Et maître de disposer, du moins à bien des égards, de la plus
aimable femme du monde, ne m’avez-vous pas trouvé aussi retenu
qu’aujourd’hui je le serais avec cette exécrable Araminte qui
m’inspire de si violents dégoûts? Je veux ne point mériter de
récompense, et que vous ne croyiez pas me devoir des faveurs par
cette seule raison que je n’ai pas tenté de vous en arracher,
mais qu’au moins l’effort que je me suis fait, trop cruel pour
n’être pas l’ouvrage de la passion la plus vive qui fût jamais,
vous prouve la vérité de mes sentiments.
(CRÉBILLON fils, _La Nuit et le Moment_).
Ce qui m’était intolérable, c’était la pensée que je lui avais fait mal,
que j’avais détruit le rêve qu’elle avait déjà bâti sur moi, que
maintenant, derrière ce mur, elle souffrait, elle se lamentait, elle se
disait: «Ainsi voilà l’être auquel je songeais!»
Je ne pouvais supporter l’idée de son mépris. Je l’entendais se remuer,
se retourner dans son lit, et j’avais envie de lui crier: «Pardon,
pardon! Non, tu ne t’étais pas trompée, non! Je suis bien celui que tu
croyais, j’ai eu un instant de folie, mais maintenant je te comprends,
maintenant je t’aime et je te respecte profondément. Oh! je t’en
supplie: ne crois pas que je sois entré dans ta chambre pour faire ce
que j’ai fait. Ne crois pas que j’en avais l’intention, que je t’ai
menti, que je t’ai trompée, que j’ai eu cette duplicité et cette
malhonnêteté.» J’étais désolé. Je me rappelais sa phrase: «Ah! je suis
dégoûtée de moi!» Et elle me châtiait cruellement. «Je suis dégoûtée de
moi», cela voulait dire: Je suis dégoûtée de moi qui ai pu croire en
vous, penser à vous, à vous qui n’êtes qu’un être sale et sans noblesse.
Je suis dégoûtée de moi qui ai eu assez peu d’intelligence de cœur pour
ne pas vous pénétrer, pour ne pas voir la vilaine âme que vous avez,
pour me commettre avec un individu de votre espèce... Ah! son mépris!
ah! songer qu’elle me méprisait, que maintenant elle pleurait son
aveuglement, qu’elle m’arrachait de son cœur et me considérait avec
répulsion!...
Oui, son mépris me perçait l’âme, car à présent, ayant reconnu mon
erreur, je comprenais son innocence, sa délicatesse, la confiance
qu’elle avait mise en moi, et j’étais infiniment touché. Je l’adorais,
elle m’apparaissait une créature rare de blancheur, de naturel, de
beauté. Elle m’avait laissé pénétrer dans sa chambre avec innocence!
Elle croyait en ma parole! Elle n’en doutait pas un moment! Elle ne
pouvait supposer que je la trahirais! Cette pensée m’émouvait aux
larmes.--Ce qu’elle avait désiré de moi, je le comprenais maintenant:
c’était que je lui parlasse ainsi que je le lui avais dit. Ce qu’elle
voulait, c’était, puisque j’allais partir demain, me revoir une dernière
fois, avoir avec moi un entretien suprême: nous dire tout, au moment de
nous séparer à jamais. Ce qu’elle attendait, c’était que j’exprimasse ce
qui devait se trouver dans mon cœur à la veille de la quitter, ce qui
rendait notre situation enivrante et douloureuse, et devait faire notre
rencontre inoubliable. Ce qu’elle attendait, c’était de l’émotion, des
caresses de paroles, et des consolations tendres, c’était des phrases
qu’elle pût se répéter à elle-même plus tard, quand elle serait seule,
des phrases dont elle penserait: «Quelqu’un qui m’aimait me les a dites,
je n’ai pas été à lui, je ne serai pas à lui; il est parti, je l’aime,
et je ne le verrai plus jamais.» Cela était adorablement enfant, cela
était d’un sentiment exquis, et c’est cela, cela, que je n’avais pas
compris. Cela que, comme un soldat, comme un butor, j’avais brisé,
détruit, foulé aux pieds, sans rien voir! C’est cette fleur divine que
j’avais froissée dans mes gros doigts de sauvage!...
Pauvre petite, pauvre amie! Je ne pouvais me consoler du mal que je lui
avais fait, et je me disais: «Pourtant, non, ce n’est pas possible, je
ne puis m’en aller là-dessus, il faut qu’elle me pardonne, il faut
qu’elle comprenne, il faut que je lui explique...» et revoyant la scène,
démontant tous mes sentiments depuis l’instant où j’avais franchi son
seuil, je ne me trouvais pas si coupable. C’est vrai que j’avais été
aveuglé, que j’étais devenu fou, que je n’avais plus rien compris, que
j’avais perdu la conscience de ce qu’elle était, de tout ce que j’avais
justement pensé d’elle. Mais enfin, à ma place, qui ne se fût trompé,
qui n’eût commis la même méprise? Entrer chez une femme de cette façon,
à cette heure!... En somme je la connaissais très peu, il était donc
naturel de me demander si l’opinion que je m’étais formée d’elle était
fondée, et devant un nouveau fait de rectifier mon opinion. Ce fait-là
pouvait vraiment déranger le sens si net que jusqu’à présent j’avais eu
de ce qui se passait entre nous... Non, je n’étais pas si coupable, et
le plus fin, le plus délicat eût sans doute à ma place agi comme moi,
une circonstance aussi imprévue déroute, égare,--et le plus galant homme
n’est point infaillible.
J’examinais en moi l’instant où je l’avais tenue dans mes bras, et j’y
découvrais de la générosité. Dès que je m’étais aperçu que je me
trompais, j’avais éprouvé un sentiment complexe, j’avais pensé: «Non,
elle ne veut pas. Mais elle est sensuelle. Je puis parvenir à l’affoler,
ses sens peuvent la trahir», et je cherchais instinctivement sa bouche
pour égarer sa volonté sous mes baisers. Mais j’avais pensé aussi:
«Mettons que je l’aie, là, de cette manière, lâchement... Je pars
demain. J’abandonne ici une femme humiliée, qui a perdu son bonheur, qui
ne s’estime plus, qui aura un secret pour son mari, qui n’osera plus le
regarder en face. Je salis toute une vie de femme. Je fais une
malheureuse.» Et à cette idée, aussitôt j’avais ouvert mes bras. J’avais
vu nettement le crime que j’allais commettre et j’en avais eu horreur.
Non, mille fois non! je n’étais pas coupable comme une petite tête,
derrière ce mur, le supposait. J’avais été honnête. Je m’étais arrêté à
temps. Et il fallait encore bénir le ciel que ce fut avec moi que cette
enfant eût été imprudente. Combien d’autres en effet, n’eussent pas
hésité! Combien d’autres, sans réflexion, ou dans une pensée d’égoïsme
ignoble, eussent flétri cette âme innocente!... Je l’avais laissée
libre, et elle était à ma merci. Car elle était à ma merci, j’étais dans
sa chambre: elle était à moi; elle ne pouvait me chasser, elle ne
pouvait appeler; qui eût consenti à croire qu’elle m’avait introduit
chez elle dans l’intention de se refuser à moi? A cette heure-là! Dans
ce costume-là! Toutes les apparences étaient contre elle. Elle s’était
mise dans une situation telle qu’elle ne pouvait en sortir que par ma
volonté. Et elle le savait que sa situation était affreuse, elle luttait
sans bruit, affolée, terrifiée, dans une horrible détresse... Or, dès
que je m’étais aperçu de son état, je n’avais songé qu’à la rassurer.
Et je me disais: «Oui, il faut absolument que demain, avant mon départ,
elle consente à m’écouter. Il faut que je ne lui laisse pas un mauvais
souvenir, il faut qu’elle comprenne ce que j’ai fait, qu’au lieu d’être
coupable, je serais louable; qu’un malentendu de ma part était forcé, et
que je me suis arrêté pour des raisons pures et qui prouvent tout mon
amour pour elle...»