[Illustration: _L'Oricou._]
Cette espèce, plus forte que nos plus grands vautours, a dix pieds
passé d'envergure, et porte un de ces caractères tranchans qu'il est
bon de saisir, pour en tirer les dénominations des animaux; c'est une
membrane haute de quatre lignes qui environne l'oreille par devant et
qui se prolonge ensuite en ligne droite sur le cou. Cette manière de
conque relevée et de quatre à cinq pouces de long, doit sans doute
augmenter les facultés de l'ouïe dans cette espèce. Toute la tête et
la moitié du cou sont nus, et d'une couleur rouge de chair; cette
couleur prend un ton bleu violâtre vers le bec et se blanchit près
des oreilles: on remarque seulement sur cette peau colorée quelques
poils courts et rares. La gorge est noire et couverte de poils roides
de la même couleur. Toutes les plumes du dessus du corps, les aîles
et la queue sont d'un brun sombre, bordé d'une teinte plus claire;
toutes celles qui recouvrent le cou par derrière sont contournées,
et forment une espèce de cravatte frisée, dans laquelle l'oiseau, en
faisant rentrer son cou, cache toute la partie qui est dégarnie de
plumes: c'est sur-tout en digérant que ce vautour prend cette maussade
attitude. Le jabot, qui est très-proéminent, est couvert d'un duvet
fin, soyeux et lustré, qui n'imite pas mal le pelage d'un quadrupède;
depuis la poitrine jusqu'à la queue, tout le corps est recouvert de
longues plumes étroites qui s'éloignent du corps à mesure qu'elles
s'alongent. Elles sont arquées en lames de sabre; leur couleur est
d'un brun clair bordé de gris-blanc; les jambes et la moitié du tarse
sont couverts d'un duvet blanc très-fin, mêlé d'une légère nuance de
fauve dans les parties qui avoisinent le talon; le même duvet tapisse
tout le dessous du corps; on l'apperçoit aussi à travers les plumes
sur la poitrine, et on le voit encore sur les côtés du cou. La queue
est étagée; on la trouve toujours usée par le bout. La base du bec et
la peau qui l'entoure sont d'une couleur jaunâtre de corne; les pieds
et les doigts très-gros sont renforcés de grandes écailles brunes;
les ongles larges et très-peu arqués, sont, ainsi que le bout du bec,
couleur de corne; l'œil est entouré de longs cils noirs; l'iris est
d'un brun maron.
Ce vautour est un oiseau de montagne, comme les autres espèces de ce
genre; les abris que forment les couches pierreuses et les cavernes
qui s'y rencontrent sont proprement l'habitation de ces oiseaux. Ils
y passent la nuit et viennent s'y reposer pendant le jour, lorsqu'ils
sont repus; on les apperçoit en grand nombre, au lever du soleil,
perchés sur les rochers à l'entrée de leur demeure, et quelquefois une
chaîne entière de montagnes en est parsemée dans la majeure partie
de toute son étendue. Le frottement des pierres dans les intervalles
desquelles ils s'enfoncent, ou sur lesquelles ils se juchent, élime
les pennes de leurs queues; pendant que les aigles, marchant plus
rarement et se perchant aussi sur les arbres, les conservent plus
entières; d'ailleurs, les vautours l'usent encore contre le sol dans la
plaine, parce qu'ils ne prennent pas leur essor tout d'un coup, mais
seulement après une course de quelques pas, et une contraction forcée
des membres. Le vol des vautours n'en a cependant pas moins de force
et de hauteur; ils s'élèvent prodigieusement haut, et disparoissent
totalement à la vue. On ne conçoit pas comment ces oiseaux qu'on ne
sauroit souvent distinguer dans les airs, peuvent eux-mêmes appercevoir
ce qui se passe sur la terre, y découvrir les animaux qui leur servent
de pâture, et fondre sur eux en grand nombre au moment que la mort leur
livre cette proie. Si un chasseur tue quelque grosse pièce de gibier,
qu'il ne peut emporter sur l'heure, s'il l'abandonne un instant, à
son retour il ne la retrouve plus; mais à sa place, il voit une bande
de vautours, et cela dans un lieu où il n'y en avoit pas un seul un
quart-d'heure auparavant.
C'est ce que j'ai éprouvé moi-même plusieurs fois dans mes voyages de
la part des vautours, soit de l'espèce de celui dont il est question,
soit des autres dont j'ai encore à parler; car tous ces voraces
carnivores se réunissent et se mêlent dans cette circonstance. La
première fois que je demeurai leur dupe, fut dans une occasion où
j'éprouvois la disette de provisions; et par conséquent la leçon
qu'ils me donnèrent me fut assez sensible. J'avois tué trois zèbres;
satisfait de ma chasse, je retournai à mon camp, dont j'étois éloigné
d'une lieue, et je commandai qu'on amenât un chariot pour les enlever.
Mes Hottentots, plus instruits que moi, me dirent que ce voyage leur
paroissoit inutile, parce que les zèbres seroient dévorés avant notre
retour. Nous partîmes cependant; mais à peine nous nous avancions
que nous vîmes de loin l'air rempli de vautours. En arrivant nous en
trouvâmes la campagne parsemée; les zèbres étoient dévorés; il n'en
restoit que les grands os, et cependant les vautours arrivoient encore;
et de tous côtés, c'étoit un essaim étonnant et toujours mobile de ces
animaux, dont on auroit pu compter plus de mille individus.
Curieux d'observer comment pouvoit sitôt arriver un si grand nombre
de vautours, je me cachai un jour dans un buisson, après avoir tué
une grande gazelle, que je laissai sur la place; dans un instant il
vint des corbeaux qui voltigèrent au-dessus de l'animal en croassant
beaucoup; en moins d'un demi-quart-d'heure, il arriva des milans et des
buses; un instant après, j'apperçus, en levant la tête, des oiseaux à
une prodigieuse hauteur, et qui descendoient toujours en tournoyant.
Je ne tardai point à reconnoître les vautours: on eût dit qu'ils
s'échappoient d'un antre dans le ciel. Les premiers ne tardèrent point
à fondre sur la gazelle: je ne leur donnai pas le tems de la dépécer;
je sortis de ma cachette; ils reprirent lourdement leur vol, et
rejoignirent leurs camarades, dont l'affluence augmentoit à vue d'œil,
et qui sembloient se précipiter des nues pour partager la proie; mais
ma présence les fit bientôt tous disparoître dans les airs.
Voici donc comment les vautours sont appelés à partager une proie
quelconque: les premiers oiseaux carnivores qui découvrent un cadavre
donnent l'éveil aux autres qui se trouvent aux environs, tant par
leurs cris que par leurs mouvemens. Si le vautour le plus à portée
ne voit pas la proie, de la haute région de l'air dans laquelle il
nage au moyen de ses grandes aîles, il voit du moins les oiseaux de
proie subalternes et terrestres, pour ainsi dire, qui se préparent à
en faire curée; mais peut-être le vautour a-t-il la vue assez bonne
pour découvrir le gibier lui-même. Il descend donc à la hâte et en
tournoyant; sa chûte avertit les autres vautours qui le voient, et qui
ont sans doute l'instinct exercé et l'instruction complète sur tout ce
qui concerne la pâture. Il se fait donc, dans le voisinage du cadavre,
un concours d'oiseaux carnivores qui tombent des nues, et qui suffit
certainement pour amener les vautours de toute la contrée, à peu près
comme le mouvement de quelques hommes qui courent dans nos villes,
amène tout le peuple après eux.
On peut quelquefois tirer une notion utile de l'affluence des vautours
vers le lieu qui recèle leur proie, et s'instruire du voisinage du
lion, du tigre et de l'hienne. Lorsqu'un de ces animaux a tué quelque
grand quadrupède, les vautours, qui l'ont apperçu, arrivent aussitôt,
et toujours avec une affluence qui avertit le voyageur de se tenir sur
ses gardes; mais ces oiseaux, timides et lâches, ne se sentant pas le
courage de disputer une proie, montrent, dans cette occasion, toute la
bassesse de leur caractère; car, n'osant faire usage de leur force,
de leurs armes, de la masse du corps et de l'avantage du vol, ni même
de celui du nombre, moyen le plus stimulant pour les lâches, on les
voit se poser respectueusement à quelque distance de l'animal féroce,
attendant qu'il ait fini son repas et que sa faim contentée et sa
retraite leur permettent de dévorer les restes qu'il leur abandonne.
Les Hottentots et les colons du Cap de Bonne-Espérance, bien instruits,
par l'expérience, de l'habileté des vautours à découvrir le gibier et
de leur voracité, n'abandonnent jamais une pièce de gibier qu'ils ont
tuée et qu'il leur est impossible d'emporter pour le moment, sans avoir
couvert et enterré, pour ainsi dire, l'animal sous un tas de branches
et de feuillages; ils laissent même sur le monceau ou leur mouchoir ou
leur veste; mais, malgré cette précaution, il leur arrive souvent de ne
trouver à leur retour qu'un squelette; car les corbeaux, plus hardis,
travaillent d'abord à découvrir l'animal, et les vautours, se hasardant
alors d'approcher, ont bientôt entièrement dévoré leur proie.
Les colons hollandois des cantons où se trouve l'Oricou, lui donnent
le nom de _swarte-aas-vogel_ (oiseau de charogne, noir). Ils désignent
ce vautour par la couleur noire, pour le distinguer d'une autre espèce
de vautours blonds, dont je parlerai dans l'article suivant sous le
nom de chasse-fiente, nom qu'il porte au Cap, où les habitans le
désignent encore par celui de _stront-jager_: ceux de _stront-vogel_,
_stront-jager_ ou _aas-vogel_, sont les noms que généralement on donne
au Cap à tous les vautours.
Je n'ai jamais vu l'Oricou dans les environs du Cap; mais il est
très-commun dans l'intérieur des terres, sur-tout vers le pays des
Grands Namaquois, où on trouve aussi l'autre espèce.
Il niche dans les cavernes des rochers. La femelle ne pond que deux
œufs blancs et très-rarement trois. C'est en octobre que ces vautours
commencent à entrer en amour, et en janvier leurs petits sont tous
éclos. Comme ils vivent en troupes formidables, une seule montagne
recèle quelquefois autant de nids qu'il y a des endroits propres à en
contenir. Il est à remarquer que jamais les vautours ne nichent sur un
arbre, du moins en Afrique; et je serois bien trompé s'il n'en étoit
pas de même à l'égard des vautours du monde entier. Ils paroissent
vivre en très-bonne intelligence entre eux; car j'ai vu dans la même
caverne quelquefois jusqu'à trois nids l'un à côté de l'autre.
Dans le tems de l'incubation, chaque mâle fait le guet sur la bouche
de l'antre où couve sa femelle; ce qui rend alors le nid facile à
remarquer; mais en revanche il est presque toujours inaccessible. J'ai
cependant, à l'aide de mes Hottentots, quelquefois franchi toutes les
difficultés et risqué souvent ma vie pour examiner les œufs de ces
oiseaux, dont le repaire est un vrai cloaque dégoûtant, et infecté par
une odeur insupportable. Il est d'autant plus dangereux d'approcher
de ces retraites obscures, que l'entrée en est couverte de fiente,
toujours liquide par l'humidité produite par les eaux qui suintent
sans cesse des rochers; de sorte que l'on risque, en glissant sur ces
pointes de rochers, de tomber dans des précipices affreux au-dessus
desquels ces oiseaux s'établissent de préférence.
J'ai goûté les œufs de l'Oricou, ainsi que ceux du chasse-fiente, et je
les ai trouvés assez bons pour en faire usage.
En naissant, le jeune Oricou est couvert d'un duvet blanchâtre. Au
sortir du nid, son plumage est d'un brun clair, et toutes ses plumes
sont bordées d'une teinte roussâtre. Celles de la poitrine et du
ventre ne sont point encore alors contournées en lames de sabre, et sa
tête et son cou sont entièrement couverts d'un fin duvet très-touffu,
et les conques de ses oreilles paroissent à peine; ce qui pourroit
induire en erreur, et, dans cet état, le faire prendre, par quelques
naturalistes peu exercés, pour un aigle, ou bien pour un vautour d'une
autre espèce; car il est toujours facile de distinguer un vautour d'un
aigle à la forme seule de serres: caractère bien plus certain que celui
d'avoir la tête nue; puisque tous les vautours, dans leur jeune âge,
l'ont couverte tout au moins d'un duvet: aussi qui pourra distraire
des nombreux ouvrages sur les oiseaux, tous les jeunes vautours dont
on a fait des aigles? malgré qu'il n'y ait cependant rien de plus
facile que de distinguer un jeune oiseau d'avec un vieux; mais pour
cela, je le répète, le premier coup-d'œil d'un homme exercé vaut
mieux, sans contredit, que la vérification scrupuleuse de tous ces
nombreux caractères généraux, qui, la plupart du tems, n'existent que
dans l'imagination de celui qui les a établis, et conviennent rarement
à deux espèces du même genre. Les Grands Namaquois nomment l'Oricou,
_ghaip_, en faisant précéder ce mot d'un fort clappement de langue.