne prenez vous point garde à la
bonne chère que nous fait nostre hoste? encores a-il à dire ung seul
mot.--A dya, dit l'autre, ses bourdes sont rabaissées.--Par ma foy, dit
le tiers, mariage est chose de grant vertu: regardez quand pour une
heure qu'il a esté marié il a jà perdu la force de sa langue! S'il l'est
jamais longuement, je ne donneroye pas maille du surplus.» Et à la
verité dire, il estoit auparavant ung trèsgracieux farseur, et tant bien
luy séoit que merveilles; et ne disoit jamais une parolle puis qu'il
estoit de gogues qu'elle n'apportast sa risée avec elle; mais il en est
à ceste heure bien rebouté. Ces gentilzhommes buvoient d'autant et
d'autel, et à l'espousé et à l'espousée, mais au dyable des deux s'il
avoit fain de boire; l'un enragoit tout vif et l'aultre n'estoit pas
mains en malaise: «Je ne me cognois en ceste manière, dist ung gentil
homme, il nous fault festoier de nous mesmes. Je ne vy jamais, moy,
homme de si hault esternu si tost rassis pour une femme; j'ay veu qu'on
n'oyst pas Dieu tonner en une compaignie où il fust; et il se tient
plus coy que ung feu couvert. A dya! ses haultes parolles sont bien bas
entonnées maintenant.--Je boy à vous, noz amys», disoit l'autre. Mais il
n'estoit pas plegé: car il jeunoit de boire, de menger, de bonne chère
faire, et de parler. Non pourtant à chef de pièce, quand il eust bien
esté ramponné sur ce et rigolé de ses compaignons, et, comme ung
sanglier mis aux abaiz de tous coustez, il dit: «Messeigneurs, quant je
vous ay bien entendu qui me semonnez de parler, je veil bien que vous
sachez que j'ay bien cause de beaucop penser, et de me taire trèstout
coy; et si suis seur qu'il n'y a nul de vous qui n'en fist autant s'il
en avoit le pourquoy comme j'ay. Et par la mort bieu, se j'estoie aussi
riche que le roy, que monseigneur, et que tous les princes chrestians,
si ne saroys-je fournir ce que m'est apparent d'avoir à entretenir:
véezcy pour un pouvre coup que j'ay accollée ma femme elle m'a fait ung
enfant. Or regardez, si à chacune foiz que je recommenceray elle en fait
autant, de quoy je pourray nourrir le mesnage?--Comment! ung enfant?
dirent ses compaignons.--Voire, vrayement ung enfant, dit-il; véezcy de
quoy, regardez.» Et lors se tourne vers son lit et lève la couverture et
leur monstre et la mère et l'enfant. «Tenez, dit-il, véezla la vache et
le veau, suis-je pas bien party?» Pluseurs de la compaignie furent bien
esbahiz et pardonnèrent à leur hoste sa simple chère; et s'en allèrent
chacun à sa chacune. Et le pouvre nouveau marié habandonna ceste
première nuyt la nouvelle acouchée, et, doubtant que elle n'en fist une
aultre foiz autant, oncques depuis ne s'y trouva.
LA XXXe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR.
Il est vray comme l'Euvangile, que trois bons marchans de Savoye se
mirent à chemin avecques leurs trois femmes pour aller en pélerinage à
Saint Anthoine de Viennois; et pour y aller plus devotement et rendre à
Dieu et à monseigneur saint Anthoine leur voyage plus agréable, ilz
conclurent entre eulx et avec leurs femmes, dès le partir de leurs
maisons, que tout le voyage ilz ne coucheroient pas avec elles, mais en
continence yront et viendront. Ilz arrivèrent ung soir en la ville de
Chambery, et se logèrent à ung trèsbon logis, et firent au souper
trèsbonne chère, comme ceulx qui avoient trèsbien de quoy, et qui
trèsbien le sceurent faire; et croy et tiens fermement que si n'eust
esté le veu du voyage, que chacun d'eulx eust couché avec sa chacune.
Toutefoiz ainsi n'en advint pas, car quand il fut heure de soy retraire,
les femmes donnèrent la bonne nuyt à leurs mariz et les laissèrent, et
se boutèrent en une chambre au plus près, où elles avoient fait couvrir
chacune son lit. Or devez vous savoir que ce soir propre arrivèrent
léans trois cordeliers qui s'en alloient à Genève, qui furent ordonnez à
coucher en une chambre non pas trop loingtaine de la chambre aux
marchandes. Lesquelles, puis qu'elles furent entre elles, commencèrent à
deviser de cent mille propos, et sembloit, pour trois qu'il y en avoit,
de quoy on oyoit la noise qu'il suffiroit oir d'un quarteron. Ces bons
cordeliers, oyans ce bruit de femmes, saillirent de leur chambre sans
faire effroyt ne bruit, et tant approuchèrent de l'huys sans estre oiz,
qu'ilz perceurent par les pertus ces trois belles damoiselles, qui se
couchèrent chacune à part elle en ung beau lit assez grand et large pour
le deuxième recevoir d'aultre cousté; puis se revirent, et entendirent
leurs maris qui se couchoient en l'autre chambre. Cela fait, ils
rentrèrent en leur chambre, et puis dirent que fortune et honneur à
ceste heure leur court sus, et qu'ilz ne sont pas dignes d'avoir jamais
bonne adventure, si ceste, qu'ilz n'ont pas pourchassée, par lascheté
leur eschappoit. «De fait, dit l'un, il ne fault aultre deliberacion en
nostre fait; nous sommes trois et elles trois, chacun prenne sa place
quand elles seront endormies.» S'il fut dit, aussi fut il fait; et si
bien vint à ces bons frères qu'ilz trouvèrent la clef de la chambre aux
femmes dedans l'huys; si l'ouvrirent si très souef qu'ilz ne furent de
ame oiz. Ils ne furent pas si folz, quand ilz eurent gaigné ce premier
fort, pour plus seurement assaillir l'autre, qu'ilz ne tirassent la
clef dedans et resserrèrent trèsbien l'huys; et puis après, sans plus
enquerre, chacun print son quartier, et commencèrent à besoigner chacun
du mieux qu'ilz peurent. Mais le bon fut car l'une cuydant avoir son
mary parla et dist: «Et que voulez-vous faire, ne vous souvient il de
vostre veu?» Et le bon cordelier ne disoit mot, mais faisoit ce pour
quoy il vint de si grand cueur, qu'elle ne se peut tenir de luy aider à
parfournir. Les aultres deux, d'aultre part, n'estoient pas oiseux; et
ne savoient que penser ces bonnes femmes, qui mouvoit leurs mariz de si
tost rompre et casser leur promesse. Neantmains toutesfoiz, elles qui
doivent obéir, le prindrent bien en patience, sans dire mot, chacune
doubtant d'estre oye de sa compaigne, car il n'y avoit celle à la vérité
qui ne cuidast ce bien avoir seulle et emporter. Quand ces bons
cordeliers eurent tant fait que plus ne povoient, ilz se partirent sans
dire mot, et retournèrent en leur chambre, chacun comptant son
adventure. L'ung avoit rompu trois lances, l'aultre quatre, l'aultre
six. Oncques gens ne furent tant eureux. Ilz se levèrent par matin, pour
toute seureté, et tirèrent pays. Et ces bonnes femmes, qui pas n'avoient
toute la nuyt dormy, ne se descouchèrent pas trop matin, car sur le jour
sommeil les print, qui les fist lever sur le tard. D'aultre costé leurs
maris, qui avoient assez bien beu le soir, et qui s'attendoient à
l'appeau de leurs femmes, dormoyent au plus fort à l'heure que ès
aultres jours avoient jà cheminé deux lieues. Au fort elles se levèrent
après le repos du matin, et s'abillèrent au plus roidde qu'elles
peurent, non point sans parler. Et entre elles celle qui avoit la langue
plus preste ala dire: «Entre vous, mes damoiselles, comment avez-vous
passé la nuyt? Voz mariz vous ont ilz reveillées comme a fait le mien?
Il ne cessa ennuyt de faire la besoigne.--Saint Jehan! dirent-elles, si
vostre mary a bien besoigné ennuyt, les nostres n'ont pas esté oyseux;
ilz ont tantost oublié ce qu'ilz promisrent au partir, et creez qu'on ne
leur oblyra pas à dire.--J'en adverty trop bien le mien, dist l'une,
quand il commença, mais il n'en laissa oncques pourtant l'euvre: car,
comme ung homme affamé, pour deux nuiz qu'il a couché sans moy, il a
fait rage de diligence.» Quand elles furent prestes, elles vindrent
trouver leurs mariz, qui desjà estoient comme tous prestz et en
pourpoint: «Bon jour, bon jour à ces dormeurs, dirent-elles.--La vostre
mercy, dirent-ilz, qui nous avez si bien huchez.--Ma foy, dit l'une,
nous avions plus de regret à vous appeller matin que vous n'avez fait
ennuyt de conscience de rompre et casser vostre veu.--Quel veu? dit
l'un.--Le veu que vous feistes au partir, dit-elle, de point coucher
avec vostre femme.--Et qui y a couché? dit-il.--Vous le savez bien,
dit-elle, et aussi fais-je.--Et moy aussi, dit sa compaigne; véez là mon
mary, qui ne fut pieça si rude qu'il fut la nuyt passée; et s'il n'éust
si bien fait son devoir je ne seroye pas si contente de la ronteure de
son veu; mais au fort je le passe, car il a fait comme les jeunes
enfans, qui voulent emploier leur bature quant ilz ont deservy le
punir.--Saint Jehan! si a fait le mien, dit la tierce, mais au fort je
n'en feray jà procès; si mal y a, il en est cause.--Et je tien par ma
foy, dit l'un, que vous radoubtez, et que vous estez yvres de dormir.
Quant est de moy, j'ay icy couché tout seul et n'en party ennuyt.--Non
ay-je moy, dit l'aultre.--Ne moy, par ma foy, dit le tiers; je ne
voudroye pour rien avoir enfraint mon veu. Et si cuide estre seur de mon
compère, qui cy est, et de mon voisin, qu'ilz ne l'eussent pas promis
pour si tost l'oblier.» Ces femmes commencèrent à changer coleur, et se
doubtèrent de tromperie, dont l'un des mariz d'elles tantost se donna
garde, et luy jugea le cueur la verité du fait. Si ne leur bailla pas
induce de respondre; ainçois, faisant signe à ses compaignons, dist en
riant: «Par ma foy! mes damoiselles, le bon vin de séans et la bonne
chière du soir passé nous ont fait oublier nostre promesse; si n'en
soyez jà mal contentes. A l'adventure, se Dieu plaist, nous avons fait
ennuyt, à vostre ayde, chascun ung bel enfant, qui est chose de si hault
merite qu'elle sera suffisante d'effacer la faulte du cassement de
nostre veu.--Or, Dieu le veille, dirent-elles. Mais ce que si
affermement disiez que n'aviez pas esté vers nous nous a fait ung petit
doubter.--Nous l'avons fait tout au propos, dit l'autre, affin d'oyr que
vous diriez.--Et vous avez double peché, comme de faulser vostre veu et
de mentir à escient, et nous mesmes avez beaucop troublées.--Ne vous
chaille non, dit-il, c'est pou de chose, mais allez à la messe et nous
vous suivrons.» Elles se mirent au chemin devers l'eglise, et leur mariz
ung pou demourèrent sans les suyvir trop raidde, puis dirent tous
ensemble, sans en mentir de mot: «Nous sommes trompez, ces dyables de
cordeliers nous ont deceuz; ilz se sont mis en nostre place et nous ont
monstré nostre folie, car, si nous ne voulions pas coucher avec noz
femmes, il n'estoit jà mestier de les faire coucher hors de nostre
chambre; et s'il y avoit dangier de lictz, la belle paillasse est en
saison.--Dya! dit l'ung d'eulx, nous en sommes chastiez pour une aultre
foiz; et au fort il vault mieulx que la tromperie soit seulement sceue
de nous que de nous et d'elles, car le dangier y est bien grand s'il
venoit à leur congnoissance. Vous oyez par leur confession que ces
ribaulx moynes ont fait merveilles d'armes, et espoir plus et mieulx que
nous ne savons faire. Et s'elles le savoient, elles ne se passeroient
pas pour ceste foiz seulement; s'en est mon conseil que nous l'avalons
sans mascher.--Ainsi m'aist Dieu, ce dit le tiers, mon compère dit
trèsbien; quant à moy je rappelle mon veu, et n'ay pas intencion de plus
me mettre en ce dangier.--Puis que vous le voulez, dirent les deux
aultres, et nous vous ensuyvrons.» Ainsi couchèrent tout le voyage et
femmes et mariz ensemble, dont ilz se gardèrent trop bien de dire la
cause qui ad ce les mouvoit. Et quand les femmes virent ce, ce ne fut
pas sans demander la cause de ceste raherce; et ilz respondirent, par
couverture, puis qu'ilz avoient commencé de leur veu entrerompre, il ne
restoit que du parfaire. Ainsi furent les trois marchans deceuz des
trois bons cordeliers, sans ce qu'il venist à la cognoissance de celles
qui bien en fussent mortes de dueil s'elles en sceussent la vérité,
comme on en voit tous les jours morir de maindre cas et à mains
d'achoison.
LA XXXIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA BARRE.