--Le lâche! dit Valef.
--Et voilà les gens pour lesquels nous risquons notre tête! murmura
Pompadour.
--Vous vous trompez, mon cher marquis, dit Brigaud: nous risquons notre
tête pour nous-mêmes, je l'espère bien, et non pas pour d'autres.
N'est-il pas vrai, chevalier? Eh bien! à qui diable en avez-vous?
--Attendez donc, l'abbé, répondit d'Harmental; c'est qu'il me semble
reconnaître... mais oui, le diable m'emporte! c'est lui-même! Vous ne
vous éloignez pas d'ici, messieurs?
--Non, pas pour mon compte, du moins, dit Pompadour.
--Ni moi, dit Valef.
--Ni moi, dit Malezieux.
--Ni moi, dit l'abbé.
--Eh bien! en ce cas, je vous rejoins dans un instant.
--Où allez-vous? demanda Brigaud.
--Ne faites pas attention, l'abbé, dit d'Harmental; c'est pour affaire
qui m'est personnelle.
En quittant le bras de Valef, d'Harmental se mit aussitôt à fendre la
foule dans la direction d'un individu que depuis quelque temps il
suivait du regard avec la plus grande attention, et qui, grâce à sa
force musculaire, ce grand porte-respect de la multitude, s'était
approché de la grille, lui et les deux donzelles avinées qui pendaient à
ses bras.
--Voyez-vous, mes princesses, disait l'individu en question, en
accompagnant ses paroles de lignes architecturales qu'il traçait sur le
sable avec le bout de sa canne, tandis qu'à chacun de ses mouvements sa
longue épée frétillait dans les jambes de ses voisins, voici ce que
c'est qu'un lit de justice. Je connais cela, moi; j'ai vu celui qui a eu
lieu à la mort du feu roi; quand on a cassé le testament et qu'on a
déclaré, sauf le respect dû à Sa Majesté Louis XIV, que les bâtards
étaient toujours des bâtards. Voyez-vous, ça se passe dans une grande
salle, longue ou carrée, ça n'y fait rien; le lit du roi est ici, les
pairs sont là, le parlement est en face.
--Dis donc, Honorine, interrompit l'une des deux demoiselles, est-ce que
cela t'amuse, ce qu'il te conte là?
--Mais pas le moindrement; ce n'était pas la peine de nous emmener du
quai Saint-Paul ici, en nous promettant le spectacle, pour nous montrer
cinquante mousquetaires à cheval, et une douzaine de chevau-légers qui
courent les uns après les autres.
--Dis donc, mon vieux, reprit la première interlocutrice, il me semble
que si nous allions manger une matelote de la Râpée, ça serait plus
nourrissant que ton lit de justice, hein?
--Mademoiselle Honorine, reprit celui à qui cette astucieuse invitation
était faite, j'ai déjà remarqué, quoiqu'il y ait à peine douze heures
que j'ai l'honneur de vous connaître, que vous êtes fort portée sur
votre bouche, ce qui est un bien vilain défaut pour une femme. Tâchez
donc de vous en corriger, du moins pour tout le temps que vous avez
encore à rester avec moi.
--Dis donc, dis donc, Phémie, est-ce qu'il voudrait nous mener comme
cela jusqu'à cinq heures du soir, avec son omelette au lard et ses trois
bouteilles de vin blanc, ce vieux reître! D'abord, je te préviens, mon
bel homme, que je file si on n'est pas nourrie en restant.
--Tout beau! ma passion, comme dit monsieur Pierre Corneille, tout beau!
reprit le personnage à la vanité duquel on faisait cet appel
gastronomique, en saisissant de chacune de ses mains le poignet de
chacune de ces demoiselles, et en les assurant sous ses bras comme avec
des tenailles; il n'est point question ici de discuter sur un plat de
plus ou de moins; vous m'appartenez jusqu'à quatre heures du soir,
d'après convention faite avec madame Chose, comment l'appelez-vous? cela
m'est égal!
--Oui, mais nourries, nourries!
--Il n'a pas été un seul instant question de nourriture dans le traité,
mes poulettes, et s'il y a quelqu'un de lésé dans l'affaire, c'est moi.
--Toi, vilain ladre!
--Oui, moi, j'ai demandé deux femmes.
--Eh bien! tu les as.
--Pardon, pardon; je répète: j'ai demandé deux femmes, ce qui veut dire
une blonde et une brune, et l'on a profité de l'obscurité pour me donner
deux blondes, ce qui est exactement comme si on ne m'en avait donné
qu'une, vu que c'est bonnet blanc, blanc bonnet. C'est donc moi qui
aurais le droit de réclamer des dommages-intérêts. Aussi, taisons-nous,
mes amours, taisons nous!
--Mais c'est une injustice, crièrent ensemble les deux donzelles.
--Que voulez-vous? le monde est plein d'injustices. Tenez, on en fait
probablement une dans ce moment-ci à ce pauvre monsieur du Maine, et si
vous aviez un peu de coeur, vous ne penseriez qu'au chagrin qu'on
prépare à ce pauvre prince. Quant à moi, j'en ai l'estomac si serré
qu'il me serait impossible d'avaler la moindre chose. D'ailleurs, vous
demandiez du spectacle: tenez, en voilà, et un beau! regardez. Qui
regarde dîne.
--Capitaine, dit en frappant sur l'épaule de Roquefinette le chevalier,
qui espérait, grâce au mouvement qu'occasionnait l'approche du
parlement, pouvoir, sans être remarqué, échanger quelques paroles avec
notre vieille connaissance qu'il retrouvait là par hasard, est-ce que je
pourrais vous dire deux mots en particulier?
--Quatre, chevalier, quatre, et avec le plus grand plaisir. Restez là,
mes petites chattes, ajouta-t-il en plaçant les deux demoiselles au
premier rang, et si quelqu'un vous insulte, faites-moi signe. Je suis
ici à deux pas. Me voilà, chevalier, me voilà, continua-t-il en le
tirant hors de la foule qui se pressait sur le passage du parlement. Je
vous avais reconnu depuis cinq minutes, mais il ne m'appartenait pas de
vous parler le premier.
--Je vois avec plaisir, dit d'Harmental, que le capitaine Roquefinette
est toujours prudent.
--Prudentissime, chevalier; ainsi, si vous avez quelque nouvelle
ouverture à me faire, allez de l'avant.
--Non, capitaine, non pas pour le moment du moins. D'ailleurs, le lieu
n'est pas propre à une conférence de cette nature. Seulement, je voulais
savoir de vous, le cas échéant, si vous logiez toujours au même endroit.
--Toujours, chevalier. Je suis comme le lierre, moi: je meurs où je
m'attache; seulement, comme lui je grimpe: ce qui veut dire qu'au lieu
de me trouver comme la dernière fois au premier ou au second, il vous
faudra, si vous me faites l'honneur de me visiter, me venir chercher
cette fois au cinquième ou au sixième attendu que, par un mouvement de
bascule que vous comprenez sans être un grand économiste, à mesure que
les fonds baissent, moi, je monte. Or, les fonds étant au plus bas, je
me trouve naturellement au plus haut.
--Comment, capitaine, dit d'Harmental en riant et en portant la main à
la poche de sa veste, vous êtes gêné et vous ne vous adressez point à
vos amis?
--Moi, emprunter de l'argent! reprit le capitaine en arrêtant d'un geste
les dispositions libérales du chevalier. Fi donc! Quand je rends un
service, qu'on me fasse un cadeau, très bien. Quand je conclus un
marché, qu'on en exécute les conditions, à merveille! Mais que je
demande sans avoir droit de demander! C'est bon pour un rat d'église, et
non pour un homme d'épée. Quoiqu'on soit gentilhomme tout juste, on est
fier comme un duc et pair. Mais pardon, pardon, j'aperçois mes drôlesses
qui s'esbignent, et je ne veux pas être fait au même par de pareilles
espèces. Si vous avez besoin de moi, vous savez où me trouver. Ainsi, au
revoir, chevalier au revoir.
Et sans attendre ce que d'Harmental pouvait encore avoir à lui dire,
Roquefinette se mit à la poursuite de mesdemoiselles Honorine et
Euphémie, qui, se croyant hors de la vue du capitaine, avaient voulu
profiter de cette circonstance pour chercher ailleurs la matelote à
laquelle l'honorable miquelet eût sans doute tenu autant qu'elles, si
par fortune il eût eu le gousset mieux garni.
Cependant, comme il n'était que onze heures du matin à peine, comme
selon toute probabilité le lit de justice ne devait finir que vers les
quatre heures du soir, et que jusque-là il n'y aurait sans doute rien de
décidé, le chevalier songea qu'au lieu de rester sur la place du
Carrousel, il ferait bien mieux d'utiliser au profit de son amour les
trois ou quatre heures qu'il avait devant lui. D'ailleurs, plus il
approchait d'une catastrophe quelconque, plus il éprouvait le besoin de
voir Bathilde. Bathilde était devenue un des éléments de sa vie, un des
organes nécessaires à son existence, et au moment d'en être séparé pour
toujours peut être, il ne comprenait pas comment il pourrait vivre
éloigné d'elle un jour. En conséquence et pressé par ce besoin éternel
de la présence de celle qu'il aimait, le chevalier, au lieu de se mettre
à la recherche de ses compagnons, s'achemina du côté de la rue du Temps
Perdu.
D'Harmental trouva la pauvre enfant fort inquiète. Buvat n'avait point
reparu depuis la veille à neuf heures et demie du matin. Nanette avait
alors été s'informer à la Bibliothèque, et à sa grande stupéfaction et
au grand scandale de ses confrères, elle avait appris que depuis cinq ou
six jours on n'y avait point aperçu le digne employé. Un pareil
dérangement dans les habitudes de Buvat indiquait l'imminence de graves
événements. D'un autre côté la jeune fille avait remarqué la veille dans
Raoul une espèce d'agitation fébrile qui, quoique comprimée par la force
de son caractère, dénonçait quelque crise sérieuse. Enfin, en joignant
ses anciennes craintes à ses nouvelles angoisses, Bathilde sentait
instinctivement qu'un malheur invisible mais inévitable planait
au-dessus d'elle, et d'une heure à l'autre pouvait s'abattre sur sa
tête.
Mais quand Bathilde voyait Raoul, toute crainte passée ou à venir
disparaissait dans le bonheur présent. De son côté Raoul, soit puissance
sur lui-même, soit qu'il ressentit une influence pareille à celle qu'il
faisait éprouver, ne pensait plus qu'à une seule chose, à Bathilde.
Cependant, cette fois, les préoccupations de part et d'autre devenaient
si graves, que Bathilde ne put s'empêcher d'exprimer à d'Harmental ses
inquiétudes, qui furent d'autant plus mal combattues, que cette absence
de Buvat se rattachait dans l'esprit du jeune homme à des soupçons qui
lui étaient déjà venus et qu'il s'était empressé d'éloigner de lui. Le
temps ne s'en écoula pas moins avec sa rapidité ordinaire, et quatre
heures sonnèrent que les deux amants croyaient encore être ensemble
depuis cinq minutes à peine. C'était l'heure à laquelle ils avaient
l'habitude, de se quitter.
Si Buvat devait revenir, il devait revenir à cette heure. Après mille
serments échangés, les deux jeunes gens se séparèrent, en convenant que
si quelque chose de nouveau arrivait à l'un des deux, à quelque heure du
jour ou de la nuit que ce fût, l'autre en serait prévenu à l'instant
même.
À la porte de la maison de madame Denis, d'Harmental rencontra Brigaud.
Le lit de justice était fini, on ne savait encore rien de positif, mais
des bruits vagues annonçaient que de terribles mesures avaient été
prises. Au reste, les renseignements allaient arriver; Brigaud avait
pris rendez-vous avec Pompadour et Malezieux chez d'Harmental, qui, le
moins connu de tous, devait être aussi le moins observé.
Au bout d'une heure, le marquis de Pompadour arriva. Le parlement avait
d'abord voulu faire de l'opposition, mais tout avait plié sous la
volonté du régent. Les lettres du roi d'Espagne avaient été lues et
condamnées. Il avait été décidé que les ducs et pairs auraient séance
immédiatement après les princes du sang. Les honneurs des princes
légitimés étaient restreints au simple rang de leurs pairies. Enfin, le
duc du Maine perdait la surintendance de l'éducation du roi, accordée à
monsieur le duc de Bourbon. Le comte de Toulouse seul était, sa vie
durant, maintenu par exception dans ses privilèges et prérogatives.
Malezieux arriva à son tour; il quittait la duchesse. Séance tenante, on
lui avait fait signifier de quitter son logement des Tuileries qui
appartenait désormais à monsieur le duc. Un pareil affront avait, comme
on le comprend bien, exaspéré l'altière petite-fille du grand Condé.
Elle était alors entrée dans une telle colère qu'elle avait de sa main
brisé toutes ses glaces et fait jeter les meubles par la fenêtre; puis,
cette exécution terminée, elle était montée en voiture, en envoyant
Laval à Rambouillet, afin de pousser monsieur du Maine à quelque acte de
vigueur, et en chargeant Malezieux de convoquer tous ses amis pour la
nuit même à l'Arsenal.
Pompadour et Brigaud se récrièrent sur l'imprudence d'une pareille
convocation. Madame du Maine était évidemment gardée à vue. Aller à
l'Arsenal le jour même où l'on devait la savoir le plus irritée, c'était
se compromettre ostensiblement. Pompadour et Brigaud opinaient en
conséquence pour faire supplier Son Altesse de choisir un autre jour et
un autre lieu de rendez-vous. Malezieux et d'Harmental étaient du même
avis sur l'imprudence de la démarche et sur le danger à courir. Mais
tous deux étaient d'avis, le premier par dévouement, le second par
devoir, que plus l'ordre était périlleux, plus il était de leur honneur
d'y obéir.
La discussion, comme il arrive toujours en pareille circonstance,
commençait à dégénérer en altercation assez vive, lorsqu'on entendit le
pas de deux personnes qui montaient l'escalier. Comme les trois
personnes qui avaient pris rendez-vous chez d'Harmental s'y trouvaient
réunies, Brigaud, qui, l'oreille toujours au guet, avait le premier
entendu le bruit, porta le doigt à sa bouche pour indiquer à ses
interlocuteurs de faire silence. On entendit alors distinctement les pas
se rapprocher. Un léger chuchotement, pareil à celui de deux personnes
qui s'interrogent, leur succéda. Enfin la porte s'ouvrit et donna
passage à un soldat aux gardes françaises et à une petite grisette.
Le soldat aux gardes était le baron de Valef.
Quant à la grisette, elle écarta le petit gantelet noir qui lui cachait
la figure, et l'on reconnut madame la duchesse du Maine.