M. Petit, pharmacien de première classe à Paris, membre de la _Société
botanique de France_, avait démontré très-nettement dans deux lettres
adressées à la _Ruche pharmaceutique_, que le _Silphium cyrenaïcum_
était tout simplement le _Thapsia garganica_, et que, dans tous les cas,
il n’était pas le Silphion des anciens.
C’est pour combattre cette opinion que le compagnon de voyage du Dr
Laval a publié l’une de ses brochures.
Disons tout de suite que cette publication laisse tout à fait intacte la
démonstration de M. Petit. Les arguments de _l’explorateur de la
Cyrénaïque_ ne sont en rien concluants, et ils ne sauraient résister à
un examen attentif. Nous allons en passer quelques-uns en revue et les
réduire à néant, bien que nous soyons _du nombre de ceux qui tranchent
la question sans avoir vu la plante aux lieux où elle croît_.
« M. Petit, écrit-il, déclare que le Silphion des anciens reste perdu
pour nous... Il cite l’opinion du professeur Œrsted, de Copenhague, qui
affirme que notre plante (le Thapsia silphium) ne présente, ni dans son
aspect, ni dans ses propriétés, la moindre ressemblance avec la célèbre
plante de l’antiquité.
J’en demande pardon au savant professeur, mais son affirmation est un
peu aventurée. Il ne connaît du Silphion des anciens que l’image
reproduite sur les monnaies de Cyrène. Que l’artiste peu expérimenté ne
soit pas arrivé à une reproduction rigoureusement exacte de la plante,
cela est vrai ; mais il est impossible de ne pas y reconnaître une
ombellifère. Et si quelques plantes de cette famille, les _Férules_, les
_Fenouils_, etc., offrent quelque analogie avec l’empreinte de ces
médailles, il y a une particularité qui place ces ombellifères hors de
comparaison, c’est leur _absence absolue_ dans la contrée où croît le
Silphium, contrée qui est bien la même dans laquelle on récoltait le
Laser cyrenaïcum. »
_L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’en sait pas plus long, assurément,
que le professeur Œrsted, sur le Silphion des Grecs et sur les monnaies
qui en donnent la figure ; on se demande donc sur quoi il se fonde pour
affirmer que l’artiste n’est pas arrivé à une reproduction fidèle de la
plante. Et quand il prétend qu’il n’y a pas d’autres ombellifères que le
Silphium du Dr Laval, dans la contrée où croissait le Silphion des
Grecs, il commet une erreur inexplicable.
En effet, dans son ouvrage _Floræ libycæ specimen, etc._, le professeur
Viviani enregistre, pages 15, 16 et 17, _neuf_ espèces d’ombellifères
récoltées par Della Cella, parmi lesquelles figurent : _Ferula
nodiflora_, _Ferula communis_, _Ferula opopanax_, _Caucalis
leptophylla_, son _Thapsia silphium_ ou _Thapsia garganica_ de Linné. De
plus, M. Daveau en a rencontré plusieurs espèces qui ont leur
importance : _Smyrnium olusatrum_, _Apium graveolens_ (Céleri), _Apium
Petroselinum_ (Persil), _Fœniculum vulgare_ (Fenouil), etc.
[Illustration : Silphion des Grecs, d’après la figure publiée par
Viviani.]
Nous avons déjà dit notre pensée sur la valeur de l’argument tiré du
dessin des monnaies. Nous répéterons : que jamais les ombellifères n’ont
de feuilles _opposées_ ; que jamais les graines des _Thapsia_ et du
_Silphium cyrenaïcum_ n’ont eu la forme d’un _cœur_, comme celles qui
sont représentées sur les médailles cyrénéennes ; que le dessin des
médailles ne représente rien moins qu’une ombellifère, ainsi qu’on peut
s’en convaincre par l’examen de l’image reproduite à la page précédente.
En admettant l’exactitude relative des dessins représentés sur les
médailles, on pourrait émettre cette opinion : que le Silphion des Grecs
n’a jamais été un Thapsia, ni un Ferula, etc., par cette raison que,
dans ces genres, le fruit est un biakène comprimé dorsalement, tandis
que le dessin des médailles a eu la prétention de représenter un biakène
déprimé latéralement comme dans le genre Smyrnium ; car si l’artiste n’a
pas prolongé l’échancrure supérieure jusqu’en bas de son dessin pour
indiquer la suture commissurale des deux carpelles, c’est qu’il a voulu
rendre l’illusion du _cœur_ plus complète.
Les auteurs qui ont cherché à faire la lumière sur cette question
auraient été plus près de la vérité, croyons-nous, en faisant du
Silphion des Grecs un _Smyrnium_ par exemple ; c’est dans ce genre, en
effet, qu’on rencontre des ombellifères à feuilles à _peu près opposées_
dans la partie supérieure des tiges, et à fruits pouvant, à la rigueur,
être pris pour _un cœur_ par un artiste de l’antiquité. On en jugera par
les figures ci-dessous. Nous ajouterons qu’une espèce de ce genre, le
_Smyrnium olusatrum_ produit une gomme résine fort estimée dans le pays
où croissait jadis le fameux Silphion, et que les habitants de cette
contrée en font usage pour guérir les ophthalmies.
[Illustration :Smyrnium olusatrum. Silphion des anciens. Silphium
cyrenaïcum de Laval.]
Quant à la disparition complète du Silphion ancien, de la contrée où il
s’était développé, ce n’est pointe un fait unique dans l’histoire des
végétaux. Tout le monde sait que le Papyrus a disparu de l’Egypte et
qu’on le retrouve dans une autre partie de l’Afrique. Et l’auteur de la
brochure sur le Silphium qui n’a pas à _devenir_, lui, un botaniste
consommé, a certainement constaté, dans ses herborisations, des faits
analogues pour plusieurs espèces de la flore française.
« M. Petit, dit encore _l’explorateur de la Cyrénaïque_, déclare que le
Silphium cyrenaïcum ne saurait être le Silphion des anciens, parce que
les bestiaux pouvaient manger celui-ci, tandis que le premier fait périr
les animaux qui en mangent. Mais il oublie de dire que si les Vandales
ont entrepris la destruction du Silphion lors de leur invasion dans la
Cyrénaïque, c’est qu’il tuait leurs chevaux, ce qui prouve qu’il n’était
pas plus inoffensif qu’aujourd’hui. »
Dans sa thèse, M. Deniau exprimait à titre de simple supposition cette
idée : que les Vandales avaient pu entreprendre la destruction du
_Silphion_, parce qu’il tuait leurs chevaux ; et aussitôt les
propagateurs du Silphion ont transformé l’hypothèse en un fait acquis.
_L’explorateur de la Cyrénaïque_ n’est pas heureux dans ses
affirmations. Les auteurs anciens ont expliqué la disparition du
Silphion de diverses manières, mais aucun ne parle de son action
mortelle sur les chevaux des Vandales. Le Dr Laval n’en dit pas un mot ;
il connaissait sans doute, lui, ce passage de Théophraste : « Il est
étrange de dire que le bétail se purge en mangeant le Silphion ; au
contraire, il s’engraisse merveilleusement, et sa chair en devient
meilleure. »
L’adversaire de M. Petit s’est tout simplement fourvoyé. C’est le
_Thapsia_ qui tuait le bétail, et non le _Silphion_ ; ce qui prouve une
fois de plus que le Dr Laval n’a trouvé en Cyrénaïque que le Thapsia
garganica. « Le Thapsia, dit Théophraste, croît en plusieurs lieux, mais
principalement en la terre d’Athènes ; les bêtes du pays n’en mangent
point (par instinct), et si les bêtes étrangères en mangent, il faut
nécessairement que leur ventre se lâche ou qu’elles meurent. » (Livre
IX, chap. XXII.)
« Ces exemples, dit l’auteur de la brochure, démontreraient que le
_Thapsia Silphium_ de Viviani, malgré ses propriétés caustiques sur les
téguments _sains_, s’applique avec le plus grand succès sur les tissus
contus, déchirés ou blessés d’une façon quelconque. Néron ne l’ignorait
pas, et il en tirait parti. »
Le défenseur du Silphium cyrenaïcum se trompe encore ici manifestement.
Ce n’est pas le _Silphion_ que Néron employait, mais bien le _Thapsia
garganica_ très-commun dans toute la Pouille, province de l’ancien
royaume de Naples. Néron ne vit jamais qu’un seul pied du Silphion des
anciens. Pline dit (livre XIX, chap. III) : « Il y a longtemps qu’on ne
trouve plus le Laserpitium (Silphion) en Cyrénaïque ; de notre temps on
n’en a trouvé qu’une plante qui fut présentée au prince Néron. » Il est
absolument muet sur son emploi contre les meurtrissures du visage. Mais,
au livre III, chap. XXII, il dit : « L’empereur Néron a donné grand
crédit _au Thapsia_ : il s’en est beaucoup servi au commencement de son
règne. Allant de nuit dans les mauvais lieux, il rentrait chez lui avec
le visage tout meurtri. Il ne faisait alors que l’oindre de Thapsia
mélangé avec encens et cire, et le lendemain il paraissait en public
avec un visage frais et net, parce que le Thapsia efface
merveilleusement les meurtrissures. »
Théophraste dit de son côté : « Le _Thapsia_ fait disparaître toutes les
meurtrissures. » (Livre IX, chap. XXII.)
_L’explorateur de la Cyrénaïque_ s’est donc de nouveau fourvoyé : il a
appliqué au Silphion des anciens ce que les auteurs disent du Thapsia
garganica. Il est certain que le Thapsia du temps de Théophraste et de
Pline avait exactement les propriétés que M. Laval attribue à son
Silphium. Et cela démontre, une fois de plus, que sa plante n’est pas
autre chose que le Thapsia garganica.
« Pouvant affirmer sans crainte d’être démentis, dit l’auteur dans un
autre passage, que nous sommes, tant en France qu’à _l’étranger_, les
seuls détenteurs du véritable Silphium cyrenaïcum expérimenté par le Dr
Laval, nous engageons les médecins et les malades à n’avoir confiance
que dans les préparations de Silphium qui sortent de notre
laboratoire. »
Cette affirmation paraîtra sans doute quelque peu hasardée, lorsqu’on
aura lu le fragment suivant de la lettre que le Dr Reboud, intime ami de
Laval, écrivait à la _Société botanique de France_, le 10 août 1874.
« Laval a quitté Constantine vers la fin d’avril. A peine arrivé à
Malte, il apprend que deux pharmaciens français ont pris depuis environ
deux mois la direction de Benghazi, et qu’un médecin allemand, chargé
d’une mission, attend le départ d’un bateau à vapeur pour se rendre en
Cyrénaïque, dans le but de rechercher une plante autrefois célèbre, et
depuis longtemps perdue. Ces nouvelles sont un nouveau stimulant pour
lui faire accélérer son voyage... » (_Bulletin de la Société botanique
de France_, séance du 13 novembre 1874.)
Nous ajouterons que, depuis cette époque, notre collègue M. Daveau a
rapporté de son voyage une quantité considérable de ce Silphium, et que
ce produit pourra être exploité par plusieurs pharmaciens, si tant est
qu’on veuille l’expérimenter, malgré son _identité absolue_ avec le
Thapsia garganica de Reboulleau et de Leperdriel.
« Il a suffi, dit ironiquement le défenseur du Silphium cyrenaïcum, de
quelques graines présentées à M. Cosson, membre libre de l’Institut, à
M. Baillon, professeur à l’École de médecine, à M. Planchon, professeur
à l’École de pharmacie, pour que ces messieurs déclarassent, d’un commun
accord, que le Silphium cyrenaïcum n’est autre chose que le Thapsia
garganica. »
Eh ! sans doute, quelques graines ont suffi à ces professeurs éminents,
de même qu’une feuille, moins que cela, une foliole, suffisait naguère à
l’un d’eux, M. le professeur Baillon, pour arriver à nommer
scientifiquement une plante (le _Jaborandi_), dont on ne lui montrait
que des débris informes.
A qui la faute, d’ailleurs, si l’on n’a eu pendant longtemps que des
graines sous les yeux pour résoudre le problème ? Pourquoi n’a-t-on
jamais montré la tige, les feuilles, les racines, de cette _précieuse_
plante ?
« Si j’avais pu prévoir cette polémique, dit _l’explorateur de la
Cyrénaïque_, page 11, j’aurais apporté quelques échantillons de racines
entières que j’aurais mises à la disposition des savants qui ont eu à
donner leur opinion, sans avoir les pièces nécessaires. »
_Si j’avais pu prévoir cette polémique_ est tout simplement sublime !
Eh ! quoi, depuis sept ans, on répète sur tous les tons au Dr Laval que
son Thapsia Silphium n’est pas autre chose que le Thapsia garganica de
l’Algérie, de l’Espagne, de l’Italie le Thapsia de Bertherand et de
Reboulleau, exploité depuis vingt ans par le pharmacien Leperdriel ; il
rencontre cette objection à Paris, à Valenciennes, en Afrique, et jusque
dans l’ouvrage de son ami le pharmacien-major Cauvet ; au Muséum
d’histoire naturelle, il la discute de vive voix, ses graines en main,
et il perd son procès ; au Conseil de santé des armées, il n’est pas
plus heureux ; partout il se heurte à ce Thapsia garganica qu’on lui
oppose ; de tous côtés part le même cri : montrez donc votre plante, ou
tout au moins quelques-unes de ses parties, les feuilles, les racines,
et confondez vos contradicteurs. Son ami M. Cauvet, las de n’avoir sous
ses yeux que des débris, bien que Laval eût fait déjà deux voyages en
Cyrénaïque, insiste dans le même sens et lui remet, lors de la troisième
excursion, un carton rempli de papier à dessécher pour qu’il rapporte
enfin des échantillons complets. Et son compagnon de voyage ne rapporte
ni une seule plante entière, ni une seule racine ! _Il n’avait point
prévu cette polémique !_ c’est bien étrange en vérité.
A la page 10 _l’explorateur de la Cyrénaïque_ s’exprime ainsi :
« J’ai, d’ailleurs, la bonne fortune de pouvoir, moi aussi, m’appuyer
sur l’autorité d’un professeur dont la compétence, dans la question, ne
saurait être mise en doute. M. Cauvet vient d’envoyer à la Société de
pharmacie une note sur le Silphium de la Cyrénaïque, _dont l’espèce
connue des anciens_, dit-il, _n’aurait pas disparu, comme on l’a soutenu
dans ces derniers temps_. Cette note, dont je n’ai pu encore avoir
communication, doit apporter, dans la question, des arguments de nature
à la trancher _ex professo_. »
L’auteur de ces lignes n’a pas dû se féliciter longtemps de sa _bonne
fortune_. Il n’avait pas compris évidemment que, dans cette note, M.
Cauvet traduisait presque toujours l’opinion du Dr Laval, alors qu’il
semblait exprimer son opinion personnelle.
En effet, il y a sept ans, en 1869, dans son livre intitulé : _Nouveaux
éléments d’histoire naturelle médicale_, M. Cauvet, l’ami de Laval,
s’exprimait ainsi (page 320) :
« M. le médecin principal Thomas, dans son rapport au baron Larrey,
président du Conseil de santé des armées, a conclu que la plante
regardée par le Dr Laval comme le Silphion des anciens est le Thapsia
garganica des botanistes, ou le _bou-nafa_ des Arabes.
M. Cosson, à qui j’ai communiqué la description du Silphium faite par le
Dr Laval, y a reconnu aussi le Thapsia garganica.
Comme, d’ailleurs, M. Laval assure qu’il n’a pas vu en Cyrénaïque
d’autre plante pouvant être le Silphion, et que, d’autre part, les
Arabes de l’Algérie appellent aussi _Dirias_ le Thapsia garganica (les
Arabes de la Cyrénaïque appellent aussi _Dirias_ le Silphium du Dr
Laval), il semble, ou que les anciens avaient beaucoup exagéré les
propriétés du Silphion, ou que cette plante a totalement disparu de la
Cyrénaïque. Cette dernière opinion semble d’autant plus probable que le
_Laser_ s’écoulait (par incision), à la fois de la tige et de la racine,
tandis que, selon M. Laval, la tige de son Silphium ne fournit
absolument rien, soit par incision, soit par un traitement à l’alcool. »
Dans une lettre que nous avons sous les yeux, et qu’il écrivait, il y a
quelques mois, à un de nos amis, M. Cauvet s’exprime en ces termes :
« Ce que j’ai vu du Silphium cyrenaïcum (semences et fragments de
racines) ne diffère pas des mêmes parties du Thapsia garganica. Les
éléments histologiques sont les mêmes, et semblablement disposés dans
les racines des deux plantes. »
Enfin, dans le mémoire qu’il lisait à la Société botanique de France, le
8 janvier 1875, et que l’explorateur de la Cyrénaïque cite comme devant
apporter dans la question des arguments de nature à la trancher _ex
professo_, M. le Dr Cauvet proteste énergiquement contre le sens que
l’on donne à ses propositions :
« Dégagé de toute préoccupation mercantile, dit-il, j’ai lu avec le plus
vif regret les réclames insérées à la quatrième page des journaux
politiques. Affirmer ce que l’on ignore, avec une arrière-pensée de
gain, me semble une action peu digne de notre profession. Je crois donc
devoir protester d’avance contre toute supposition qui me ferait le
compère de certaines gens. » (_Bulletin de la Société botanique_, 1875,
page 17.)
En parcourant rapidement le travail de M. Cauvet, on pourrait croire
qu’il admet la similitude du Silphium de Laval et du Silphion des
anciens, et qu’il vient prêter son appui à la plante cyrénéenne. On se
tromperait complétement. En lisant son mémoire avec attention, on
constate bientôt que le pharmacien-major de Nancy n’a pas _d’opinion
arrêtée_, et que, lorsqu’il semble exprimer une conviction personnelle,
il est tout simplement l’écho de son ami Laval, et écrit en quelque
sorte sous sa dictée.
1o — M. Cauvet _n’a pas d’opinion arrêtée_, puisqu’on lit dans l’article
en question les phrases suivantes :
« La note de M. Stanislas Martin regarde comme jugée une question que
nos connaissances actuelles ne permettent pas de résoudre, et qu’un
voyage dans la Pentapole libyque peut seul éclaircir[13]. »
« Il _se peut_ que le Dr Laval ait retrouvé le Silphion des anciens. »
« Si la plante de Laval est le Silphion des Grecs..... »
« J’affirme que le mystère qui planait sur le Silphion des anciens
subsiste complétement. »
2o — M. Cauvet _est tout simplement l’écho de Laval_, puisqu’on lit dans
son mémoire :
« _Selon Laval_, les Algériens réfugiés en Cyrénaïque affirment..... »
« _Selon Laval_, les racines du Silphium cyrenaïcum atteignent parfois
un mètre de long..... »
« _Selon Laval_, les fruits du Silphium cyrenaïcum sont dévorés avant
leur maturité..... »
« _Selon Laval_, le Silphium cyrenaïcum diffère du Thapsia
garganica..... »
Avions-nous raison de dire que l’_explorateur de la Cyrénaïque_ avait
tort d’invoquer le témoignage du Dr Cauvet ?
« Laval m’avait prié, dit le pharmacien-major de Nancy, de lui préparer
des extraits aqueux et alcooliques _avec ce qui lui restait de poudre_.
Depuis son départ, j’ai préparé de l’extrait aqueux de _Thapsia
garganica_..... »
Et M. Cauvet se met à comparer l’extrait de _Silphium cyrenaïcum_ et
l’extrait du _Thapsia garganica_. Comme il croit y trouver certaines
différences de goût, de couleur, d’odeur, etc. (que d’autres d’ailleurs
ne constatent pas), il se demande si les deux plantes ne seraient pas
différentes. C’est la première fois assurément qu’un botaniste se
prononcerait sur la _similitude_ ou sur la _dissemblance_ de deux
plantes, par l’examen de leurs extraits. Outre que la couleur, la saveur
et l’odeur des extraits peuvent varier, suivant une foule de
circonstances, il suffit qu’on puisse supposer qu’une substance
étrangère a été mêlée à la _poudre_ de Silphium cyrenaïcum, pour que
l’argument tiré des extraits par l’auteur du mémoire soit absolument
sans valeur.
M. Cauvet s’appuie sur les témoignages d’Avicenne, de Synésius,
d’Oribase, d’Aétius... pour affirmer que le Silphion n’a jamais disparu
de la thérapeutique.
« Oribase, dit-il, connaissait et employait le suc de Silphion. Dans les
divers passages de son livre, où il en parle, il s’exprime toujours au
présent ; nulle part il ne dit : _olim_, autrefois. »
Malheureusement pour M. Cauvet, sa citation latine d’Oribase, qui parle
au _présent_, est une traduction mot pour mot, ou à peu près, de
Dioscoride ; et pour qu’il ne puisse pas douter de son erreur, voici en
regard le passage emprunté par lui au médecin du IVe siècle, et le
passage de Dioscoride traduit en langue latine par un auteur florentin,
Marcelle Vergilio[14] :
_Oribase._ | _Dioscoride._
|
Colligitur e radice scarificatà | Colligitur ex Silphio liquor,
et item caule, ex Silphio liquor, | scarificatis radice et caulibus ;
in quo genere præstatis qui | habet que primæ bonitatis
rubescit ; | estimationem qui non adeo rufo
| colore est ;
|
Ac pellucidus est, quique myrrham | Qui lucem transmittit, qui
olet et odore valet, gustuque | myrrham olet firmoque odore
suavi ; | sentitur ;
|
Non porraceus, neque cujus immitis| Damnatur contrà qui porraceo
gustus est, et qui cum diluitur, | colore viret, immitique gustu
facile exalbescit. | et asperus est, et qui cum
| diluitur facile albescit.
|
Cyrenaïcus vero, si quis modicum | Cyrenaïcus, si tantillum etiam ex
ejus gustarit, humorem in toto | eo aliquis in os sumpserit, toto
corpore ciebit. . . . . . . . . | corpore sudoris meo humiditatem
| cit.
|
At medicus et syriacus | Minore ui efficaciaque, et
imbecilliores sunt, sed magis | virosiore odore sunt medicus
virosum odorem reddunt. | et syriacus.
|
Liquor omnis, priusquam siccatus | Adulteratur liquor hic omnis
fuerit adulteratur indito | antequem siccetur, admixtis aut
sagapeno, aut lomento fabarum ; | sagapeno aut lomento fabæ ;
|
Quod gustu, odore, aspectu et | Verum deprehenditur gustu, odore
diluendo, deprehenditur.... | aspectuque, et cum humore aliquo
| diluitur.
La comparaison de ces deux textes démontre évidemment qu’Oribase ne
parlait du Silphion que d’après Dioscoride ; on y trouve les mêmes
énonciations, et dans le même ordre. Elle ne prouve pas le moins du
monde _qu’il connaissait et employait le suc de Silphion_ ; et si le
célèbre médecin s’exprime toujours au présent, sans citer Dioscoride,
s’il ne dit jamais _olim_, cela prouve simplement que déjà, au IVe
siècle, il y avait des plagiaires et des charlatans.
VOYAGE
EN CYRÉNAÏQUE
DE M. DAVEAU
Chef de la section des graines au Muséum d’Histoire naturelle de Paris
(1875)
* * * * *
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Quinze jours après mon départ de Marseille, j’étais à Tripoli, ayant
fait relâche à Malte où je suis resté pour faire quelques récoltes de
plantes. A Tripoli, je m’embarquai sur un petit bâtiment arabe qui
faisait voile pour Benghazi, d’où j’espérais commencer mon exploration.
Muni de lettres de recommandation pour les Arabes les plus considérés de
Dernah, pour quelques chefs bédouins de l’intérieur, et pour le
gouverneur de la ville précitée, accompagné d’un interprète, de
plusieurs chameliers, de leurs chameaux pour porter les provisions et
les récoltes, et d’un cheval comme moyen de locomotion à mon usage, je
quittai Benghazi au bout de quatre jours, pour m’enfoncer dans
l’intérieur, de manière à traverser la Pentapole libyque de l’ouest à
l’est, pour gagner Dernah. (Voir le tracé de la carte.)
En se dirigeant de Benghazi vers Dernah, et lorsqu’on s’est éloigné du
point de départ d’une vingtaine de kilomètres, on est frappé par la
régularité qu’affecte la végétation. Les plantes croissent là par zones
parfaitement déterminées, comme dans les régions montagneuses. Aucun
changement n’existe cependant dans le sol, qui est partout composé d’une
argile ferrugineuse fort compacte, mais bien dans l’altitude, qui
augmente de plus en plus à mesure qu’on s’avance, quoique cette
élévation se fasse insensiblement. Ces zones s’étendent de telle façon
qu’on rencontre des lieues carrées couvertes par la même espèce de
plante, et dans l’ordre suivant, à mesure qu’on s’éloigne dans la
direction de Dernah : _Kentrophyllum lanatum_, _Phlomis Samia_,
_Satureia Thymbra_, _Seseli tortuosum_, _Passerina hirsuta_, _Marrubium
pseudo Dictamnus_, _Artemisia pyromacha_ et _Herba alba_ (_Semen
contra_), _Poterium spinosum_, _Juniperus Lycia_, _Pistacia Lentiscus_ ;
ce dernier forme de fort jolis massifs réguliers, comme s’ils étaient
taillés.
En approchant de Dernah, les forêts deviennent plus compactes et plus
riches en végétaux ; on peut y voir les _Phyllirea angustifolia_, _Olea
europæa_, _Arbutus Unedo_ (il existe de ce dernier arbuste des forêts
entières près des ruines de Lamloudeh), des _Cistus_, des _Rhamnus_, et
l’_Ephedra altissima_, grimpant sur les arbres, au milieu du feuillage
desquels on aperçoit ses rameaux grêles couverts de fleurs jaunes.
C’est à peu près au milieu de la distance qui sépare Benghazi de Dernah,
après la vallée de Méraouah, qu’on trouve les premiers pieds de ce
fameux _Thapsia_ qu’on rapporte au _Silphion_ des anciens.
Quelques renseignements sur cette plante, qui fait tant de bruit depuis
quelque temps, ne sont peut-être pas inutiles. En effet, la question est
désormais résolue : le _Thapsia Silphium_ de Viviani ou _Silphium
cyrenaïcum_ du Dr Laval _n’est pas autre chose que le Thapsia garganica_
de Linné, comme j’ai pu l’observer sur place, et comme le prouvent les
échantillons de tiges, feuilles, fruits, etc., etc., déposés à l’herbier
du Muséum.
La _racine_ de cette plante qui, à tout âge, est d’une couleur brune, de
_simple_ qu’elle est dans sa jeunesse, devient _rameuse_ en vieillissant
comme l’est, du reste, celle du _Thapsia garganica_, lorsqu’il croît
dans un sol aride et pierreux, conditions réunies précisément par celui
de la Cyrénaïque. Les divisions des racines tantôt s’enfoncent
perpendiculairement dans le sol, tantôt se dirigent plus
horizontalement ; mais, _dans aucun cas_, elles ne donnent naissance à
des bourgeons adventifs en se rapprochant de la surface du sol. Ce mode
de multiplication, qu’on disait être le seul pour cette plante, est même
_matériellement impossible_, puisque les pieds de Thapsia Silphium sont
séparés, dans le plus grand nombre de cas, par une distance de 20
mètres. De plus, ils poussent fréquemment dans des trous de rochers où
il est facile de se convaincre qu’il leur est impossible de _tracer_.
Les _feuilles_ sont exactement divisées comme celles du _Thapsia
garganica_, et j’en ai aussi observé à des degrés plus ou moins grands
de villosité. Les feuilles dites radicales sont beaucoup plus
développées que celles insérées sur la hampe, qui sont toujours
_alternes_ entre elles[15].
La hampe est glaucescente-pruineuse et légèrement sillonnée. Elle laisse
échapper, lorsqu’on la rompt avant sa dessiccation, un suc laiteux qui
se concrète à l’air en brunissant. Deux ou trois ombelles la
surmontent ; une seule généralement est fertile.
Les _graines_ tantôt lisses, tantôt ondulées, qui sont d’un jaune soufre
avant leur complète maturité, prennent, lorsqu’elles sont mûres, une
teinte plus foncée au centre, avec les ailes de couleur paille. Ces
graines sont, dans certaines régions, autour de Dernah par exemple,
attaquées _partiellement_ par le _Pentatoma lineata_, insecte de l’ordre
des hémiptères ; mais à mesure qu’on s’élève au-dessus du niveau de la
mer, en se rapprochant du Guégueb ou des ruines de Cyrène (aujourd’hui
Grennah), ces insectes disparaissent en grande partie, et le plus grand
nombre des ombelles sont intactes. _C’est donc par le semis que se fait
la reproduction_, et c’est le seul mode de multiplication naturelle du
Thapsia de la Cyrénaïque.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
(Extrait de la _Revue horticole_, octobre 1875.)
[Illustration : CARTE DE LA CYRÉNAÏQUE avec l’Itineraire suivi par MR.
J. DAVEAU Chef de la Section des Graines au Muséum d’Histoire Naturelle
de Paris 1875]
* * * * *
Saint-Quentin. — Imprimerie JULES MOUREAU.