[Illustration: _Le Chincou._]
Nous devons la connoissance de ce grand et rare vautour, à la bonté du
citoyen Ameshof, si renommé par son goût pour l'ornithologie et par
la magnifique ménagerie qu'il possède à sa maison de campagne près
d'Amsterdam. Cet amateur zélé s'est prêté avec toute la complaisance
possible à ce que je prisse le dessin et la description de cet oiseau.
Je lui fais ici mes sincères remercîmens, pour la manière obligeante
avec laquelle il a eu l'attention de me montrer les objets les plus
rares et les plus curieux de sa ménagerie, laquelle m'a paru digne
d'une grande nation[4].
[4] La Hollande renferme, dans sa petite étendue, peut-être plus
d'amateurs de curiosités en tous les genres, que le reste de l'Europe
ensemble. En général, les Hollandois ont tous une passion décidée
pour les productions de la nature et de l'art: l'un a du goût pour
les oiseaux, l'autre pour les coquilles, un troisième pour les
fleurs, tandis qu'un quatrième amasse à grands fraix les anciennes
porcelaines; il n'est pas même jusqu'au linge qui ne soit un objet de
recherche pour les Hollandois; tout, en un mot, excite l'attention
des curieux Bataves. Les ménageries sont très-communes en Hollande,
et plus encore les cabinets d'histoire naturelle. Je ne parle
point de ceux de tableaux et de belles gravures, parce qu'ils sont
assez connus. Je reviens au genre qui m'attache le plus, celui de
l'histoire naturelle; et je pense que c'est rendre à l'Europe entière
un service que de lui donner quelques détails sur la ménagerie du
citoyen Ameshof, ménagerie qui a causé mon admiration, autant par sa
disposition générale que par les objets précieux qui l'enrichissent.
Dans une très-grande enceinte entourée de treillages en fil de fer,
et dans le milieu de laquelle il y a une longue pièce d'eau, se voit
une prodigieuse quantité d'oiseaux aquatiques de tous les pays,
parmi lesquels on remarque avec surprise de ces superbes sarcelles
de la Chine, à éventail sur le dos (_voyez Buffon, planche_ 805);
le beau canard bronchu de la Louisiane; le pélican; etc. Ce qui
m'a le plus surpris, c'est la bonne intelligence qui régnoit entre
toutes ces espèces différentes, qui, pour la plupart, pulluloient là
comme dans leur pays natal; et qui plus est, croisoient leurs races
avec d'autres espèces. Ce bassin seul peut offrir des observations
pour la vie d'un naturaliste. Dans un autre vaste arrondissement,
sont pratiquées, les unes à côté des autres, de grandes volières
à jour. Chacune de ces loges contient un ou plusieurs oiseaux de
la même espèce. Dans l'une de ces loges je vis le Chincou dont il
est question; dans une autre, des hoccos pierre; dans une autre
encore, le hoccos ordinaire; dans une quatrième, le hoccos du Pérou.
Non-seulement le citoyen Ameshof étoit parvenu à obtenir des jeunes
de ces trois espèces d'oiseaux; mais il en avoit même fait croiser
les races, et en avoit tiré des métis, qui étoient eux-mêmes féconds.
Dans le même arrondissement, j'apperçus le roi des vautours, des
demoiselles de Numidie, la grue d'Amérique, et deux espèces de
grues des Indes, le phénicoptère, des courlis rouges, des pigeons
couronnés des Indes, le secrétaire, l'autruche mâle et femelle,
qui ont pondu chez lui; une très-belle espèce d'outarde d'Afrique,
l'agami, l'éperonier de la Chine, etc. Le jardin très-spacieux de
cette campagne, offre, de distance en distance, de petites volières
de dix pieds en carré, fermées par un treillage; chacune avoit un
petit bassin d'eau dans le milieu et une loge pour servir de retraite
aux oiseaux. Ici, on voyoit le mâle et la femelle du jacana; là,
c'étoit un couple de porphirions; enfin, les oiseaux les plus jolis
et les plus rares. Dans une basse-cour immense, il y a des volailles
de toutes les espèces et des variétés innombrables, produites par
le mélange de tous les oiseaux du même genre. La faisanderie est
aussi très-considérable, et contient toutes les espèces connues
de faisans, avec tous les métis provenus de ces différentes races
croisées, tant de la Chine que des autres pays. On y remarque le
marail, celui à tête blanche, l'oazin, etc. Parmi les pigeons, dont
le nombre est exorbitant, j'ai admiré huit pigeons de Nicobar, au
moins autant de pigeons verts de Ceilan, et plusieurs autres espèces
très-rares des Indes. Dans des cages séparées étoient des perroquets
et des perruches de toutes les espèces. Ensuite venoit la volière
des petits oiseaux. Celle-ci étoit pratiquée près de la maison, et
en faisoit même partie. C'étoit une pièce qui donnoit dans une salle
par une grande croisée, d'où l'on pouvoit jouir de leur vue, et
qui, en même tems, communiquoit dans une vaste volière en dehors.
L'été tous les petits oiseaux sont lâchés dans cette volière qui se
garnit d'arbrisseaux, où plusieurs d'entre eux font leur petits,
quoique dans un climat bien différent du leur. Pendant l'hiver les
petits oiseaux restent renfermés dans la pièce où il y a un poële;
et tous les grands oiseaux rentrent dans des bâtimens faits exprès
et chauffés à un degré convenable. Les fraix immenses que doit
occasionner ce goût si dispendieux, sont incalculables; vu que le
citoyen Ameshof n'épargne rien pour augmenter sa ménagerie; et, outre
l'achat des animaux, l'entretien seul doit en être exorbitant.
J'ai parlé de la superbe volière du citoyen Temminck, trésorier de
la Compagnie des Indes. J'ai vu chez cet amateur les choses les
plus précieuses; mais il n'aimoit que les petits oiseaux, dont il
prenoit un soin si particulier, qu'il étoit aussi parvenu à faire
faire des petits à beaucoup d'espèces; entre autres, au cardinal du
Cap, à celui de Madagascar, au calfat, au grenadin, au sénégali, au
bengali, etc. Ces deux amateurs, qui peut-être ont poussé le plus
loin l'art d'élever et de propager dans leur pays froid, les oiseaux
des contrées les plus chaudes, m'ont assuré que ce n'étoit pas autant
la chaleur qu'une nourriture convenable qu'il falloit chercher à
procurer aux oiseaux pour les faire produire dans nos climats. Et, en
général, on doit rendre justice aux Hollandois à cet égard: aucune
nation n'a poussé si loin l'art d'élever les oiseaux de basse-cour;
car nulle part on ne voit une aussi grande quantité des différentes
volailles. Les jardins hollandois, pour leurs productions, sont
des chefs-d'œuvre; et cependant il n'est peut-être pas de climat
plus ingrat que celui de la Hollande pour la génération des animaux
étrangers et des plantes exotiques; mais ses industrieux habitans ont
su, avec beaucoup d'art, forcer, pour ainsi dire, la nature à être
libérale envers eux. Aussi des hommes qui sont parvenus à enchaîner
la mer, et à lui poser des bornes, ne pouvoient gémir long-tems sous
le joug de l'esclavage.
La ménagerie de la citoyenne Baker, près de la Haye, est de même
digne de l'admiration des voyageurs. Outre une grande quantité
d'oiseaux de toute espèce, elle y entretient aussi beaucoup de
différens quadrupèdes. Le citoyen Boers possède également à
Hasserwoude, près de Leyde, une charmante volière, où j'ai vu
vivant, outre beaucoup d'espèces rares, le jeai bleu de la Caroline,
le mainatte, le cacatou bleu, le cacatou à huppe rouge, etc. Tout
le monde a entendu parler de la superbe ménagerie de Blauw-Jan à
Amsterdam, et de celle du prince d'Orange; mais quand je vis cette
dernière elle étoit fort dépeuplée.
Les cabinets d'histoire naturelle qui tiennent le premier rang en
Hollande sont d'abord, à la Haye, celui du prince d'Orange, où
l'on remarque le squelette de la giraffe, le superbe coquillier de
Lionet; à Amsterdam, ceux de Temminck et de Raye de Breukelerwaert:
ces deux cabinets réunis formeroient la plus belle collection de
l'Europe. Outre les oiseaux, Raye possède une superbe collection
de minéralogie; la plus belle suite et la plus nombreuse peut-être
de l'Europe, en papillons et en insectes, une autre de coquilles
et une autre enfin de madrepores. Il a aussi quelques quadrupèdes.
A Amsterdam, on voit encore le cabinet très-nombreux d'oiseaux, du
citoyen Holthuysen, qui possède aussi une grande et belle suite de
papillons et d'insectes. Dans la même ville se trouve le cabinet de
Meyer, en coquilles, et en animaux conservés dans de l'esprit de
vin. Le cabinet de papillons et d'insectes de Stol; celui dans le
même genre de Rhingers; enfin, le cabinet de plantes et d'animaux à
l'esprit de vin, de Burman, etc. etc. etc.
On admire à Harlem, le cabinet de la société: annoncer que le citoyen
Van Marum en est le directeur et le professeur, c'est assez faire
l'éloge de ce cabinet, riche en tous les genres.
A Leyde, la collection de l'université, où j'ai vu une jeune giraffe
empaillée, et l'hippopotame. Il y a des objets assez rares dans ce
cabinet; mais, en général, je n'y ai point remarqué l'esprit d'ordre,
d'arrangement et sur-tout de propreté qui caractérise la nation
batave.
A Hasserwoude, près de Leyde, se voit la belle collection de Boers,
bailli du lieu. Outre un riche cabinet d'oiseaux, il possède
une belle suite de quadrupèdes, où j'ai vu les animaux les plus
extraordinaires et les plus rares. Sa collection contient aussi
beaucoup de papillons et de coquilles.
A Rotterdam, j'ai admiré la jolie collection des citoyens Gevers
Arntz. Elle n'est pas très-nombreuse; mais ce sont toutes des
pièces choisies et des plus rares. On y voit aussi une belle suite
de papillons et d'insectes. L'un de ces deux amateurs possède le
talent de peindre supérieurement bien les oiseaux: son porte-feuille
dans ce genre est admirable pour les attitudes gracieuses qu'il a
su donner à chaque oiseau et par le coloris qui est vraiment celui
de la nature. J'ai les plus grandes obligations à la plupart de ces
amateurs, qui ont eu la bonté de me permettre de prendre des dessins
et des descriptions des morceaux rares de leurs cabinets. Le public
leur saura gré, sans doute, de leur complaisance, puisque c'est elle
qui m'a mis à même de le faire jouir à mon tour de tous ces objets
précieux. J'indiquerai toujours les cabinets dont j'ai tiré les
pièces que je décrirai, et on peut être certain qu'il n'en est point
que je n'aie bien vu et bien examiné; ainsi, leur existence ne sera
pas douteuse.
N'ayant pu savoir le nom que porte cet oiseau dans son pays natal,
qui est la Chine, à ce que m'a assuré le citoyen Ameshof, je lui ai
donné celui de Chincou; en attendant que nous apprenions celui sous
lequel les Chinois le désignent, et qu'on lui rendra si on le trouve
meilleur que celui que je lui applique ici. Ce vautour, de la taille
à peu près de celui d'Afrique que j'ai nommé l'oricou, est caractérisé
d'une manière particulière, qui donnera beaucoup de facilité pour le
distinguer de tous les vautours décrits jusqu'à ce jour. Sa tête est
surmontée par derrière d'une touffe de duvet d'un gris-brun, dont la
forme est précisément celle des houpes de cigne dont se servent nos
dames à leur toilette. La tête, les joues et la gorge sont couvertes
d'un fin duvet noir. L'œil est cerclé d'une paupière blanche. Le cou
est entouré d'un collier de plumes longues effilées et détachées entre
elles. Toute la partie nue du cou, qui se trouve comprise entre le
collier et le duvet noir du visage, est d'un blanc mat; on diroit une
cravatte blanche, garnie au bas d'une fraise. Par devant le reste du
cou n'a point de plumes, et la couleur de cette peau, qui est toute
plissée, est bleuâtre. Le jabot est très-proéminent: quand il est plein
on le prendroit pour une vessie que l'oiseau porte au bas du cou;
vidé il se ride et disparoît entièrement sous de longues plumes qui,
partant de chaque côté du cou, sont ramenées naturellement par devant.
Les pieds et les doigts sont blanchâtres; les ongles sont couleur de
corne, ainsi que le bout du bec, dont la base est d'un blanc bleuâtre.
Le bec est assez épais à son origine; mais il diminue insensiblement de
grosseur jusqu'à sa pointe.
Quand cet oiseau est repu et qu'il digère, il rentre entièrement sa
tête entre ses épaules. Son bec pose alors, dans toute sa longueur,
sur le jabot. Toutes les parties nues du cou ne paroissent plus; sa
cravatte lui entoure la tête, où elle forme une espèce de soleil en
rayons divergens; et ses aîles, qui sont pendantes, lui cachent les
pieds. Toutes ses plumes sont si hérissées que, dans cette attitude, on
le prendroit plutôt pour une masse informe emplumée, que pour un oiseau.
La couleur générale du Chincou est d'un brun uniforme, plus noirâtre
sur les pennes des aîles et de la queue, ainsi qu'au ventre. On le
nourrissoit de viande crue qu'il dévoroit avec avidité. J'aurois désiré
pénétrer dans sa loge pour mesurer son envergure qui me sembloit
excessive; mais on me le déconseilla. En revanche, nous le harcelâmes
en passant nos cannes à travers le treillage de sa volière, après
lequel il se cramponnoit alors, en étendant ses aîles dans toute leur
longueur. A en juger par les dimensions du panneau sur lequel il les
frappoit, elles avoient au moins neuf pieds d'étendue. Tranquille et
perché, jamais cet oiseau n'avoit ses aîles colées au corps, mais
négligemment pendantes, comme il est représenté dans notre planche.
Le citoyen Ameshof n'a pu rien m'apprendre de particulier sur les mœurs
de cet oiseau, qu'on me saura gré, je pense, de livrer à la curiosité
des amateurs d'histoire naturelle. Le tems nous apprendra peut-être
quelles sont ses habitudes et sa manière de vivre.