Chapitre 42

Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde

de madame Denis, Bathilde, inquiète de voir la fenêtre de son voisin si

longtemps fermée, avait ouvert la sienne, et la première chose qu'elle

avait aperçue était le cheval gris pommelé attaché au volet. Or, comme

elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que

cette monture était pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitôt ses

terreurs passées et présentes.

Bathilde resta donc à la fenêtre, regardant de tous côtés et cherchant à

lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu

était acteur dans le drame mystérieux qui se préparait et où elle

devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rôle. Elle

était donc, le coeur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de çà

et de là, lorsque tout à coup ses regards inquiets se fixèrent sur un

point. Au même moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait

de voir déboucher Buvat à l'angle de la rue Montmartre. En effet,

c'était le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de

temps en temps derrière lui comme s'il craignait d'être poursuivi,

s'avançait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui

permettaient ses petites jambes.

Pendant qu'il disparaît sous l'allée et s'engage dans l'escalier obscur

qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un

regard en arrière et disons les causes de cette absence qui nous en

sommes certain, n'a pas causé moins d'inquiétudes à nos lecteurs qu'à la

pauvre Bathilde et à la bonne Nanette.

On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture à la

révélation du complot, avait été forcé par Dubois de venir lui faire

chaque jour chez lui une copie des pièces que lui remettait le prétendu

prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du régent avait

successivement appris tous les projets des conjurés, qu'il avait déjoués

par l'arrestation du maréchal de Villeroy et par la convocation du

parlement.

Le lundi matin, Buvat était arrivé comme d'habitude avec de nouvelles

liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'était

un manifeste rédigé par Malezieux et Pompadour, et les lettres des

principaux seigneurs bretons qui adhéraient, comme nous l'avons vu, à la

conspiration.

Buvat s'était mis comme d'habitude à son travail mais vers les quatre

heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et

sa canne de l'autre, Dubois était venu le prendre et l'avait conduit

dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il

travaillait, et arrivé là, il lui avait demandé ce qu'il pensait de cet

appartement. Flatté de cette déférence du premier ministre pour son

jugement, Buvat s'était hâté de répondre qu'il le trouvait fort

agréable.

--Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre

goût, car c'est le vôtre.

--Le mien! dit Buvat atterré.

--Eh bien! oui, le vôtre, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire

avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que

vous?

--Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?

--Pendant quelques jours du moins, répondit Dubois.

--Monseigneur, laissez-moi au moins prévenir Bathilde.

--Voilà justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit

prévenue.

--Mais vous me promettez au moins que la première fois que je

sortirai....

--Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.

--Mais, s'écria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?

--Prisonnier d'État, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais

tranquillisez-vous votre captivité ne sera pas longue, et tant qu'elle

durera, l'on aura pour vous tous les égards qui sont dus au sauveur de

la France; car vous avez sauvé la France, mon cher monsieur Buvat; il

n'y a pas à vous en dédire maintenant.

--J'ai sauvé la France! s'écria Buvat, et me voilà prisonnier, me voilà

sous les verrous, me voilà sous les barreaux!

--Et où diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat,

dit Dubois en éclatant de rire, la porte ferme à un seul loquet et n'a

pas même de serrure; quant à la fenêtre, voyez, elle donne sur le jardin

du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la

vue, une vue superbe: vous serez ici comme le régent lui-même.

--Ô ma petite chambre! ô ma terrasse! murmura Buvat en se laissant

tomber anéanti sur un fauteuil.

Dubois, qui avait autre chose à faire que de consoler Buvat, sortit et

mit une sentinelle à sa porte.

L'explication de cette mesure était facile à comprendre: Dubois

craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutât de

quel côté venait la révélation, et que Buvat interrogé n'avouât qu'il

avait tout dit. Or cet aveu eût sans doute arrêté les conjurés au milieu

de leurs projets, et tout au contraire Dubois, éclairé désormais sur

tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour

en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.

Vers les huit heures du soir, et comme le jour commençait à tomber,

Buvat entendit un grand bruit à sa porte et une espèce de froissement

métallique qui ne laissa point de l'inquiéter; il avait entendu raconter

bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'État assassinés

dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut à sa fenêtre.

La cour et le jardin du Palais-Royal étaient pleins de monde, les

galeries commençaient à s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat

était pleine de mouvement, de gaieté et de lumière. Il poussa un profond

gémissement en songeant qu'il allait peut-être lui falloir dire adieu à

ce monde si animé et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat

se retourna en frissonnant et aperçut deux grands valets de pied en

livrée rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit métallique

qui avait inquiété Buvat était le froissement des plats et des couverts

d'argent.

Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grâces au

Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il

avait cru être tombé se changeait en une situation en apparence si

supportable; mais presque aussitôt l'idée lui vint que les projets

funestes qu'on avait conçus contre lui étaient toujours les mêmes, et

qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'exécution, et que

seulement, au lieu d'être assassiné comme Jean sans Peur ou le duc de

Guise, il allait être empoisonné comme le grand dauphin ou le duc de

Bourgogne. Il jeta un coup d'oeil rapide sur les deux valets de pied, et

crut remarquer quelque chose de sombre qui dénonçait les agents d'une

vengeance secrète. Dès lors le parti de Buvat fut pris, et malgré le

fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute

nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.

Les deux laquais se regardèrent en dessous: c'étaient deux fins

escogriffes, qui avaient jugé Buvat du premier coup d'oeil, et qui, ne

comprenant pas qu'on n'eût pas faim en face d'un faisan truffé, et pas

soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pénétré les craintes

de leur prisonnier. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, et le

plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la

situation, s'avança vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'à ce que la

cheminée l'empêchât d'aller plus loin.

--Monsieur, lui dit-il d'un ton pénétré, nous comprenons vos craintes,

mais comme nous sommes d'honnêtes serviteurs, nous tenons à vous prouver

que nous sommes incapables de prêter les mains à l'action dont vous nous

soupçonnez. En conséquence, pendant tout le temps que vous serez ici,

mon camarade et moi, chacun notre tour, goûterons de tous les plats qui

vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux

si, par notre dévouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillité.

--Monsieur, répondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets

eussent été pénétrés ainsi, monsieur, vous êtes bien honnête, mais, en

vérité Dieu!

Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous désirons, mon camarade

et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons

l'épreuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le

valet en s'asseyant à la place que Buvat aurait dû occuper, faites-moi

le plaisir de me servir quelques cuillerées de ce potage, une aile de

cette poularde au riz, et deux doigts de ce romanée. Là, bien. À votre

santé, monsieur.

--Monsieur, répondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux étonnés

le valet de pied qui dînait si impudemment à sa place, monsieur; c'est

moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le

conserver dans ma mémoire, accolé à celui de ce bon geôlier qui donna

dans sa prison à Côme l'Ancien une preuve de dévouement pareille à celle

que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur,

continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous méritez de

figurer dans ce livre sous tous les rapports.

--Monsieur, répondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et

voilà mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dévouer demain,

et qui, le moment venu ne restera pas en arrière. Allons, Comtois, mon

ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas

que pour rassurer monsieur plus complètement, je dois goûter tous les

mets et déguster tous les vins: c'est une rude tâche, je le sais bien;

mais où serait le mérite d'être honnête homme si on ne s'imposait pas de

temps en temps de pareils devoirs? À votre santé, monsieur Buvat.

--Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.

--Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun

doute à monsieur Buvat.

--Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils

seraient complètement dissipés.

--Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste

encore; Comtois, mon ami, maintenez le café chaud, très chaud. Je veux

le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je présume que c'est

comme cela que monsieur l'aime.

--Bouillant, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant; je le bois

bouillant, parole d'honneur!

--Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant

béatiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce

n'est que comme cela que le café est bon, froid, c'est une boisson fort

médiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je

vous fais mon compliment, et vous servez à ravir. Maintenant, aidez-moi

à enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de désagréable

comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif.

Monsieur, continua Bourguignon en marchant à reculons vers la porte

qu'il avait fermée avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de

rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur,

si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une à

votre lit et deux à la cheminée. Celles de la cheminée sont pour nous,

celle du lit pour le valet de chambre.

--Merci, monsieur, dit Buvat; vous êtes trop honnête. Je désire ne

déranger personne.

--Ne vous gênez pas, monsieur, ne vous gênez pas; monseigneur désire que

vous en usiez comme chez vous.

--Monseigneur est bien honnête.

--Monsieur ne désire plus rien?

--Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de

dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.

--Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement

Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte.

--Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un oeil attendri, il faut

convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un

laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui

est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux

proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.

Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul.

Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire

que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait

en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il

commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se

reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses

persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est

vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de

monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un

caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en

résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait

continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant

trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une

analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à

celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir.

Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre,

Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas

profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure

des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la

mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le

malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une

trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui

qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries

et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner

si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis

que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela

était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré

le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une

investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes

des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les

panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur

le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque

tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans

laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il

demeura donc immobile et attendant, le coeur serré et la sueur au front.

--Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui

fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que

monsieur cherche?

Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au

danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit,

prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans

une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui

venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout

vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que

Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains.

--Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont

il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui,

monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche

serait-elle défendue?

--Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas

sonné? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir été désigné pour lui servir de

valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de

nuit.

Et à ces mots le valet étala sur le lit une robe de chambre à grands

ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet.

Buvat toujours à genoux, le regardait faire avec le plus grand

étonnement.

--Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide à

se déshabiller?

--Non, monsieur, non! s'écria Buvat, dont la pudeur était des plus

faciles à s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus

agréable qu'il pût faire. Non, j'ai l'habitude de me déshabiller tout

seul. Merci, monsieur, merci.

Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.

Comme la visite de la chambre était finie, et que la faim, qui le

gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commença

aussitôt en soupirant sa toilette de nuit, plaça, pour ne point rester

sans lumière, une de ses bougies dans l'angle de la cheminée, et

s'enfonça en poussant un profond gémissement dans le lit le plus doux et

le plus moelleux qu'il eût jamais rencontré.

Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put,

par expérience, ajouter à la liste de ses proverbes véridiques. Soit

terreur, soit viduité de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agitée, et

ce ne fut que vers le matin qu'il commença à s'endormir; encore son

sommeil fut-il peuplé des cauchemars les plus terribles et les plus

insensés. Il venait de rêver qu'il avait été empoisonné dans un gigot de

mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda à

quelle heure monsieur voulait déjeuner.

Cette demande avait avec le rêve que Buvat venait d'accomplir une telle

suite, que Buvat frissonna des pieds à la tête à l'idée d'avaler la

moindre chose, et ne répondit que par une espèce de murmure sourd, qui

parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque,

car il sortit aussitôt en disant que monsieur allait être servi.

Buvat n'avait point l'habitude de déjeuner dans son lit, aussi

sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hâte.

Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois

entrèrent portant le déjeuner, comme ils étaient entrés la veille

portant le dîner.

Alors eut lieu la seconde répétition de la scène que nous avons déjà

racontée, à l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui

mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on

arriva au café et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille à la

même heure, vit son breuvage bien aimé, après avoir passé de la

cafetière d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'oesophage

de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et déclara que son

estomac demandait à être amusé par quelque chose, et qu'en conséquence

il désirait qu'on lui laissât le café et un petit pain. Cette

déclaration parut contrarier quelque peu le dévouement de monsieur

Comtois, mais force lui fut cependant de se borner à deux cuillerées de

l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, déposé

sur un guéridon, tandis que les deux drôles emportaient, en riant dans

leur barbe, les restes du déjeuner à la fourchette. À peine la porte

fut-elle fermée, que Buvat se précipita vers le guéridon, et, sans même

se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but

le café; puis, quelque peu réconforté par cette inglutition, si

insuffisante qu'elle fût, il commença à envisager les choses sous un

point de vue moins désastreux.

En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il

avait traversé sans encombre la soirée de la veille, la nuit qui venait

de s'écouler, et qu'il entrait dans la matinée présente d'une manière

assez confortable, il commençait à comprendre que si par un motif

politique quelconque on en voulait à sa liberté, on était loin au moins

d'en vouloir à ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont

il n'avait jamais été l'objet; puis Buvat, malgré lui, ressentait cette

bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et

dilate le coeur. Or, il avait jugé que le dîner de la veille était

meilleur que son dîner habituel, il avait reconnu que le lit était fort

moelleux, il trouvait que le café qu'il venait de boire possédait un

arôme que le mélange de la chicorée ôtait au sien. Bref, il ne pouvait

se dissimuler que les fauteuils élastiques et les chaises rembourrées

sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une

supériorité incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de

canne. La seule chose qui le tourmentât donc réellement était

l'inquiétude que devait éprouver Bathilde en ne le voyant pas revenir.

Il eut bien un instant l'idée, n'osant pas renouveler la demande qu'il

avait faite la veille à Dubois, de donner de ses nouvelles à sa pupille,

il avait bien eu un instant l'idée, disons-nous, à l'instar du Masque de

Fer, qui avait jeté de la fenêtre de sa prison un plat d'argent sur le

rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du

Palais-Royal, mais il savait quel résultat funeste avait eu pour le

malheureux prisonnier la découverte de cette infraction aux volontés de

monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une

tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivité, qui,

telle qu'elle était, à tout prendre, lui paraissait tolérable.

Le résultat de toutes ces réflexions fut que Buvat passa une matinée

beaucoup moins agitée que ne l'avaient été sa soirée et sa nuit; d'un

autre côté, son estomac endormi par le café et le petit pain, ne lui

laissait éprouver que cette légère pointe d'appétit qui n'est qu'une

jouissance de plus lorsqu'on est sûr de bien dîner. Ajoutez à cela la

vue éminemment distrayante que le prisonnier avait de sa fenêtre, et

l'on comprendra qu'une heure de l'après midi arriva sans trop de

douleurs ni d'ennui.

À une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dressée,

portée comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais

cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y

assit. Buvat déclara que, parfaitement rassuré sur les intentions de son

hôte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du

dévouement dont chacun à son tour lui avait donné la preuve, et les

priait de le servir à son tour. Les deux valets firent la grimace, mais

ils obéirent.

On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait

Buvat devait se béatifier encore, grâce à l'excellent dîner qui lui

était servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins;

enfin Buvat, après avoir siroté son café, luxe qu'il ne se permettait

ordinairement que le dimanche, Buvat, après avoir avalé par-dessus le

nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il

faut le dire, était dans un état voisin de l'extase.

Le soir, le souper eut le même succès; mais comme Buvat s'était un peu

plus livré qu'au dîner à la dégustation du chambertin et du sillery,

Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un état de

bien-être impossible à décrire. Il en résulta que, lorsque le valet de

chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la

veille, à quatre pattes et la tête sous le lit, il le trouva assis dans

un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tête renversée contre le

dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une

inflexion de voix d'une tendresse infinie:

_Laissez-moi aller,_

_Laissez-moi aller_

_Laissez-moi aller jouer sous la coudrette._

Ce qui, comme on le voit, était une grande amélioration sur l'état dans

lequel le digne écrivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il

y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de

l'aider à se déshabiller, Buvat, qui éprouvait une certaine difficulté à

exprimer ses pensées, se contenta de lui sourire en signe d'approbation,

puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirât son habit, puis les

jambes pour qu'il lui enlevât ses souliers; mais malgré l'état de

jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est

cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un

plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva

parfaitement seul qu'il dépouilla le reste le ses vêtements.

Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'étendit

voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes après s'être

couché, rêva qu'il était le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi

Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.

Hâtons-nous de dire que ce fut le seul rêve un peu égrillard que le

pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.

Buvat se réveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule

préoccupation au monde, celle de l'inquiétude où devait être Bathilde,

mais du reste parfaitement heureux.

Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur;

tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur

l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait,

il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche

son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand

soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement

touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se

prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la

prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce

aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.

Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un

grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures

différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain

depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à

Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le

premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour

son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à

Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition

avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires

publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui

amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était

invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus

vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table

en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna

les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura

son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara

d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du

premier ministre.

L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi

Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle.

Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un

escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça

monsieur Buvat.

Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au

rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui

ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus

simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une

opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande

importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant

regardé avec curiosité:

--Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.

--Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant.

--La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main?

--De ma propre main, monsieur.

--Vous avez une fort belle écriture, monsieur.

Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.

--L'abbé, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous

vous devions.

--Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.

--Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur

Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que

si vous avez quelque chose à demander au régent, je me charge de lui

transmettre votre demande.

--Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bonté de vous offrir pour

être l'interprète de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la

bonté de lui dire que quand elle sera moins gênée, je la prie, si cela

ne la prive pas trop, de me faire payer mon arriéré.

--Comment, votre arriéré, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'être employé à la

Bibliothèque royale, mais que voilà bientôt six ans que l'on nous dit à

chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.

--Et à combien se monte votre arriéré?

--Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le

chiffre exact.

--Voyons, à peu près. Calculez de mémoire.

--Mais à cinq mille trois cents et quelques livres, à part les fractions

de sous et de deniers.

--Et vous désireriez d'être payé, monsieur Buvat?

--Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.

--Et voilà tout ce que vous demandez?

--Absolument tout.

--Mais enfin pour le service que vous venez de rendre à la France, ne

réclamez-vous rien?

--Si fait, monsieur, je réclame la permission de faire dire à ma pupille

Bathilde, qui doit être fort inquiète de mon absence qu'elle se

tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais

même, si ce n'était pas abuser de votre bonté, monsieur, qu'elle eût la

permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde

demande était trop indiscrète, je me bornerais à la première.

--Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles

nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre

liberté, et vous pourrez aller vous-même donner de vos nouvelles à votre

pupille.

--Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?

--Vous pouvez partir quand vous voudrez.

--Monsieur, je suis votre très humble, et j'ai bien l'honneur de vous

présenter mes hommages.

--Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.

--Deux, monsieur.

--Je vous répète que la France a envers vous des obligations qu'il faut

qu'elle acquitte. Écrivez donc au régent, faites-lui le relevé de ce qui

vous est dû; exposez-lui votre situation, et si vous désirez

particulièrement quelque chose, exposez hardiment votre désir. Je suis

garant qu'il sera fait droit à votre requête.

--Monsieur, vous êtes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc

alors espérer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de

l'État....

--Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.

--Monsieur, aujourd'hui même ma pétition sera adressée au régent.

--Et demain vous serez payé.

--Ah! monsieur, que de bontés!

--Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.

--Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour

m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. À

l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrétion,

comment vous appelez-vous, s'il vous plaît?

--Monsieur Philippe.

--À l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.

--Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je

donne des ordres pour que vous puissiez sortir.

À ces mots il sonna, un huissier parut.

--Faites venir Ravanne.

L'huissier sortit. Deux secondes après un jeune officier des gardes

entra.

--Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'à la

porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller où il voudra.

--Oui, monseigneur, dit le jeune officier.

Un éblouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche

pour demander quel était celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais

Ravanne ne lui en laissa pas le temps.

--Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.

Buvat regarda d'un air hébété monsieur Philippe et le page, mais comme

celui-ci ne comprenait rien à son hésitation, il lui renouvela une

seconde fois l'invitation de le suivre. Il obéit en tirant son mouchoir

de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait à grosses gouttes du

front.

À la porte la sentinelle voulut arrêter Buvat.

--Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le régent, monsieur est

libre, dit Ravanne.

Le soldat présenta les armes et laissa passer.

Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui

lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.

--Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.

--Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la

personne à laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....

--Monseigneur le régent en personne, reprit Ravanne.

--Pas possible! s'écria Buvat.

--Très possible! au contraire, répondit le jeune homme, et la preuve,

c'est que cela est ainsi.

--Comment, c'est monsieur le régent lui-même qui m'a promis que je

serais payé de mon arriéré! s'écria Buvat.

--Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne

qui m'a donné l'ordre de vous reconduire était monsieur le régent,

répondit Ravanne.

--Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.

--Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orléans.

--C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique,

c'est connu, cela. Mais c'est un très brave homme que le régent, et

quand je pense qu'il y avait d'infâmes gueux qui conspiraient contre

lui, contre un homme qui m'a donné sa parole de me faire payer mon

arriéré; mais ils méritent d'être pendus, ces gens-là, monsieur, d'être

roués, écartelés, brûlés vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?

--Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires

de cette importance. Nous sommes à la porte de la rue, je voudrais avoir

l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part

dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques

ordres à me donner avant son départ, je me vois, à mon grand regret,

forcé de vous quitter.

--Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en

répondant par une profonde inclination au léger salut du jeune homme

qui, lorsque Buvat releva la tête, avait déjà disparu.

Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il

en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place

des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste

au moment où d'Harmental passait son épée au travers du corps de

Roquefinette. C'était en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui

était loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait

aperçu son tuteur et s'était précipitée à sa rencontre dans l'escalier,

où Buvat et elle s'étaient joints entre le second et le troisième étage.

--Oh! petit père; cher petit père! s'écria Bathilde tout en montant

l'escalier au bras de Buvat et en l'arrêtant pour l'embrasser à chaque

marche. D'où venez-vous donc? que vous est-il arrivé, et comment se

fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle

inquiétude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut

qu'il soit arrivé des événements incroyables!

--Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.

--Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit père. D'où venez-vous d'abord?

--Du Palais-Royal.

--Comment, du Palais-Royal? Et chez qui étiez-vous, au Palais-Royal?

--Chez le régent.

--Vous, chez le régent! Et que faisiez-vous chez le régent?

--J'étais prisonnier.

--Prisonnier! vous?

--Prisonnier d'État.

--Et pourquoi? Vous, prisonnier!

--Parce que j'ai sauvé la France.

--Ô mon Dieu! mon Dieu! petit père, est-ce que vous seriez devenu fou?

s'écria Bathilde épouvantée.

--Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la

tête solide.

--Mais, je vous en prie, expliquez-vous!

--Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le régent.

--Ô mon Dieu!

--Et que j'en étais.

--Vous!

--Oui, moi; sans en être, c'est-à-dire. Tu sais bien ce prince de

Listhnay?

--Après?

--Un faux prince, mon enfant, un faux prince!

--Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...

--Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une révolte

générale, la Bretagne... la Normandie... les états généraux... le roi

d'Espagne.... Et c'est moi qui ai découvert tout cela.

--Vous! s'écria Bathilde épouvantée.

--Oui, moi, que monseigneur le régent vient d'appeler le sauveur de la

France; moi à qui il va payer mes arriérés!

--Mon père, mon père, dit Bathilde, vous avez parlé de conspirateurs;

savez-vous les noms de ces conspirateurs?

--D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misérable bâtard

qui conspire contre un homme comme monseigneur le régent! Puis un comte

de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de

Cellamare, l'abbé Brigaud, ce malheureux abbé Brigaud. Imagine-toi que

j'ai copié la liste....

--Mon père, dit Bathilde haletant de crainte, mon père, parmi tous ces

noms-là, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul

d'Harmental?...

--Ah! je crois bien, s'écria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental!

c'est le chef de la conjuration; mais le régent les connaît tous. Ce

soir ils seront tous arrêtés, et demain pendus, écartelés, roués vifs.

--Oh! malheureux! malheureux que vous êtes! s'écria Bathilde en se

tordant les bras, vous avez tué l'homme que j'aime. Mais je vous le jure

par ma mère, monsieur, s'il meurt, je mourrai.

Et songeant qu'elle aurait peut-être encore le temps de prévenir Raoul

du danger qui le menaçait, Bathilde, laissant Buvat atterré s'élança

vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle eût eu

des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans

toucher les marches, et, haletante, épuisée, mourante, vint heurter la

porte de d'Harmental, qui, mal fermée par le chevalier, céda au premier

effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du

capitaine, étendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.

Cette vue était si loin d'être celle à laquelle s'attendait Bathilde,

que, sans songer qu'elle allait peut-être achever de compromettre son

amant, elle se précipita vers la porte en appelant du secours; mais en

arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que

son pied eût glissé dans le sang, elle tomba à la renverse en poussant

un cri terrible.

À ce cri les voisins accoururent et trouvèrent Bathilde évanouie; sa

tête avait porté sur l'angle de la porte, et elle s'y était fait une

grave blessure.

On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir

l'hospitalité.

Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait déchiré l'adresse de la

lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne

possédait sur lui aucun autre papier qui indiquât son nom ou son

domicile, on transporta son corps à la Morgue, où trois jours après il

fut reconnu par la Normande.

Le chevalier d'Harmental · 第 67 / 116 题