[Illustration: _Le Montagnard._]
Si la manie de rapporter les oiseaux étrangers à ceux de nos climats
fait envisager celui dont il est question comme n'étant que la
cresserelle d'Europe, un peu variée par l'influence d'un climat plus
chaud, je dirai que c'est une faute à ajouter à toutes celles qui n'ont
été commises que par cette même manie des réductions, qui a déja fait
commettre tant d'erreurs grossières à l'un de nos plus grands écrivains.
Je me contenterai d'indiquer les différences que j'ai remarquées entre
cet oiseau africain et notre cresserelle: différences qui me semblent
assez considérables pour convaincre de méprise ceux qui seroient tentés
de regarder ces deux oiseaux comme ne formant qu'une seule et même
espèce.
Le Montagnard est très-commun dans toute la Colonie du Cap de
Bonne-Espérance, où les habitans lui donnent le nom de _Rooye-valk_
(faucon rouge), ou _Steen-valk_ (faucon de pierres). Il se trouve
presque dans toute la partie de l'Afrique où j'ai voyagé; il fréquente
les montagnes, particulièrement celles qui sont les plus couvertes de
rochers; il y vit toute l'année, et ne quitte guère le canton qui l'a
vu naître. Tous les petits quadrupèdes, les lésards et les insectes
qui pullulent parmi les rochers deviennent sa proie. C'est aussi parmi
les roches les plus escarpées qu'il pose son nid à plat sans être
abrité du haut. Ce nid, composé de brins de bois et d'herbes, est assez
négligemment fait; on y trouve communément six, sept et même jusqu'à
huit œufs entièrement du même roux foncé que son plumage.
Cet oiseau, que j'ai nommé Montagnard, par rapport au lieu
qu'il habite préférablement à tout autre, a le cri aigre et
perçant; il fait entendre son ramage, que l'on peut rendre par
_cri-cri-cri--cri-cri-cri--cri-cri-cri_, répété précipitamment et d'une
manière très-remarquable, toutes les fois qu'un homme ou qu'un animal
quelconque approche de l'endroit où il se tient habituellement. Quand
ils ont des œufs ou des petits, ils sont très-hardis et poursuivent à
outrance tout ce qui approche des environs du nid.
Le Montagnard est un peu plus fort de taille que notre cresserelle
d'Europe; sa queue n'est point aussi étagée que la sienne, et ses aîles
ne s'étendent pas plus loin que le milieu de la queue; tandis que dans
la cresserelle elles passent au-delà de son extrémité. La cresserelle
mâle a la tête bleuâtre, et sa queue est de cette même couleur,
terminée de blanc et d'une large bande noire; on ne trouve point cette
couleur ni sur la tête ni sur la queue du Montagnard du Cap. La femelle
de notre cresserelle a ces mêmes parties roussâtres, et ressemble
par-là davantage à notre oiseau africain; mais elle a la queue rayée
de beaucoup de petites bandes peu séparées les unes des autres, et le
bout de sa queue est d'un blanc roussâtre, et se termine en dessus,
comme celle du mâle, par une large barre noire. La queue du Montagnard
est entièrement d'un roux clair, traversée seulement de quelques larges
bandes brunâtres; elle n'est point barrée de noir et n'est pas non plus
terminée de blanc ou d'un blanc roussâtre. Le reste de la couleur du
Montagnard se rapporte assez à celle de la cresserelle; cependant en
comparant les portraits de ces oiseaux, on y trouvera encore assez de
différence pour ne pas les confondre[19].
[19] Voyez les planches enluminées de Buffon, Nos. 401 et 471, qui
sont celles de la cresserelle mâle et femelle.
Je remarquerai en passant que la cresserelle se trouve également en
Espagne et en Pologne: or, dans ces climats si différens elle n'a point
varié; ainsi il n'est pas présumable qu'elle ait subi au Cap une telle
variation; d'autant plus que la température du Cap approche de celle
d'Espagne.
Le Montagnard a les ongles et le bec noirs, la base du bec et les pieds
jaunes, la gorge blanchâtre, les joues et le derrière de la tête d'un
léger roussâtre, nué de brun; tout le manteau est d'un roux foncé,
sur lequel sont répandues des taches noires d'une forme triangulaire.
La queue, d'un roux clair, porte des bandes brunes; le ventre et les
jambes sont d'un gris-brun, avec une ligne noirâtre le long de chaque
plume. La poitrine et les flancs, dont la couleur est d'un roux moins
foncé que le dos, sont parsemés de taches longitudinales. Les pennes
de l'aîle sont noires dans toute la partie visible, quand l'aîle est
pliée; en dessous, elles sont rayées de blanc, et toutes les petites
couvertures du dessous de l'aîle sont tachetées de noirâtre, sur un
fond blanc plus ou moins sali de roux.
La femelle est un peu plus forte que le mâle; son roux est moins foncé
et les taches noires du manteau sont moins nombreuses.
LE BLAC, Nos. 36 ET 37.
[Illustration: _Le Blac._]
[Illustration: _Le Blac dans son jeune Age._]
Si, comme je l'ai remarqué nombre de fois, plusieurs caractères réunis
de la conformation d'un oiseau facilitent les moyens de reconnoître la
place qu'il occupe dans l'ordre que nos nomenclateurs méthodistes ont
établi à leur gré; combien aussi ne se trouve-t-on point embarrassé
quand ces caractères extérieurs ne s'accordent plus avec les habitudes
et l'ensemble total de l'individu, que l'on cherche à ranger dans un
genre connu? Rien ne prouve d'une manière plus évidente combien les
méthodes générales seront peu satisfaisantes avant que nous n'ayons
une connoissance plus parfaite de toutes les espèces, et notamment
des mœurs de chacune d'elles en particulier. Le défaut d'observations
exactes sur cette partie des mœurs, la plus essentielle sans doute pour
bien connoître la vraie place que tient chaque espèce dans l'ordre de
la nature, a été totalement négligée jusqu'à ce moment; de-là toutes
ces classifications adoptées par les uns, rejetées par les autres, et
sans cesse contrariées et démenties par les ouvrages mêmes de ceux qui
les ont établies. J'ai mainte et mainte fois remarqué par moi-même
combien le premier coup-d'œil sur l'ensemble général d'un oiseau, quand
on est habitué à les voir et à les examiner dans leur état de nature,
étoit décisif, plus certain et moins sujet à erreur, pour le rapporter
à son genre, que la vérification détaillée des caractères génériques
qu'il a plu à nos nomenclateurs d'établir, et cela souvent d'après
l'examen d'un seul individu mutilé, dont ils n'ont jamais vu que la
peau mal rembourrée, et ignorant absolument jusqu'à la plus petite
particularité de la manière de vivre de l'espèce dont ils parloient.
C'est non-seulement d'après ce coup-d'œil, et que j'ose dire
très-exercé, que je me refuse de rapporter le Blac au genre du milan;
mais encore par ses habitudes et sa façon de vivre, qui diffèrent
totalement de celles de cet oiseau, avec lequel il tient cependant par
sa queue fourchue et par ses longues aîles. Je lui trouve beaucoup
plus d'analogie avec l'oiseau décrit par Brisson, sous le nom de milan
de la Caroline[20]. Comme lui, il a le tarse proportionnellement plus
court que le milan, et sa mandibule supérieure manque aussi du crochet
des côtés. Je rangerai donc le Blac à côté de ce prétendu milan de la
Caroline; d'autant plus que leurs mœurs sont les mêmes, d'après ce que
dit Catesby, qui parle de cet oiseau américain sous le nom d'épervier à
queue d'hirondelle[21].
[20] Nous avons déjà vu, à l'article du milan du Cap, que j'ai nommé
parasite, que cet oiseau n'étoit point un milan.
[21] _Histoire naturelle de la Caroline_, par Catesby, _planche IV_.
La queue du Blac est très-peu fourchue; car la plus longue plume de
chaque côté n'excède que d'un pouce celles du milieu, qui sont les plus
courtes; ainsi, par ce caractère, il sera facile à distinguer du milan
de la Caroline de Brisson, dont les deux plus grandes plumes de la
queue sont de huit pouces plus longues que celles du milieu.
Le Blac mâle, que j'ai fait représenter dans la planche coloriée, Nº.
36, est de la taille de notre cresserelle femelle. Cet oiseau
est facile à reconnoître par le noir de toutes les couvertures de ses
aîles, le blanc de la partie antérieure de son corps, le gris roussâtre
de son manteau, de sa tête et de son cou par derrière. Les pennes des
aîles sont d'une couleur cendrée plus ou moins foncée, et toutes sont
terminées de blanc; les scapulaires le sont d'une ligne roussâtre
fauve. La queue est blanche en dessous, et d'un gris nué de roussâtre
par-dessus; les deux plumes du milieu, plus entièrement de cette
couleur, sont, ainsi que toutes les autres, terminées de blanc. Du noir
couronne l'œil, qui est d'un orangé vif. Le même noir ombrage l'espace
compris entre les narines et l'œil. Les serres sont noires, ainsi que
la mandibule supérieure; l'inférieure l'est seulement au bout; sa base
est jaune, ainsi que les doigts et le tarse, dont une partie du haut
est emplumée et se trouve couverte par les culottes très-amples de cet
oiseau. L'aîle pliée s'étend plus loin que le bout de la queue.
La femelle diffère du mâle par sa taille, qui est un peu plus forte;
son manteau est aussi d'une teinte plus bleuâtre; le noir de ses aîles
est moins foncé, et son blanc est légèrement sali. Ces oiseaux nichent
dans l'enfourchure des arbres: le nid, assez spacieux, est très-évasé;
de la mousse et des plumes en garnissent l'intérieur. La ponte est de
quatre ou cinq œufs blancs.
En naissant, les jeunes de cette espèce sont d'abord couverts d'un
duvet gris roussâtre, qui se remplace par des plumes, qui, sur le
manteau, la tête et le derrière du cou, prennent une forte teinte
roussâtre. Toute la poitrine est alors d'un beau roux ferrugineux, et
le reste du blanc est teint légèrement de cette même couleur. Voyez la
planche 37.
J'ai trouvé le Blac répandu sur toute la côte est d'Afrique, depuis le
Duyven-Hoek, où je l'ai vu la première fois, jusque chez les Caffres,
où il est moins commun qu'en-deçà; je l'ai vu aussi dans l'intérieur
des terres, dans le Camdeboo et sur les bords du Swarte-Kop et du
Sondag. Il est toujours perché sur le sommet des arbres ou des plus
hauts buissons, d'où on peut l'appercevoir de très-loin, par son
blanc très-brillant au soleil. Son cri est des plus perçans, et il se
plaît même à le répéter souvent, et plus particulièrement lorsqu'il
vole: ce qui le décèle et avertit de sa présence. Je n'ai jamais vu
le Blac faire de mal aux petits oiseaux, quoique souvent il poursuive
les pie-grièches, seulement pour les éloigner du lieu de sa chasse,
qui se réduit à celle des insectes, des sauterelles, et des manthes
sur-tout, dont il fait un grand dégât. Il est hardi et courageux. Je
l'ai vu s'acharner à poursuivre les corbeaux, les milans et obliger
ces oiseaux, beaucoup plus forts que lui, à déguerpir des lieux qu'il
s'est choisis, et où on le voit continuellement. Il est très-farouche
et singulièrement difficile à approcher. La nature de ses alimens
produit sans doute l'odeur de musc dont ses excrémens et son corps sont
éminemment parfumés. Les dépouilles de ces oiseaux conservent toujours
cette odeur dans mon cabinet, malgré celle des préparations dont je
fais usage pour préserver les animaux de la voracité des insectes
destructeurs.
Il paroît que le Blac habite une grande partie de l'Afrique; car j'ai
vu, chez le citoyen Desfontaines un individu de cette espèce qu'il
avoit tué en Barbarie; j'en ai vu aussi un dans un envoi d'oiseaux
venant directement des Indes; il reste à savoir si cet oiseau n'y avoit
point été envoyé d'ailleurs.