Comme on avait pu le comprendre pendant le dîner, et comme on pouvait le
deviner par les divertissements que la duchesse du Maine avait
l'habitude de donner à sa chartreuse de Sceaux, la fête, au commencement
de laquelle nous avons fait assister nos lecteurs, allait déborder des
salons dans les jardins, où de nouvelles surprises attendaient les
convives. En effet, ces vastes jardins, dessinés par Le Nôtre pour
Colbert, et que Colbert avait vendus à monsieur le duc du Maine, étaient
devenus entre les mains de la duchesse une demeure véritablement
féerique; ces grands partis pris des jardins français avec leurs vertes
charmilles, leurs longues allées de tilleuls, leurs ifs taillés en
coupes, en spirales et en pyramides, se prêtaient bien mieux que les
jardins anglais, à petits massifs, à allées tortueuses et à horizons
exigus, aux fêtes mythologiques qui étaient de mode sous le grand roi.
Ceux de Sceaux surtout, bornés seulement par une vaste pièce d'eau au
milieu de laquelle s'élevait le pavillon de l'Aurore, ainsi nommé parce
que c'était de ce pavillon que partait ordinairement le signal que la
nuit allait finir et qu'il était temps de se retirer, avaient, avec
leurs jeux de bagues et leurs jeux de paume et de ballon, un aspect d'un
grandiose véritablement royal. Aussi chacun resta-t-il émerveillé
lorsqu'en arrivant sur le perron on vit toutes ces hautes allées, tous
ces beaux arbres, toutes ces gracieuses charmilles, liés l'un à l'autre
par des guirlandes d'illuminations qui changeaient cette nuit obscure en
un jour des plus splendides. En même temps une musique délicieuse se fit
entendre sans que l'on pût voir d'où elle venait; puis au son de cette
musique on vit se mouvoir dans la grande allée et s'approcher quelque
chose de si étrange et de si inattendu, que dès qu'on eut reconnu à quoi
l'on avait affaire, les éclats de rire partirent de tous côtés. C'était
un jeu de quilles gigantesques qui s'approchait gravement dans la grande
allée du milieu, précédé par son neuf et escorté par sa boule, et qui,
s'étant avancé à quelques pas du perron, se disposa gracieusement dans
les règles ordonnées, et, après s'être incliné devant madame du Maine,
tandis que la boule continuait de rouler jusqu'à ses pieds, commença de
chanter une complainte fort triste sur ce que, jusqu'à ce jour, le
malheureux jeu de quilles, moins fortuné que les jeux de bagues, de
ballon et de paume, avait été exilé des jardins de Sceaux, demandant
qu'on revînt sur cette injustice et que le droit de réjouir les nobles
invités de la belle fée Ludovise lui fût accordé ainsi qu'à ses
confrères. Cette complainte était une cantate à neuf voix, accompagnée
par des violes et des flûtes entrecoupée par des solos de basse chantés
par la boule, de l'effet le plus original; aussi la demande qu'elle
exprimait fut-elle appuyée par tous les convives et accordée par madame
du Maine. Aussitôt et en signe d'allégresse, au signal donné, les neuf
quilles commencèrent un ballet, accompagné de si singuliers hochements
de tête et de si grotesques balancements de corps, que le succès des
danseurs surpassa peut-être celui qu'avaient eu les chanteurs, et que
madame du Maine, dans la satisfaction qu'elle ressentait de ce
spectacle, exprima au jeu de quilles tout le regret qu'elle avait de
l'avoir méconnu si longtemps, et toute la joie qu'elle éprouvait d'avoir
fait sa connaissance, l'autorisant dès ce moment, et en vertu de sa
puissance, comme reine des Abeilles, à s'appeler le noble jeu de quilles
afin qu'il ne restât en rien au dessous de son rival le noble jeu de
l'oie.
Aussitôt cette faveur accordée, les quilles se rangèrent pour faire
place à de nouveaux personnages, que depuis un instant on voyait
s'avancer par la grande allée: ces personnages, au nombre de sept,
étaient entièrement couverts de fourrures qui dissimulaient leur taille,
et de bonnets poilus qui cachaient leur visage; de plus, ils marchaient
gravement, menant au milieu d'eux un traîneau conduit par deux rennes,
ce qui indiquait une députation polaire. En effet, c'était une ambassade
que les peuples du Groenland adressaient à la fée Ludovise; cette
ambassade était conduite par un chef portant une longue simarre doublée
de martre, et un bonnet de peau de renard auquel on avait laissé trois
queues qui pendaient symétriquement une sur chaque épaule et l'autre par
derrière. Arrivé en face de madame du Maine, ce chef s'inclina, et
portant la parole au nom de tous:
--Madame, dit-il, les Groenlandais ayant délibéré dans une assemblée
générale de la nation d'envoyer un des plus considérables d'entre eux
vers Votre Altesse Sérénissime j'ai eu l'honneur d'être choisi pour me
mettre à leur tête et vous offrir, de leur part, la souveraineté de
leurs États.
L'allusion était si visible, et cependant, par la façon dont elle était
amenée, offrait si peu de danger, qu'un murmure d'approbation courut par
toute l'assemblée, et que, signe de sa future adhésion, un sourire des
plus gracieux effleura les lèvres de la belle fée Ludovise; aussi
l'ambassadeur, visiblement encouragé par la manière dont était accueilli
le commencement de ce discours, reprit aussitôt:
--La renommée, qui n'annonce chez nous que les merveilles les plus
rares, nous a instruits, au milieu de nos neiges, au fond de nos glaces,
dans notre pauvre petit coin du monde, des charmes, des vertus et des
inclinations de Votre Altesse Sérénissime: nous savons qu'elle abhorre
le soleil.
Cette nouvelle allusion fut saisie avec autant d'empressement et
d'ardeur que la première; en effet, le soleil était la devise du régent,
et, comme nous l'avons dit madame du Maine était connue pour sa
prédilection en faveur de la nuit.
--Il en résulte donc, madame, continua l'ambassadeur, que comme, vu
notre position géographique, Dieu nous a, dans sa bonté, gratifiés de
six mois de nuit et de six mois de crépuscule, nous venons vous proposer
de fuir chez nous ce soleil que vous haïssez; et, en dédommagement de ce
que vous abandonnez ici, nous vous offrons le titre de reine des
Groenlandais, certains que nous sommes que votre présence fera fleurir
nos campagnes arides, que la sagesse de vos lois domptera nos esprits
indociles, et que, grâce à la douceur de votre règne, nous renoncerons à
une liberté moins aimable que votre royale domination.
--Mais, dit madame du Maine, il me semble que le royaume que vous
m'offrez est un peu loin, et, je vous l'avoue, je crains les longs
voyages.
--Nous avions prévu votre réponse, madame, reprit l'ambassadeur; et,
grâce aux enchantements d'un puissant magicien, de peur que, plus
paresseuse que Mahomet, vous ne vouliez pas aller à la montagne, nous
nous sommes arrangés de façon que la montagne vînt à vous.
--Holà! génies du pôle, continua le chef de l'ambassade en décrivant en
l'air des cercles cabalistiques avec sa baguette, découvrez à tous les
yeux le palais de votre nouvelle souveraine.
Au même moment une musique fantastique se fit entendre, et le voile qui
couvrait le pavillon de l'Aurore s'étant enlevé comme par magie, la
vaste pièce d'eau, demeurée sombre jusque-là comme un miroir terni,
refléta une lumière si habilement disposée, qu'on l'eût prise pour celle
de la lune. À cette lumière on vit alors se dessiner, sur une île de
glace et au pied d'un pic neigeux et transparent, le palais de la reine
des Groenlandais, auquel conduisait un pont si léger, qu'il paraissait
fait d'un nuage flottant. Aussitôt au milieu des acclamations générales,
l'ambassadeur prit des mains d'un des personnages de sa suite une
couronne qu'il posa sur la tête de la duchesse, et que la duchesse
assura elle-même sur son front avec un geste si hautain, qu'on eût dit
que c'était une couronne réelle qu'elle venait de recevoir; puis,
montant dans le traîneau, elle s'achemina vers le palais marin, et,
tandis que les gardes empêchaient la foule de la suivre dans son nouveau
domaine, elle traversa le pont et entra avec les sept ambassadeurs par
une porte figurant une caverne. Au même instant le pont s'abîma, comme
si, par une allusion non moins visible que les autres, l'habile
machiniste eût voulu séparer le passé de l'avenir, et un feu d'artifice,
éclatant au-dessus du pavillon de l'Aurore, exprima la joie
qu'éprouvaient les Groenlandais à la vue de leur nouvelle reine.
Pendant ce temps, madame du Maine était introduite par un huissier dans
la pièce la plus isolée de son nouveau palais, et les sept ambassadeurs
ayant jeté bas bonnets et simarres, elle se trouva au milieu du prince
de Cellamare, du cardinal de Polignac, du marquis de Pompadour, du comte
de Laval, du baron de Valef, du chevalier d'Harmental, et de Malezieux.
Quant à l'huissier qui l'attendait et qui, après avoir fermé avec soin
toutes les portes, vint se mêler familièrement à cette noble assemblée,
il n'était autre que notre vieil ami l'abbé Brigaud.
Comme on le voit, les choses apparaissaient enfin sous leur véritable
forme, et la fête, comme venaient de le faire les ambassadeurs, jetait
bas à son tour masque et costume, et tournait franchement à la
conspiration.
--Messieurs, dit madame la duchesse du Maine avec sa vivacité
habituelle, nous n'avons pas un instant à perdre, et une trop longue
absence éveillerait des soupçons; que chacun se hâte donc de raconter ce
qu'il a fait, et que nous sachions enfin où nous en sommes.
--Pardon, madame, dit le prince, mais vous m'aviez parlé, comme devant
être des nôtres, d'un homme que je ne vois point ici, et que je serais
désolé de ne point compter dans nos rangs.
--Du duc de Richelieu, voulez-vous dire n'est-ce pas? répondit madame
du Maine. Eh bien! oui c'est vrai, il s'était engagé à venir, mais il
aura été retenu par quelque aventure, distrait par quelque rendez-vous:
il faudra nous en passer.
--Oui, sans doute, madame, reprit le prince, oui, s'il ne vient pas, il
faudra nous en passer; mais je ne vous cache pas que je verrais son
absence avec un grand regret. Le régiment qu'il commande est à Bayonne,
et, grâce à cette résidence, qui le met à notre portée, il pourrait nous
être parfaitement utile. Veuillez donc, je vous prie, madame la
duchesse, donner l'ordre que s'il venait, il soit introduit.
--L'abbé, dit madame du Maine en se tournant vers Brigaud, vous avez
entendu, prévenez d'Avranches.
Brigaud sortit pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir.
--Pardon, monsieur le chancelier, dit d'Harmental à monsieur Malezieux;
mais il me semblait qu'il y a six semaines, monsieur de Richelieu avait
refusé positivement d'être des nôtres.
--Oui, répondit Malezieux, car il savait qu'il était désigné pour porter
le cordon bleu au prince des Asturies, et il ne voulait pas se brouiller
avec le régent au moment où, en récompense de cette ambassade, il allait
probablement recevoir la Toison. Mais, depuis ce temps, le régent a
changé d'avis; et comme les cartes se brouillent avec l'Espagne, il a
résolu d'ajourner l'envoi de l'ordre, de sorte que M. de Richelieu,
voyant sa Toison renvoyée aux calendes grecques, s'est rallié à nous.
--L'ordre de Votre Altesse est transmis à qui de droit, madame, dit
l'abbé Brigaud en rentrant, et si M. le duc de Richelieu apparaît à
Sceaux, il sera immédiatement conduit ici.
--Bien, dit la duchesse; maintenant asseyons-nous à cette table et
procédons. Voyons, Laval, commencez.
--Moi, madame, dit Laval, j'ai, comme vous le savez, été en Suisse, où,
au nom et avec l'argent du roi d'Espagne, j'ai levé un régiment dans les
Grisons. Ce régiment est prêt à entrer en France quand le moment en sera
venu, attendu qu'il est armé et équipé, et n'attend plus que l'ordre de
marcher.
--Bien, mon cher comte, bien! dit la duchesse, et si vous ne regardez
pas comme au-dessous d'un Montmorency d'être colonel d'un régiment, en
attendant mieux, vous prendrez le commandement de celui-là. C'est un
moyen plus sûr d'avoir la Toison que de porter le Saint-Esprit en
Espagne.
--Madame, dit Laval, c'est à vous qu'il convient de fixer à chacun la
place que vous lui réservez, et celle que vous lui désignerez sera
toujours acceptée avec reconnaissance par le plus humble de vos
serviteurs.
--Et vous, Pompadour, dit madame du Maine, tout en remerciant d'un geste
de la main le comte de Laval, et vous, qu'avez-vous fait?
--Selon les instructions de Votre Altesse Sérénissime, répondit le
marquis, je me suis rendu en Normandie, où j'ai fait signer la
protestation de la noblesse; je vous rapporte trente-huit signatures, et
des meilleures.
Il tira un papier de sa poche.
--Voici la requête au roi; puis, à la suite de la requête, les
signatures.
Voyez, madame.
La duchesse prit si vivement le papier des mains du marquis de
Pompadour, qu'on eût dit qu'elle le lui arrachait. Puis, jetant
rapidement les yeux dessus:
--Oui, oui, dit-elle, vous avez bien fait de mettre cela: signé sans
distinction ni différence des rangs et des maisons, afin que personne
n'y puisse trouver à redire. Oui, cela épargne toute contestation de
préséance. Bien. Guillaume-Alexandre de Vieux-Pont, Pierre-Anne-Marie de
la Pailleterie, de Beaufremont, de Latour-Dupin, de Châtillon. Oui, vous
avez raison; ce sont les plus beaux et les meilleurs, comme ce sont les
plus fidèles noms de France. Merci, Pompadour; vous êtes un digne
messager, et, le cas échéant, on se souviendra de votre habileté, et
l'on changera les messages en ambassade.
--Et vous, chevalier? continua la duchesse en se tournant vers
d'Harmental armée de ce charmant sourire contre lequel elle savait qu'il
n'y avait pas de résistance possible.
--Moi, madame; dit le chevalier selon les ordres de Votre Altesse, je
suis parti pour la Bretagne, et, arrivé à Nantes, j'ai ouvert mes
dépêches et pris connaissance de mes instructions.
--Eh bien? demanda vivement la duchesse.
--Eh bien! madame, reprit d'Harmental, j'ai été aussi heureux dans ma
mission que messieurs de Laval et de Pompadour dans la leur. Voici
l'engagement de messieurs de Mont-Louis, de Bonamour, de Pont-Callet et
de Rohan-Soldue. Que l'Espagne fasse seulement paraître une escadre en
vue de nos côtes, et toute la Bretagne se soulèvera.
--Vous voyez! vous voyez, prince! s'écria la duchesse en s'adressant à
Cellamare avec un accent plein d'ambitieuse joie, tout nous seconde.
--Oui, répondit le prince. Mais ces quatre gentilshommes, tout
influents qu'ils sont, ne sont point les seuls qu'il nous faudrait
avoir; il y a encore les Laguerche-Saint-Amant, les Bois-Davy, les
Larochefoucault-Gondral, et que sais-je? les Décourt, les d'Érée, qu'il
serait important de gagner.
--Ils le sont, prince, dit d'Harmental, et voici leurs lettres...
tenez....
Et tirant plusieurs lettres de sa poche, il en ouvrit deux ou trois et
lut au hasard:
«Je suis si flatté par le souvenir dont m'honore Votre Altesse
Sérénissime, que dans une assemblée générale des États je joindrai ma
voix à tous ceux du corps de la noblesse qui voudront lui prouver leur
attachement.