Chapitre 11

Il était à peine à son observatoire qu'il aperçut le digne capitaine qui

débouchait par la rue du Gros-Chenet, le nez au vent, la main sur la

hanche, et avec l'allure martiale et décidée d'un homme qui, comme le

philosophe grec, sent qu'il porte tout avec soi. Son chapeau,

thermomètre auquel ses familiers pouvaient reconnaître l'état secret des

finances de son maître, et qui dans les jours de fortune était posé

aussi carrément sur sa tête qu'une pyramide l'est sur sa base, son

chapeau avait repris cette miraculeuse inclinaison qui avait tant frappé

le baron de Valef, et grâce à laquelle une de ses trois cornes touchait

presque l'épaule droite, tandis que la corne parallèle aurait pu donner

à Franklin quarante ans plus tôt, si Franklin eût rencontré le

capitaine, la première idée du paratonnerre. Arrivé au tiers de la rue,

il leva la tête, ainsi que la chose était convenue, et juste au-dessus

de lui il remarqua le chevalier. Celui qui attendait et celui qui était

attendu échangèrent un signe, et le capitaine, ayant calculé ses

distances avec un coup d'oeil tout stratégique, et reconnu la porte qui

devait correspondre à la fenêtre, franchit le seuil de la paisible

maison de madame Denis avec le même air de familiarité que si c'était

celui d'une taverne. Le chevalier, de son côté, referma sa croisée et

tira devant elle les rideaux avec le plus grand soin. Était-ce pour

n'être point vu avec le capitaine par sa belle voisine?

Était-ce pour que le capitaine ne la vît pas elle-même?

Au bout d'un instant, d'Harmental entendit les pas du capitaine et le

bruit de son épée, l'illustre Colichemarde, qui battait contre les

barres de l'escalier. Arrivé au troisième, comme la lumière qui venait

d'en bas n'était alimentée par aucun autre jour, le capitaine se trouva

fort embarrassé, ne sachant pas s'il devait s'arrêter ou passer outre.

Aussi, après avoir toussé de la façon la plus significative, voyant que

cet appel était resté incompris de celui qu'il cherchait:

--Morbleu! dit-il, chevalier, comme vous ne m'avez probablement pas fait

venir pour que je me casse le cou, ouvrez votre porte ou chantez, que je

sois guidé par la lumière du ciel ou par le son de votre voix.

Autrement, je suis perdu, ni plus ni moins que Thésée dans le

Labyrinthe.

Et le capitaine se mit à chanter lui-même à tue-tête:

_Belle Ariane, je vous prie,_

_Prêtez-moi votre peloton,_

_Tonton, tonton, tontaine tonton._

Le chevalier courut à la porte et l'ouvrit.

--À la bonne heure, dit le capitaine, qui commençait à apparaître dans

la demi-teinte. C'est que l'échelle de votre pigeonnier est noire en

diable. Mais enfin me voilà, fidèle à la consigne, solide au poste,

exact au rendez-vous. Dix heures sonnaient à la Samaritaine juste au

moment où je passais sur le pont Neuf.

--Oui, vous êtes homme de parole, je le vois, dit le chevalier en

tendant la main au capitaine; mais entrez vite: il est important que mes

voisins ne fassent point attention à vous.

--En ce cas, je suis muet comme une tanche, répondit le capitaine. Au

surplus, ajouta-t-il en montrant le pâté et les bouteilles qui

couvraient la table, vous avez deviné, le véritable moyen de me fermer

la bouche.

Le chevalier poussa la porte derrière le capitaine et mit le verrou.

--Ah! ah! Du mystère? Tant mieux! je suis pour les mystères, moi. Il y a

presque toujours quelque chose à gagner avec les gens qui commencent par

vous dire: chuuut! En tout cas, vous ne pouviez pas mieux vous adresser

qu'à votre serviteur, continua le capitaine en revenant à son langage

mythologique: vous voyez en moi le petit-fils d'Harpocrate, dieu du

silence.

Ainsi ne vous gênez pas.

--C'est bien, capitaine, reprit d'Harmental, car je vous avoue que j'ai

des choses assez importantes à vous dire pour réclamer d'avance votre

discrétion.

--Elle vous est acquise, chevalier. Pendant que je donnais une leçon au

petit Ravanne, je vous ai vu du coin de l'oeil manier l'épée en amateur,

et j'aime les gens braves. Et puis, en remerciement d'un petit service

qui ne valait pas une chiquenaude, vous m'avez fait cadeau d'un cheval

qui valait cent louis, et j'aime les gens généreux. Donc, puisque vous

êtes deux fois mon homme, pourquoi ne serais-je pas une fois le vôtre?

--Allons, dit le chevalier, je vois que nous pourrons nous entendre.

--Parlez et je vous écoute, répondit le capitaine en prenant son air le

plus grave.

--Vous m'écouterez mieux assis, mon cher hôte; mettons-nous à table et

déjeunons.

--Vous prêchez comme saint Jean-Bouche-d'or, chevalier, dit le capitaine

en détachant son épée et la posant avec son chapeau sur le clavecin; de

sorte, continua-t-il en s'asseyant en face de d'Harmental, qu'il n'y a

pas moyen d'être d'un autre avis que vous. Me voilà; commandez la

manoeuvre, et je l'exécute.

--Goûtez ce vin pendant que j'attaque le pâté.

--C'est juste, dit le capitaine: divisons nos forces et battons l'ennemi

séparément, puis nous nous réunirons pour exterminer ce qui en restera.

Et, joignant l'application à la théorie, le capitaine saisit au collet

la première bouteille venue, fit sauter le bouchon, et, s'étant versé

une pleine rasade, il l'avala avec une telle facilité qu'on eût pu

croire que la nature l'avait doué d'un mode de déglutition tout

particulier. Mais aussi, il faut lui rendre justice, à peine le vin

fut-il bu qu'il s'aperçut que la liqueur qu'il venait d'entonner si

cavalièrement méritait un degré d'attention fort supérieur à celui qu'il

lui avait accordé.

--Oh! oh! dit-il en faisant claquer sa langue et en reposant avec une

lenteur pleine de respect son verre sur la table, qu'est-ce que je fais

donc là? indigne que je suis! j'avale du nectar comme si c'était de la

piquette, et cela au commencement d'un repas! Ah! continua-t-il, se

versant un second verre de la même bouteille en secouant la tête,

Roquefinette, mon ami, tu commences à te faire vieux. Il y a dix ans, à

la première goutte qui aurait touché ton palais, tu aurais su à qui tu

avais affaire, tandis que maintenant il te faut plusieurs essais pour

connaître la valeur des choses. À votre santé, chevalier!

Et cette fois le capitaine, plus circonspect, avala lentement son

second verre, se reprenant à trois fois pour le vider, et clignant des

yeux en signe de satisfaction puis, quand il eut fini:

--C'est de l'Ermitage de 1702, l'année de la bataille de Friedlingen! Si

votre fournisseur en a beaucoup comme celui-là, et s'il fait crédit,

donnez moi son adresse: je lui promets une fière pratique!

--Capitaine, répondit le chevalier en faisant glisser une énorme tranche

de pâté sur l'assiette de son convive, non seulement mon fournisseur

fait crédit, mais encore à mes amis il le donne pour rien.

--Oh! l'honnête homme! s'écria le capitaine avec un ton pénétré. Et,

après un instant de silence, pendant lequel un observateur superficiel

aurait pu le croire absorbé par l'appréciation du pâté comme il l'avait

été un instant auparavant par celle du vin, posant ses deux coudes sur

la table, et regardant d'Harmental d'un air narquois entre son couteau

et sa fourchette.

--Ainsi donc, mon cher chevalier, nous conspirons, et nous avons besoin

pour réussir, à ce qu'il paraît, que ce pauvre capitaine Roquefinette

nous donne un coup de main?

--Et qui vous a dit cela, capitaine? interrompit le chevalier, en

tressaillant malgré lui.

--Qui m'a dit cela? Pardieu! la belle charade à deviner! Un homme qui

donne des chevaux de cent louis, qui boit à son ordinaire du vin à une

pistole la bouteille, et qui loge dans une mansarde de la rue du Temps

Perdu, que diable voulez-vous qu'il fasse s'il ne conspire pas?

--Eh bien! capitaine, dit en riant d'Harmental, je ne ferai pas le

discret: vous pourriez bien avoir deviné juste. Est-ce qu'une

conspiration vous effraie? continua-t-il en versant à boire à son hôte.

--Moi, m'effrayer! Qui est-ce qui a dit qu'il y avait quelque chose au

monde qui effrayait le capitaine Roquefinette?

--Ce n'est pas moi, capitaine, puisque sans vous connaître, à la

première vue, aux premières paroles échangées, j'ai jeté les yeux sur

vous pour vous offrir d'être mon second.

--Ah! c'est-à-dire que si vous êtes pendu à une potence de vingt pieds,

je serai pendu à une potence de dix; voilà tout.

--Peste! capitaine, dit d'Harmental en lui versant de nouveau à boire,

si l'on commençait, comme vous le faites, par envisager les choses sous

leur mauvais côté on n'entreprendrait jamais rien.

--Parce que j'ai parlé de potence? répondit le capitaine. Mais cela ne

prouve rien. Qu'est-ce que la potence au yeux du philosophe? Une des

mille manières de sortir de la vie, et certainement une des moins

désagréables. On voit bien que vous n'avez jamais regardé la chose en

face, pour en faire le dégoûté. D'ailleurs, en faisant nos preuves, nous

aurons le cou coupé, comme monsieur de Rohan. Avez-vous vu couper le cou

à monsieur de Rohan? reprit le capitaine en regardant en face

d'Harmental. C'était un beau jeune homme comme vous, de votre âge à peu

près. Il avait conspiré, comme vous voulez le faire, mais la chose

manqua. Que voulez-vous! tout le monde se trompe. On lui fit un bel

échafaud noir; on lui permit de se tourner du côté de la fenêtre où

était sa maîtresse; on lui coupa avec des ciseaux le col de sa chemise;

mais le bourreau était un maladroit habitué à pendre et non pas à

décapiter; de sorte qu'il fut obligé de s'y reprendre à trois fois pour

lui trancher la tête; et encore n'en vint-il à bout qu'à l'aide d'un

couteau qu'il tira de sa ceinture, et avec lequel il lui chicota si bien

le cou qu'il parvint enfin à le détacher....

Allons, vous êtes un brave! continua le capitaine en voyant que le

chevalier avait écouté sans sourciller les détails de cette horrible

exécution. Touchez là, je suis votre homme. Contre qui conspirons-nous?

Voyons est-ce contre monsieur le duc du Maine? Est-ce contre monsieur le

duc d'Orléans? Faut-il casser l'autre jambe au boiteux? Faut-il crever

l'autre oeil au borgne? Me voilà.

Rien de tout cela, capitaine; et, s'il plaît à Dieu, il n'y aura pas de

sang répandu.

--De quoi s'agit-il donc alors?

--Avez-vous jamais entendu parler de l'enlèvement du secrétaire du duc

de Mantoue?

--De Matthioli?

--Oui.

--Pardieu! je connais l'affaire mieux que personne; je l'ai vu passer

comme on le conduisait à Pignerol; c'est le chevalier de Saint-Martin et

monsieur de Villebois qui ont fait le coup; à telles enseignes, qu'ils

ont eu chacun trois mille livres, pour eux et pour leurs hommes.

--C'était assez médiocrement payé, dit avec dédain d'Harmental.

--Vous trouvez, chevalier? Cependant trois mille livres, c'est un joli

denier.

--Alors, pour trois mille livres, vous vous seriez chargé de la chose?

--Je m'en serais chargé, répondit le capitaine.

--Mais si, au lieu d'enlever le secrétaire, on vous eût proposé

d'enlever le duc?

--Alors, c'eût été plus cher.

--Mais vous eussiez accepté de même?

--Pourquoi pas? J'aurais demandé le double, voilà tout.

--Et si, en vous donnant le double, un homme comme moi vous eût dit:

Capitaine, ce n'est point un danger obscur où je vous jette, enfant

perdu, c'est une lutte dans laquelle je m'engage comme vous, où je mets

comme vous mon nom, mon avenir, ma tête, qu'auriez-vous répondu à cet

homme?

--Je lui eusse tendu la main comme je vous la tends. Maintenant, de qui

s'agit-il?

Le chevalier remplit son verre et celui du capitaine.

--À la santé du régent, dit-il, et puisse-t-il arriver sans accident

jusqu'à la frontière d'Espagne, comme Matthioli est arrivé à Pignerol!

--Ah! ah! dit le capitaine Roquefinette en levant son verre à la hauteur

de l'oeil. Puis, après une pause:--Et pourquoi pas? continua-t-il. Le

régent n'est qu'un homme, après tout. Seulement, nous ne serons ni

décapités ni pendus: nous serons roués. À un autre je dirais que c'est

plus cher, mais pour vous, chevalier je n'ai pas deux prix. Vous me

donnerez six mille livres, et je vous trouverai douze hommes bien

résolus.

--Mais ces douze hommes, demanda vivement d'Harmental, croyez-vous

pouvoir vous y fier?

--Est-ce qu'ils sauront seulement de quoi il est question! répondit le

capitaine. Ils croiront qu'il s'agit d'un pari et voilà tout.

--Et moi, capitaine, dit d'Harmental en ouvrant un secrétaire et en y

prenant un sac de mille pistoles, je vais vous prouver que je ne

marchande pas avec mes amis. Voici deux mille livres en or; prenez-les

en acompte si nous réussissons; si nous échouons, chacun tirera de son

côté.

--Chevalier, répondit le capitaine en prenant le sac et en le pesant

dans sa main avec un air d'indicible satisfaction, vous comprenez que je

ne vous ferai pas l'injure de compter après vous. Et à quand la chose?

--Je n'en sais rien encore, mon cher capitaine; mais si vous avez trouvé

le pâté supportable et le vin bon, et si vous voulez tous les jours me

faire le plaisir de déjeuner avec moi, comme vous avez fait aujourd'hui,

je vous tiendrai au courant.

--Il ne s'agit plus de cela, chevalier, dit le capitaine, et pour le

moment, c'est fini de rire! Je ne serais pas plutôt venu trois jours de

suite chez vous que la police de ce damné d'Argenson serait à nos

trousses. Heureusement qu'il a affaire à aussi fin que lui, et qu'il y a

longtemps que nous jouons aux barres ensemble. Non, non, chevalier,

d'ici au moment d'agir, il faut nous voir le moins possible, ou plutôt

ne pas nous voir du tout. Votre rue n'est pas longue, et comme elle

donne d'un côté dans la rue du Gros-Chenet et de l'autre dans la rue

Montmartre, je n'ai pas même besoin d'y passer. Tenez, continua-t-il en

détachant son noeud d'épaule, prenez ce ruban. Le jour où il faudra que

je monte, vous l'attacherez à un clou en dehors de la fenêtre. Je saurai

ce que cela veut dire et je monterai.

--Comment! capitaine, dit d'Harmental en voyant son convive se lever et

rajuster son épée, vous vous en aller sans achever la bouteille! Que

vous a donc fait ce bon vin, que vous appréciiez tant tout à l'heure, et

que vous avez l'air de mépriser maintenant?

--C'est justement parce que je l'apprécie toujours que je m'en sépare,

et la preuve que je ne le méprise pas, ajouta-t-il en remplissant de

nouveau son verre, c'est que je vais lui dire un dernier adieu. À votre

santé, chevalier! Vous pouvez vous vanter d'avoir là de fier vin! Hum!

Et maintenant, fini, c'est fini! Me voilà à l'eau pour jusqu'au

lendemain du jour où j'aurai vu le ruban rouge flotter à la fenêtre.

Tâchez que ce soit le plus tôt possible, attendu que l'eau est un

liquide qui est diablement contraire à ma constitution.

--Mais pourquoi vous en allez-vous si vite?

--Parce que je connais le capitaine Roquefinette. C'est un bon enfant;

mais quand il se trouve en face d'une bouteille, il faut qu'il boive, et

quand il a bu, il faut qu'il parle. Or, si bien que l'on parle,

souvenez-vous de ceci. Quand on parle trop, on finit toujours par dire

quelque bêtise. Adieu, chevalier; n'oubliez pas le ruban ponceau; moi,

je vais à nos affaires.

--Adieu, capitaine, dit d'Harmental; je vois avec plaisir que je n'ai

pas besoin de vous recommander la discrétion.

Le capitaine fit avec le pouce de sa main droite un signe de croix sur

sa bouche, enfonça son chapeau carrément sur sa tête, souleva l'illustre

Colichemarde, de peur qu'elle fît quelque bruit en battant les

murailles, et descendit l'escalier aussi silencieusement que s'il eût

craint que chacun de ses pas eût un écho à l'hôtel d'Argenson.

Le chevalier d'Harmental · 第 18 / 116 题