L’après-midi nous levâmes l’ancre, et nous quittâmes Chausey. Notre
bateau reprit la mer. Ces îles si tristes, si belles, s’éloignèrent peu
à peu de nous... Le vent était dans nos voiles, et nous filions, couchés
sur l’eau. De temps en temps, des paquets de mer lavaient le pont et
nous éclaboussaient. Je m’étais allongé sur le banc de barre, je
réfléchissais. Des voiles nous croisaient, ou marchaient parallèlement à
nous. Bientôt Chausey ne fut plus qu’une ligne à l’horizon. Et nous
entrâmes dans le port de Granville...
* * * * *
Ah! quel serrement de cœur, quelle impression pénible en retrouvant les
grandes maisons adossées à la colline, les fiacres sur les quais, les
gens en chapeaux de feutre, la vie civilisée! Après avoir vu quelque
chose de grand, je revoyais quelque chose de petit. D’avance je suis las
de la vie que je vais reprendre, d’une vie qui n’est point barbare! A
mes yeux tout se rétrécit. Adieu la liberté! adieu la dépense de toutes
mes forces, adieu le mélange avec la nature! Voici la société, et
j’étouffe.
_Décembre 1901._