Chapitre 38

Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme

d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la

Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de

Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais

une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un

l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de

savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le

paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui

se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura

d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le

front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.

--Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien

tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses,

mon cher pupille!

--Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.

--Alors, vous ne savez rien?

--Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre

n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir

dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles

dignes de la circonstance, faites en.

--Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité

laissera peu de chose à faire à mon imagination.

--En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec

plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons,

qu'est-il arrivé?

Contez-moi cela.

--Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous

avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de

Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de

Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du

régent.

--Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il

était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la

terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu.

Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en

pesant sur chaque syllabe.

D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et

comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent

les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne

manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui

lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini:

--Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de

reconnaître la moindre altération.

--Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est

bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien

difficile.

--Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration,

reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou

de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous

avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons

plus que trente: voilà tout.

--Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez

pas facilement.

--Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux

en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez

pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je

répondrais Amen à votre De profundis.

--Ainsi donc, votre avis?

--Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue.

Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur

le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres

de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne

et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de

Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout

danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est

parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se

rassurant.

--Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.

--De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux

nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même.

--Eh bien! il faudrait voir Valef.

--Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir

vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit

pas encore arrivé.

--Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!

--Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en

l'ouvrant.

--Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à

mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que

Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer

à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher,

continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde

de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle

sache tout ce qu'elle vous doit.

--Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne

soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours.

--Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au

moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement

royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un

gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc,

l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur.

--Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental

piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous

seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.

--Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin

peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces

choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui

peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si

fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.

--Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos

observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles

me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous

le pensions.

--Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables.

--Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud.

--Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de

venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.

--Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental.

--Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu.

--Et comment cela, baron?

--Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour

aller chez le prince de Cellamare.

--Oui.

--Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers.

--On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud.

--Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la

majeure partie.

--Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé.

--Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que

diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite

Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de

Longueville?

--Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda

d'Harmental.

--Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde.

J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme

des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.

--Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez

l'ambassadeur?

--En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train

de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le

prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de

lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous

paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup,

son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade

est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc

demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à

deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette

tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne

de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà

sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.

--Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud

en secouant la tête.

--Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord

que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut

sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la

chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé

de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux

papiers en question le temps de brûler.

--Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez,

puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre

visite?

--Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au

désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre

connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres

du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût.

--Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à

Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une

heure entre les mains de Dubois?

--Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin

que si on les avait mises tout bonnement à la poste.

--Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.

--Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le

droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique,

lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en

couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il

était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait

empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait

déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que

Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à

coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre

la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose:

--Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres

sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.

--Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant

et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de

ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé.

En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des

cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et

se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes

allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne

put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il

eût deviné quelle était son intention.

--Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts,

je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je

ne les savais pas assez braves pour aller au feu.

--Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils

sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez....

Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il

contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la

mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment

de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre

qui se trouva sous sa main.

--J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en

regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le

papier dans sa poche.

--Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.

--En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à

peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de

temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous.

--Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré.

--Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez.

Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées.

Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets

appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon

cabinet.

--Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais....

--Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la

chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur

l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État;

ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le

conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et

emportez-le.

--Et que fit le prince? demanda Brigaud.

--Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon

cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre

serviteur se trouva sous le scellé.

--Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu

retiré?

--Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et

moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et

que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de

chambre du prince.

--Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.

--Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout

tremblant.

--Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur

Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés.

--Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui

connaissez.

--Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel,

vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années

sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du

doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros

cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de

louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons

de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés.

--Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.

--Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien

du cabinet du prince.

--Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa.

--Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui

pèse sur vous?

--Oui, monseigneur.

--Et vous vous y soumettez?

--Je m'y soumets.

--À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit

Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de

la cheminée, tout ce que je désirais avoir.

Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda

s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:

--Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du

cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en

aller.

--Tu savais donc que j'étais ici, maraud?

--Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je

vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez

pas curieux de rester là trois jours.

--Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée.

--Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre.

--Tu le vois bien, j'essaye de sortir.

--Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne

voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs,

pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux.

--Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?

--Levez la tête.

--Elle est levée.

--Regardez en l'air.

--J'y regarde.

--À votre droite.

--J'y suis.

--Ne voyez-vous rien?

--Ah! si fait: un oeil-de-boeuf.

--Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose

venue. L'oeil-de-boeuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser

maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait

de mal, monsieur le baron?

--Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait

un aussi bon lit où on le mène.

--Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service

que je lui ai rendu.

--Les cent louis, n'est-ce pas?

--C'est monsieur le baron qui me les a offerts.

--Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment

de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est

six cents livres que tu gagnes au marché.

--Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse.

--C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille?

--Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il

traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite

porte, car peut-être la grande est-elle gardée.

--Merci de l'itinéraire.

Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je

trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis

qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà.

--Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier.

--Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.

--Diable! diable! diable! fit Brigaud.

--Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé?

--Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de

Dubois est allé ramasser dans les cendres.

--Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose.

--Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être?

--Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour

ou l'autre nous saurons bien ce que c'était.

En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte

s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue.

--Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame

Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.

--N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher

baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de

ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé

Brigaud.

--Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur

pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous?

--C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait

pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu

dit?

--Vous-même.

--Que me veux-tu?

--Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame.

--Que me veut-elle? le sais-tu?

--Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement

s'assemble demain.

--Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental.

--Et dans quel but? demanda Brigaud.

--Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.

--Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait?

--C'est moi qui le lui ai dit.

--Et où l'as-tu appris, toi?

--Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez

monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des

Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui

l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud.

Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une

fameuse baisse dans les écrevisses!

--C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en

descendant.

--Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le

baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous!

Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il

venait de produire sur ses trois auditeurs.

--C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental.

--Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef.

--Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.

--Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi,

l'abbé, vous savez où je suis.

--Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier?

--Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à

frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.

L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent

ensemble pour aller chacun où il avait dit.

Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez

Bathilde, qu'il trouva fort inquiète.

Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore

rentré.

C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune

fille avait l'âge de connaissance.

Le chevalier d'Harmental · 第 61 / 116 题