[Illustration: _Le Faucon Chanteur._]
Le jaune de la base du bec ainsi que des pieds, des couleurs élégantes,
et un chant soutenu, caractérisent un des plus beaux oiseaux de
proie d'Afrique, celui que j'ai nommé Faucon chanteur. Un organe
dont il paroît doué seul, exclusivement à tous les autres oiseaux de
rapine, si nous en exceptons pourtant le vocifer[16], mérite bien de
jouir d'une dénomination particulière, comme privilégié à cet égard;
puisqu'en dénommant les objets d'histoire naturelle, on doit, autant
qu'il est possible, chercher à les peindre par leur nom; cependant ce
nom ne porte pas sur la configuration seule; mais nous pensons aussi
pouvoir nommer les animaux d'après leurs facultés, par la raison
que l'histoire naturelle ne consiste pas seulement dans la partie
descriptive, mais dans la somme des formes, des mœurs et des facultés.
L'étude de ces rapports réunis devant être le but de tout naturaliste,
il doit chercher à fixer les espèces par le trait le plus frappant
de leur signalement physique ou moral, pendant que le nomenclateur
ne s'attachera qu'à la description des couleurs; ce qui nous importe
le moins de connoître avec autant de détails; car il est rare que
deux oiseaux du même genre, et qui se ressemblent le plus par leurs
plumages, n'aient pas quelque caractère différent, qu'il soit aisé de
saisir pour les distinguer l'un de l'autre; et c'est à quoi le vrai
naturaliste doit s'attacher le plus, pour éviter cette confusion qui ne
règne déja que trop dans les différens ouvrages sur les oiseaux.
[16] Voyez la description de l'aigle que j'ai nommé vocifer, Nº. 4.
Au premier coup-d'œil, le Faucon chanteur pourroit être pris pour une
grande espèce d'épervier; cependant on ne peut le ranger parmi ces
oiseaux, car il a les aîles proportionnellement plus longues, la queue
plus courte et le corps plus épais; mais, comme eux, il a le tarse fort
long, ce qui l'éloigne un peu des faucons. Sa queue est étagée, les
plumes extérieures étant d'un tiers plus courtes que celles du milieu.
La tête, le cou, la poitrine et tout le dessus du corps, sont d'un gris
de perle, plus foncé sur le sommet de la tête, les joues et sur une
partie des plumes scapulaires, où elles prennent un ton brunâtre; les
couvertures du dessus de la queue sont blanches; sur les côtés, elles
sont rayées de gris-brun et ponctuées de la même couleur. Le ventre,
sur un fond blanchâtre, est rayé très-finement de gris-bleu clair; les
rayures du reste du plumage sont plus séparées les unes des autres,
et elles sont d'un joli gris-bleu sur les jambes. Les grandes pennes
de l'aîle sont noires; chacune des plumes de la queue est terminée de
blanc, celles du milieu sont noirâtres, les autres ajoutent à cette
couleur de larges bandes blanches. L'iris est d'un rouge-brun foncé. Le
bec et les ongles sont noirs.
Cet oiseau est de la grosseur de notre faucon. La femelle diffère
du mâle par sa taille, qui est d'un tiers plus forte; la base de
son bec et ses pieds sont d'un jaune plus foible encore, et c'est
principalement dans le tems des amours que ces mêmes parties, dans
le mâle, prennent une couleur plus vive ou plus orangée; c'est alors
aussi qu'il chante, ainsi que la plupart des autres espèces d'oiseaux
chanteurs. Perché sur le sommet d'un arbre, auprès de sa femelle,
qu'il ne quitte pas de toute l'année, ou bien dans le voisinage du
nid où elle couve, il chante des heures entières, et d'une manière
particulière; comme notre rossignol, on l'entend le matin au lever
du soleil, le soir au déclin du jour, et quelquefois durant toute la
nuit. C'est pendant le tems qu'il chante d'une voix forte qu'on peut
facilement l'approcher pour le tirer; mais il faut que le chasseur,
qui s'avance sur lui, s'arrête, demeure immobile, et ne fasse aucun
mouvement dans l'instant où l'oiseau se tait pour reprendre haleine,
parce que dans ces intervalles, il part et s'éloigne au moindre bruit;
mais, comme tous les oiseaux chanteurs, il semble s'écouter avec
une sorte de complaisance, et n'entend plus ce qui se passe autour
de lui; toute sa sûreté étant alors confiée à ses yeux, qui sont
très-clairvoyans. Assez généralement cet oiseau se perche sur un arbre
isolé, où il est impossible de l'approcher; dans ce cas, le mieux
est de l'attendre à la passade, dans un endroit où il soit accoutumé
d'aller; car c'est en vain que l'on tenteroit de le surprendre,
puisqu'il part aussitôt qu'il voit le chasseur s'avancer vers lui.
Le Faucon chanteur fait une guerre cruelle et sanglante aux lièvres,
aux perdrix, aux cailles, et généralement à tout le menu gibier; il
prend aussi les taupes, les souris et les rats. La rapine et le carnage
sont des fonctions nécessitées chez lui par le besoin de satisfaire un
appétit démesuré: j'en ai élevé un jeune que nous ne pouvions rassasier
que difficilement.
La femelle construit son nid dans l'enfourchure des arbres ou dans les
gros buissons touffus; sa ponte est de quatre œufs entièrement blancs
et presque ronds. Dans des voyages tels que ceux que j'ai faits, on
goûte de tout; j'ai mangé ces œufs, fraichement pondus, et je leur ai
trouvé un petit goût de sauvaigne; cuits, le blanc conserve une grande
transparence et une teinte bleuâtre; le jaune est d'une belle couleur
rouge de safran, et le dedans de la coquille d'une couleur verte. Dans
son jeune âge, le plumage du Faucon chanteur est mélangé de beaucoup de
roussâtre.
Cette belle espèce d'oiseau se trouve dans la Caffrerie et dans tout
le pays qui l'avoisine; je l'ai rencontré aussi dans le Karrow et
le Camdeboo. La saison des amours est le seul tems où le mâle fasse
entendre son chant, dont chaque phrase dure près d'une minute. Je n'ai
jamais entendu chanter la femelle. Lorsque j'appercevois une couple
de ces oiseaux, s'il m'arrivoit de tuer le mâle le premier, j'étois
certain d'avoir bientôt la femelle, qui, par attachement pour son mâle,
et le cherchant par-tout, l'appeloit sans discontinuer, d'une voix
triste et lamentable, dont les accens m'indiquoient à chaque instant
les lieux par où elle passoit et repassoit sans cesse en vain, et où
il suffisoit de l'attendre; car, faisant peu d'attention à moi, elle
sembloit s'offrir volontairement à la mort. Si, au contraire, j'avois
tué la femelle la première, le mâle n'en devenoit que plus méfiant; il
se retiroit sur le sommet des arbres les plus isolés, où il chantoit
non-seulement tout le jour, mais pendant la nuit entière; et si je
cherchois à le poursuivre, il quittoit tout à fait le canton et n'y
rentroit plus.